Wings
(Elegia - Sounds Within - F107)
Avoir le moral au plus bas vous fait facilement prendre de la hauteur
; c'est ainsi que je me suis retrouvé plongé sur les sommets
d'un gratte-ciel, à Barcelone, en cette fin du mois d'août
1996. Devant mes yeux, le ciel accouchait d'un crépuscule rougeoyant,
perlé de mille gouttes de sang sur des nuages meurtris, livides
de pureté.
Isolé sur la terrasse, mes tympans crevés, je parvenais
toujours à entendre sa voix me murmurer à l'oreille :
"Je t'aime". Trois mots que je ne veux plus connaître.
Trois mots à effacer de ma mémoire. Trois mots qui m'ont
embrassé d'une mort trop délicate, faussement somptueuse
; aussi attirante que l'était sa dévouée.
Je reconnais pourtant être le seul responsable de cette descente
aux enfers qui m'a mené jusqu'ici. Et dire qu'il y a de cela
quelques mois, je vomissais les réactions suicidaires de ces
mômes "pourris gâtés", incapables de comprendre
que la vie se décline comme le plus beau présent pour
qui sait en apprécier l'instant.
Flashback de neuf mois, pour mieux comprendre comment est née
ma mort...
Novembre 1995. J'étais assis à la terrasse chauffée
d'un café, le visage empli de la brume qui s'échappait
de mon thé au jasmin. Deux tables plus loin, une jeune fille
m'observait. Le regard en coin, coquin, pour ne pas me gêner davantage
qu'elle ne l'était. Elle ne devait pas avoir plus de vingt ans.
Elle était même sans doute encore étudiante, ou
tout du moins, elle en avait l'allure. Ses deux grands yeux clairs auraient
sans doute poussé n'importe quel homme sain d'esprit à
se damner sur-le-champ afin de pouvoir s'y noyer l'espace d'une minute,
mais c'est sur moi qu'elle les posait en l'instant.
Situation étonnante, car j'avais davantage l'habitude de me
fondre dans les murs, invisible aux autres, tel un spectre urbain dissimulé
dans un anonymat cotonneux. Et pourtant, c'est bien moi qui m'immisçais
dans ses pupilles, par intermittence. Nos regards ne faisaient que se
croiser, l'espace de quelques parcelles de seconde, car elle détournait
le sien dès que je relevais ma tête. Près d'elle,
un long manteau sombre trônait sur une chaise. Et au pied de cette
chaise, il y avait un sac de couleur ambre, duquel dépassait
un long étui en velours rouge ; les initiales E.Z. étaient
inscrites dessus.
Alors, comme envoûtée par une intuition, j'ai fermé
les yeux, et j'ai essayé d'écouter son âme s'envoler.
Son apparence avait beau être silencieuse pour toutes les personnes
qui nous entouraient, j'avais pour ma part le sentiment qu'au plus profond
d'elle-même, une beauté intérieure exhalait des
mélopées magnifiques ; il me suffisait de savoir lui ouvrir
les portes de mes émotions pour les entendre.
Lentement, tous les sons annexes se sont condensés, pour ne
former qu'une boucle incisive. Tous ces petits bruits, initialement
considérés comme des perturbations, me servaient finalement
à construire une atmosphère de concentration, propice
à percevoir le chant de l'ange qui m'était apparue. Je
me laissais donc porter par la douce chaleur qui s'attachait à
moi, comme un halo, tandis qu'un cocon de sens s'établissait
entre elle et moi, au fil des vibrations qui émanaient de mon
oreille interne. Nous étions proches. Et mes mains, jointes devant
mon visage, s'ouvraient à elle.
C'est par les extrémités de mes phalanges, puis par mes
paumes, que sa voix est entrée en moi. Immédiatement après,
quelques notes se sont glissées dans mon système nerveux,
pour s'installer dans mon cortex. Et parallèlement, son souffle
emplissait mes poumons, son sang voyageait dans mes veines. Nos âmes
s'accordaient aux octaves du rêve...
Une vie entière d'amour s'est déroulée entre elle
et moi, en l'espace de quelques minutes irréelles. Par le simple
biais d'émotions partagées, nous nous connaissions mieux
que quiconque, dépassant ainsi les symbioses physiques dont se
contente le commun des amoureux. Pour autant, la nature des sentiments
qui nous rapprochaient n'avait rien d'amoureuse ; j'avais seulement
l'impression d'avoir trouvé au détour de cette terrasse,
mon âme sur, au sens propre du terme.
Lorsque j'ai rouvert mes yeux, elle était toujours là,
et me fixait d'un regard complice, son visage éclairé
d'un sourire discret, sublimé de mille reflets. Autour de nous,
le monde se détachait lentement de la léthargie dans laquelle
nous l'avions plongé, et revenait à lui, semblable aux
ruines qui l'abritaient.
Il n'existait aucune preuve tangible de ce qui venait de se passer,
et peut-être bien que cette éclipse de ma conscience n'était
en réalité que l'interprétation d'un de mes fantasmes
les plus secrets. Mais en moi-même, je savais que tout n'avait
pas été qu'illusion. J'en voulais pour preuve, cette soudaine
confiance en moi qu'elle m'avait insufflée. Comme porté
par une armée de basses fréquences, j'étais prêt
à mener ma vie davantage qu'à ne la subir. Ne plus porter
mon attention sur le passé. Aller constamment de l'avant, sans
crainte, ni regrets ; elle m'avait redonné le goût de vivre.
