Écrit par JMe
A l'aube sanguine de la nuit, une jeune femme brune et anonyme est assise dans un salon clair, face à une fenêtre bordée de rideaux beiges. La goutte de peur qui perle sur sa joue vient s'enfouir dans le lit du canon de revolver pointé dans sa bouche. Triste symptôme d'un alibi de gémeaux amnésiques...
Dix-huit heures, fin d'un été. Corinne insère d'un geste automatique la petite clé usée dans la serrure de sa boîte aux lettres, cercueil noyé dans la crypte des autres sépultures. A l'intérieur, elle déterre une facture, un prospectus, une enveloppe kraft et un magazine. Trois pas la mènent dans l'ascenseur, réduit, qui la plonge sur trois étages ; elle ouvre cette large enveloppe. A l'intérieur, elle déterre une K7 vidéo, sans inscriptions, et une enveloppe blanche, sans inscriptions. Intriguée, elle quitte l'ascenseur. Sur le tapis épais qui protège les escaliers, un paquet est déposé devant sa porte ; aucune inscription n'y figure. Corinne insère d'un geste automatique la clé dans la serrure de sa porte, grille d'entrée de son cimetière existentiel. En même temps qu'elle tourne la clé une seconde fois dans le sens inverse des aiguilles d'une montre, elle s'observe dans le miroir qui compose le mur droit de l'entrée et qui glisse ensuite dans la chute des escaliers. La légère cicatrice qui orne son visage, ligne frontière sur son sourcil droit, lui rappelle l'accident qui lui a ôté tout souvenir antérieur, comme pour s'assurer qu'elle ne connaît pas encore tout du reflet qui lui est renvoyé. Le contact s'éteint quand elles entrent.
Posée sur ses longues jambes nues qui s'étirent, elle ouvre délicatement le colis anonyme. A l'intérieur, elle déterre un débardeur blanc, féminin, maculé de sang. Premier choc. Son quotidien de légiste lui permet toutefois de supporter cette odeur de sang séché qu'elle connaît trop. Rapidement, elle parcourt sa mémoire en absence, mais n'arrive à distinguer aucun criminel susceptible de lui faire parvenir ce genre de menace ; incorrection de ses souvenirs. Par contre, elle fait immédiatement le rapprochement entre le colis et l'enveloppe kraft, tous deux anonymes. Ses yeux courent jusqu'à la table du salon où elle a déposé les deux enveloppes et la K7 vidéo ; sans attendre, elle enclenche celle-ci dans son magnétoscope. Des parasites emplissent son écran large...
La dernière image laisse place à une nouvelle pluie de parasites. Dans un grimace mécanique, la K7 vidéo revient en arrière. Assommée de paralysie muette par ce qu'elle vient de voir, Corinne décachète l'enveloppe qui accompagnait le film. A l'intérieur, elle déterre deux cartes de groupe sanguin. Sur ces cartes, les noms, ainsi que les prénoms, sont rayés d'un trait de feutre noir qui transparaît péniblement au dos. Les groupes sanguins, par contre, sont visibles et différents l'un de l'autre ; opposition des rhésus, similitude des visages.
Le soleil murmure ses rayons au travers des vitres. Corinne insère d'un geste automatique la carte d'accès dans le lecteur magnétique. L'ombre rouge qui éclairait sa main se dégrade vers un verdâtre éclatant. Avec difficulté, elle pousse la lourde porte et se retrouve à l'intérieur d'un atelier balistique. Sur les tables, des dizaines d'armes à feu sont en sommeil latent. D'un geste de la main, les scientifiques saluent Corinne, avant de reprendre leur travail. Elle traverse la pièce dans l'indifférence la plus totale. Sa main quitte son sac à main pour porter avec ses phalanges deux coups brefs sur la porte d'un second service, sous lumière stérile. Elle entre calmement, et aborde un homme en blouse blanche. D'un sac en papier, façon shopping, Corinne sort un débardeur maculé de sang, comme si elle revenait des soldes d'un massacre. Ses mots s'évadent dans le sérieux lorsqu'elle lui demande d'analyser le sang séché qui donne au tissu cette saveur sanctuaire.
La pluie assomme le trottoir quand Corinne sort d'un laboratoire d'analyses médicales. Dans sa main, elle tient fermement une enveloppe, toujours close. Les gouttes frappent successivement le papier, mais elle n'abrite ni l'enveloppe dans un de ses sacs, ni elle-même sous un store. Lentement, ses cheveux roux prennent une couleur brune au sein de l'humidité. Fixement, elle perd ses yeux dans les vitres des voitures, dans la poussière des bus, dans la fumée qui suinte.
