Écrit par Akatomy
Tout n'est que question de temps. Ce n'est que quand il ne nous en reste plus que nous finissons par en prendre conscience, mais, au bout du compte, c'est la seule vérité que nous parvenions réellement à comprendre. Tout le reste nous échappe. Notre propre vie s'écoule sans que nous réussissions jamais à la contrôler : peu importe le nombre de modifications que nous infligeons à notre système, peu importe le nombre d'implants que nous incorporons, son essence reste insaisissable en dépit des artifices que nous mettons en oeuvre pour tenter de la cerner. L'homme passe son temps à étudier les influences de son environnement pour justifier son évolution, scrute l'extérieur pour tenter d'y voir se refléter son intérieur. Il modélise et construit des villes, des machines, des entités virtuelles pour pouvoir étudier leurs répercussions et influences en oubliant qu'il en est lui-même à l'origine, et refuse la paternité des conséquences illégitimes. De la même façon, nous nous sommes exportés dans les moindres recoins du système solaire pour prélever des échantillons, les analyser et expliquer les phénomènes terrestres, sans jamais nous retourner pour voir notre planète de l'extérieur. Si nous en étions vraiment capables, peut-être aurions nous passé plus de temps devant la paroi polie d'un miroir que devant nos écrans et nos microscopes.
Il ne reste plus que quelques minutes désormais, quelques heures pour certains. Toutes nos recherches et nos études vont aboutir grâce à la réponse à une question que nous ne nous sommes jamais posée. C'est dans ces derniers instants que notre vie va prendre sa valeur, et que nos efforts vont être déconsidérés. Il s'agit maintenant de ne pas fermer les yeux. Il s'agit maintenant de reconnaître et d'accepter.
La sphère s'élève lentement au-dessus de l'horizon. Sa paroi est d'un noir absolu, et pourtant j'ai l'impression d'y voir se refléter le ciel et les innombrables immeubles de cette ville sans fin. Si ce n'était pour l'agitation chaotique de l'air en contact avec ses contours, il me serait impossible de percevoir le mouvement qui anime son ascension majestueuse. Une pulsation silencieuse dilate les parois de l'entité inconcevable à intervalles réguliers. En dessous d'elle, les excroissances urbaines de tous types se déforment au rythme de ses battement, comme si elles n'étaient que des projections de la représentation translucide visible sur la surface de l'objet.
Arrivée à quelques deux cent mètres au-dessus du parterre de tours et de gratte-ciel, la sphère freine son ascension et se dirige doucement vers le cœur de la ville. Obnubilé jusqu'ici par sa présence, je réalise maintenant que la frontière de la ville s'est évanouie, remplacée par une étendue mouvante et en constante redéfinition : tantôt verte, tantôt bleue, elle ondule elle aussi en suivant les contractions de la masse noirâtre qui continue son approche certaine. La surface s'étend alors que les constructions disparaissent, comme effacées par un champ de force insaisissable, dépossédées de leur insolente domination verticale par une structure supérieure. Pendant quelques instants, mon attention s'absorbe dans l'étrange spectacle qui se déroule devant mes yeux, et devant ceux de quiconque daigne regarder. Je me surprends à prier pour ceux qui n'auront pas prêté attention, et me sens, l'espace d'une pensée non prononcée, plus humain qu'à l'habitude.
Au fur et à mesure que la sphère se rapproche, je parviens à apercevoir quelque chose qu'il m'était impossible de distinguer jusqu'ici : de fins tubules de matières en mouvement relient l'objet à la surface de la Terre, comme autant de vaisseaux oniriques et changeants, aussi bien devant elle que derrière elle. Aucun fait scientifique ne me permettrait de le démontrer, mais j'ai l'intime persuasion que la ville s'efface dans ces conduits multicolores, réduite au flux essentiel d'énergie qui lui conférait, encore quelques secondes auparavant, son intégrité. Je ressens aussi qu'il serait inutile d'utiliser un quelconque théorème pour expliquer le phénomène en cours, tant il s'affranchit de toutes les lois que nous avons passé nos vies à rationaliser, dans le seul but de dissimuler notre ignorance.