Et pour ce don inestimable, je la remerciais d'un baiser sur la joue,
dont elle semblait comprendre le sens. Petite fée d'une rencontre.
Très rapidement, une vague de chaleur s'est propagée
en moi, et m'incitait à mettre en pratique mes nouveaux sentiments,
par la révélation d'anciens ; à celle qui avait
capté mon attention quelques mois auparavant, j'allais présenter
le bûcher de mes émotions. Près de chez elle, se
tenait une boutique de fleurs, où travaillait une amie : Sylvie.
Comme nous partagions les mêmes goûts en matière
de composition florale, et que nous étions souvent sur la même
longueur d'onde, je savais que je pouvais compter sur elle pour retranscrire
au mieux l'amour qui sommeillait en moi.
Telle une artiste, elle parvenait à sublimer l'apparence de
fleurs banales, en jouant simplement sur les harmonies et la disposition.
A mon sens, elle exprimait sa sensibilité dans son métier,
et en cela, je l'admirais. Tout comme elle aimait se droguer de ma vision
du monde, décalée, car ouverte aux magnificences insignifiantes
de la vie.
Elle était ravie de me voir ; je le devinais aux fines ridules
qui s'épanchaient depuis ses yeux, synonymes d'un sourire sincère
de sa part. Petite touche de beauté féminine qui émerveillait
son visage et que j'étais le seul à connaître...
Oreille attentive de mes nuits sombres, elle était quant à
elle la seule à savoir qu'une sylphide m'avait enivré
de sa présence ; le crépuscule avait délié
mes cordes lors de l'une de nos conversations infinies. Curieuse comme
une enfant, elle m'avait supplié de lui révéler
le nom de la sirène qui avait conquis mon être, avec un
soupçon de jalousie. Mais je m'étais confiné dans
le silence de son identité, tout en lui dévoilant le merveilleux
qui m'était apparu, et plus encore. Pour notre mieux à
tous les deux.
Grisée par l'idée de bientôt connaître la
femme qui caressait mes songes, elle m'a offert la plus belle interprétation
florale des flammes qui s'élevaient en moi ; ses mains se déplaçaient
avec une fluidité inhabituelle vers les différentes jarres
que couvait la pièce. Elle composait, au fil des minutes silencieuses,
une symphonie de pétales pastel, bordée d'étamines
élégiaques ; on aurait dit que ses propres sentiments
s'exprimaient dans son art. Et je n'oublierai jamais son regard abyssal
quand elle m'a remis les partitions de son uvre, enveloppées
dans un voile de mousseline. Une brise de mélancolie soufflait
dans ses cheveux aux reflets roux tandis que je quittais la boutique,
non sans l'avoir embrassée et remerciée pour son inestimable
présent.
Seule, elle restait là, immobile, pensive. Les secondes s'étiraient
tandis qu'elle commençait à ressentir un vide. Comme l'impression
d'avoir perdu une elle. D'avoir peut-être laissé
passer sa chance de vivre heureuse, comme elle l'entendait. Peu à
peu, elle s'avouait à elle-même. Elle comprenait. Et s'en
voulait. Mais elle n'allait pas sortir, courir, le rattraper. Car elle
avait la conviction qu'il serait heureux avec la sylphide dont il lui
avait parlé, et pour rien au monde, elle n'aurait gâché
son bonheur ; elle venait de se rendre compte qu'elle l'aimait trop
pour ça...
Ses yeux se détachaient du sol, pour s'apercevoir qu'une personne
était entrée. Il lui fallait revenir à la réalité,
plaquer ses sentiments en elle, et retrouver la force de pratiquer son
art, pour cette journée tout du moins.
Etonnée dans un premier temps, de fines ridules se dessinaient
près de ses yeux, accompagnées de larmes heureuses ; en
lui offrant ses partitions, je respirais le parfum de notre renaissance,
et lui susurrait trois mots.
Durant les neuf mois qui ont suivi, tel Icare, j'ai consumé
mon existence à voler trop près de l'astre que Sylvie
représentait pour moi. La soif de vie que m'avait insufflée
un ange, à la terrasse de ce café, n'avait servi qu'à
nourrir ma mort. Pour avoir approché la fusion de deux êtres,
mon châtiment a été de perdre l'amour de "mon
bébé roux", et de perdre ainsi la raison de vivre
que je m'étais appliqué à cultiver.
Aujourd'hui, tout va s'arrêter. Mon âme va être
libérée de sa damnation, et je suis heureux de quitter
ma "petite mort". Pas de testament. Ni d'anniversaire pour
mes vingt-cinq ans. Juste l'espoir que Sylvie sera heureuse, quoi qu'il
arrive, car elle le mérite ; petite sirène qui a fait
briller mon cur...
Le vide m'appelle. Mes pieds quittent la terrasse. Je ferme mes yeux,
et sourit de l'air qui siffle sur mes joues, emportant quelques larmes
dans sa plainte. La vie reprend possession de moi, pour quelques secondes.
Mêlées aux sons condensés de la ville, les mélopées
de l'ange entrent en moi une dernière fois. Elles me réchauffent.
Et tandis que la mort m'ouvre ses bras, je la remercie et reprends goût
à la vie.
Mes omoplates se fendent. Elle sourit...
J-Me