Le bruit de l'ascenseur prend son écho dans les escaliers ; son cri métallique retentit d'autant plus quand il s'arrête au troisième étage. Corinne quitte l'ascension du cercueil de fer, trempée, les yeux vides de sens. Ses talons s'enfoncent dans le tapis épais qui protège les escaliers, comme si elle marchait sur l'humus d'une forêt, un matin, la rosée naissante sur les cadavres illégitimes enterrés. Corinne insère d'un geste automatique la clé dans la serrure de sa porte, mais celle-ci ne lui répond pas ; dans son trouble, elle s'est trompée de clé. La nudité de son âme s'expose ; son visage est désormais vide de toute expression. L'enveloppe qu'elle tient dans sa main est décachetée. La porte termine de s'ouvrir, tandis qu'elle observe son reflet sur le miroir. Le lien établi entre les deux regards oscille entre jouissance cinématographique et douleur violée. Le contact s'éteint quand Corinne entre, mais l'une d'elles continue de s'observer le temps d'une seconde avant de suivre son autre dans l'appartement.
Le vide s'installe dans les reflets de l'escalier, dans l'ascenseur aux larmes rouillées, dans le hall d'entrée. Perçue de l'intérieur d'une boîte aux lettres, cercueil noyé dans la crypte des autres sépultures, la violence d'un coup de feu s'exhibe aux multiples dimensions qui scintillent, avant de s'éteindre dans le sombre.
L'air se réveille sur les parasites d'un écran. Dissimulés entre les points grisés, les reflets de deux flics s'animent ; tandis que le légiste recouvre le corps d'un drap clair, le second actionne le magnétoscope. Retour en arrière. Play.
Une vidéo amateur, sur une voie de chemin de fer. Le début d'un tunnel. Cinq hommes. Une femme. La faible luminosité et le mouvement constant de la caméra ne permettent pas de distinguer les visages des acteurs. Quelques secondes suffisent à comprendre que la jeune femme n'est pas ici de son plein gré. Les hommes sont disposés en cercle autour d'elle. Elle circule entre leurs mains comme une balle, jusqu'à ce que l'un d'eux ne la frappe violemment au visage. Elle tombe au sol. Les pieds commencent à frapper son corps. Deux hommes la relèvent ; ils la tiennent immobiles. Les trois autres la cognent en criant. Elle, par contre, ne crie pas. La caméra s'approche pendant que les coups s'enchaînent. Poings. Visage qui saigne. Flanc qui se contracte. Débardeur qui se teinte de rouge ; le même que celui que Corinne a trouvé devant sa porte. Une voix de femme, distincte, au milieu des voix des agresseurs. Elle assure la mise en scène, leur donne des instructions, tandis que la victime se réveille et supplie. Les deux voix se ressemblent. Un viol est ordonné. Ils lui ôtent ses vêtements. Le débardeur est plein de sang. Elle hurle ; son esprit s'oppose tandis que son corps n'est plus à même. Corinne a beau avoir assisté à des horreurs, celle-ci provoque chez elle choc et répulsion. Une odeur de nausée remonte son œsophage. L'image passe en monochrome, car en nightshot. Elle gagne en luminosité. Corinne distingue le visage de la victime : c'est le sien.
L'âme vide, elle est anesthésiée par l'image, pendant que la scène lui ouvre le ventre. Au sein de ses cris, les agresseurs se succèdent sur elle, dans l'expression de leur bestialité. Long plan-séquence de douleur. Aucun souvenir. Amnésie désirée. Lorsque le cinquième homme s'allonge entre ses cuisses, la caméra oscille, puis se retourne à 180°. Elle pointe sur la réalisatrice de ce cambriolage de vie. L'image est floue, le temps que l'auto-focus se fixe. Les traits se précisent, et la raison de Corinne s'effondre en découvrant que c'est également son visage qui figure sur l'écran. L'image fixe l'objectif et sourit dans un chaos de cris en arrière-plan. Les haut-parleurs se taisent dans un fracas de parasites tandis que le reflet sombre de Corinne prend place dans l'horreur.
Le film se perd dans un fondu d'obscur. Quelques secondes s'étirent. Le temps perd son sens. L'horizon se referme en un seul point. Et les sons viennent conclure la scène dans un phrasé réverbéré, triste décomposition de ce dernier sourire : "Joyeux anniversaire, frangine !"