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Intro

Eté 1999. Londres. La métropole cosmopolite où toutes les cultures du monde se retrouvent, se séduisent, fusionnent, et finissent par accoucher, malheureusement trop souvent, de splendeurs horrifiques intellectuelles. La fatalité m'a permis d'en croiser une, lors d'une soirée, du côté de South Kensington, quartier que l'on qualifie de français et d'artistique, mais qui n'a d'authentique que l'odeur grasse des livres sterling.

Une connaissance hexagonale m'avait invité à prendre un verre d'absinthe et quelques traits dans un club très confidentiel de la capitale, où se congratulaient régulièrement une centaine d'hypocrites, issus du monde de la mode souterraine. Il m'avait prévenu que ces derniers vouaient un culte à l'extrême, et qu'ils avaient monté cette soirée hebdomadaire pour satisfaire tant leurs pulsions sadiques que leur curiosité malsaine. Le concept était on ne peut plus simple ; dans une ambiance cosy digne des lieux fooding les plus éprouvés, allaient se succéder divers spectacles, au goût plus que douteux. Blasé des photographies de cette veine qui circulaient sur Internet, je m'attendais à l'arrivée d'un performer SM, qui allait procéder à de nombreuses scarifications sur son propre corps, avant de se clouer les testicules ou que sais-je encore... Malheureusement, mon imagination n'allait pas suffisamment loin pour imaginer ce que la soif de violence peut engendrer quand elle baise avec l'argent.

Au centre de la salle, dans un cône de lumière, se tenait un homme paraplégique, assis dans un fauteuil roulant métallique aux reflets rouges. A ses côtés, deux femmes habillées en infirmières animaient habilement des enchères plus qu'inhabituelles ; le premier article, un maillet en bronze, fort bien sculpté, est ainsi parti pour la somme modique de £1000. Ce qu'elles n'avaient pas précisé, car implicite pour tous sauf moi, c'est que le prix comprenait non seulement l'objet, mais aussi, et surtout, son utilisation sur la victime handicapée, qui vendait ici son corps sans valeur, comme une prostituée de la douleur.

Sous les cris simulés, l'acheteur s'en donnait donc à cœur joie sur le pied droit, pour son plus grand plaisir, et celui des spectateurs. Les doigts se fracassaient successivement sous l'impact, formant peu à peu un joli dégradé pourpre, résultat des ecchymoses sur les paillettes osseuses ; l'art moderne s'exprimait ainsi sur le corps humain... Enchère suivante.

Pour £1400, une ravissante brune venait de s'acheter une magnifique carafe en cristal, accessoirement remplie d'acide sulfurique, qu'elle déversait avec onctuosité sur le tibia droit du vendeur. La chair se creusait dans un léger grésillement, laissant s'échapper des filets de fumée, sublimés par les faisceaux de lumière crue. Le sourire sur le visage de la jeune femme laissait entendre que l'os lui apparaissait enfin, tandis que ma gorge se soulevait à l'odeur de viande morte qui nous parvenait. Cela n'a toutefois pas empêché les neurones de ma folie d'enchérir sur le couteau en argent qui nous était présenté par la suite.

Heureusement pour moi, l'arme est partie pour £2100 à un couple italien. L'épouse observait attentivement son mari entrer lentement la lame dans la cuisse inanimée, et ses yeux laissaient transparaître une once de plaisir sexuel ; elle semblait même jouir devant l'orifice qui s'élargissait à mesure que le couteau dansait dans la plaie. Entre fascination et horreur du public, les gestes du bourreau se précisaient et s'attardaient en longitude, comme s'il entrait consciencieusement dans la préparation d'un carpaccio humain ; je ne croyais pas si bien dire, car j'apprenais plus tard que les membres inférieurs allaient être servis aux spectateurs pendant la soirée.

Sur le programme des réjouissances qui me parvenait dans les mains, je pouvais découvrir l'intitulé de cette performance d'introduction : A Slice Of Life.

La dernière enchère était lancée : un 357 magnum, 9 mm, avec un canon en métal rouillé, une crosse en or, et un barillet en platine. D'un aspect splendide, entre luxueuse œuvre d'art et arme de collection au concept esthétique surprenant. L'ascension de son prix s'est achevée aux alentours des £6000, profitant à un autochtone.

Le revolver et six balles étaient à sa disposition pour redessiner la jambe gauche, et lui donner ainsi un aspect similaire aux matières mêlées qui gisaient à quelques centimètres en guise de jambe droite. La première détonation entamait donc le processus de décomposition ; avant même que le métal ne pénètre l'organisme, la chair aspirée par le phénomène emplissait l'intérieur du canon rouillé pour être brûlée et recrachée par la suite, accompagnée du sperme chaud du revolver en érection.

L'homme sur le fauteuil poussait de faux hurlements, entre plaisir et souffrances, tandis que le tireur entraient deux doigts dans ce sexe nouveau-né, et commençait à masturber la plaie ouverte. Ses mains s'affichaient dans les teintes rouges. L'atmosphère devenait moite de désir. Celui de tous. Les cinq autres émissaires s'enfonçaient librement dans les tissus déchirés, offrant aux iris de mon âme l'horizon d'empreintes cendrées et d'une fracture ouverte. Deux orteils avaient atterri à proximité de moi ; j'étais suffisamment souillé pour m'exiler de cet îlot psychiatrique.

Sans un mot, je quittais le club, l'esprit néant, tandis que la victime arborait un sourire franc, née de sa nouvelle richesse ; une des deux perles damnées entamait alors l'amputation des œuvres qui siégeait sur le métal brillant de vermillon. Conclusion de l'introduction.