Lentement, la ville s'efface au profit de la soupe qui s'étend, aspirée puis recrachée par les extensions de la boule qui continue à se dilater et à se contracter au même rythme. La sphère est plus proche maintenant, et les battements de mon cœur se règlent sur ses pulsations. Je sais qu'il ne peut en être autrement, aussi je n'essaie même pas de lutter. Bien que l'humanité soit en train de se désagréger, l'air ne se remplit de cette pression qu'ont du ressentir les rescapés de certaines catastrophes naturelles dévastatrices. Au contraire, je ne pense pas avoir jamais ressenti une telle plénitude. La vie semble être remodelée plus que détruite, réinjectée dans l'étendue de couleur qui se rapproche, avec la beauté de l'inexorable, de moi. Que vais-je ressentir quand je m'effacerais à mon tour, mon essence réduite à un flux immatériel d'énergie en transit dans le réseau irréel de cet organe terrestre ? Le temps qui s'écoule prend, face à cette question et à bien d'autres que je ne parviens pas à formuler, une consistance nouvelle, une matérialité impalpable et pourtant proprement étouffante. Je sais bien que je ne dois plus me poser de questions, et pourtant j'en suis incapable : toute ma vie, j'ai tenté de comprendre ce qui m'entourait, ce qui m'arrivait et ce que j'allais devenir. C'est d'ailleurs cette rébellion inconsciente en forme de quête de sens qui nous a menés à ce stade de notre évolution, et sans doute est-ce mieux ainsi. Pour preuve, les questions ont toujours occulté les réponses, si bien que je n'ai jamais pris le temps d'attendre, de me laisser porter et de profiter. Je ne connais d'ailleurs personne qui en ait été capable. J'ai toujours cru que les interrogations me donnaient une longueur d'avance, alors qu'en réalité je dissimulais un sur-place inexorable. Il n'est que normal que ce soit si près de la fin (si ça l'est réellement, je n'en ai pas l'impression) que je commence à apprécier la simplicité de l'existence.
La sphère est désormais beaucoup plus grosse, les flux ascendants et descendants beaucoup plus nets. Les textures illusoires se déforment et se mélangent au cours de leur ascension, dans un bruit sourd si apaisant qu'il semble presque naturel. Est-ce donc la véritable nature du silence ? Dans quelques minutes, je ne serais plus. Mes amis, mon entourage, les multiples lieux de travail ou de détente où nous avons, en tant que collectif humain, cultivé nos illusions de supériorité : tout cela, ainsi que le reste, sera simplifié, filtré, réduit à l'essentiel.
Il me reste sûrement moins d'une minute maintenant. Le champ de force est si puissant que mes organes se mettent à vibrer, et pourtant me corps se détend face à ce stimulus qui semble si pur et supérieur. La rue en bas a déjà disparue. Les flux m'apparaissent désormais très distinctement, tourbillons ascendants de vie, essence humaine privée d'apparats organiques futiles. Je crois bien que je ne suis plus, et pourtant je ressens plus que jamais. Je suis conscient. Je suis omniscient. Je suis tout, puis plus rien, une étape, une transition. Un peu de matière première nécessaire à la reconstruction en cours. Je suis la vie autant que la mort, la joie et la tristesse, l'amour et la haine. Je m'élève, me disperse et me transforme avant de redescendre ; sensation, développement, évolution. Une simple particule de passage dans une des artères de notre planète, ressortie du cœur de la Terre. Insignifiante et infime, unique et indispensable. Même si ça n'a plus d'importance, je comprends mon erreur, notre méprise à tous. Durant tout ce temps, nous avons tenté d'affirmer notre indépendance alors qu'elle n'était que chimère, une aberration. La Terre ne nous appartient pas. Nous lui appartenons. Nous sommes ses cellules, ses synapses, ses neurones. Rien et tout cela à la fois. Peu importe sous quelle forme, humaine, végétale ou animale, matérielle ou fuyante, nous ne sommes que les entités indissociables d'une matrice, insolentes et irrespectueuses, qui avons concentré nos efforts à tenter de briser les connexions impalpables qui nous relient à notre mère, et par là même justifient notre existence et notre appartenance.
Avec le temps, nous évoluerons à nouveau. Il n'y a plus qu'à espérer que nous n'oublierons plus. Je sais que moi, sous toutes les formes, éphémères ou éternelles, que je vais recouvrir, je n'oublierais plus jamais. J'en suis incapable. Car comme tous les hommes, je suis la Terre, et cette histoire, qui semble être la mienne, n'est nulle autre que la vôtre.