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F Communications Stories

 

Will I Dream?
(Dune - The Alliance EP - F001)

Tandis que les couleurs pastel de l'aube se posaient délicatement sur les toits de la ville, les premiers bruits stridents de la vie s'immisçaient dans leur quotidien. Quelques rayons du soleil perçaient l'air vivifiant qui s'était infiltré dans la cuisine, via la fenêtre ouverte. Et là, se tenait Marc, les cheveux encore humides de la douche qu'il venait de prendre. Il terminait de préparer le petit déjeuner pour son ange blond.

Une seconde orange finissait d'être pressée, un fromage blanc individuel et une pomme qui perlait encore d'avoir été rincée siégeaient sur un plateau de bois comme il en existe des milliers chez IKEA, tandis que non loin, les petits pains grillés suédois lorgnaient amoureusement sur la confiture de framboise, toujours aussi timide. La semaine précédente, c'était de la châtaigne. La semaine d'avant, de la rhubarbe. Et la semaine encore avant, du cassis marié à de l'orange amère ; à la fois pêché mignon envers la gastronomie et plaisir capricieux de tendresse.

Une pression du doigt pour taire les mauvaises ondes de l'extérieur, comme pour retrouver son cocon, et il quitte la cuisine, le plateau dans les mains, en direction de la chambre. L'une de ses foulées est plus longue, afin de franchir la serviette qui lui fait obstacle au milieu du couloir, et du pied, il pousse lentement la porte blanche. Après un seul pas dans la pièce, il s'arrête, et porte ses yeux sur elle. Son regard se fixe quelques secondes, et il sourit. Son âme se sait comblée par la vie, et il aime savourer ces petits moments absolus, figés dans le temps, où la beauté toute simple de sa vie lui apparaît. Cette même beauté qui dort encore paisiblement.

Couchée sur le côté, dos à la porte, elle a une main glissée sous l'oreiller tandis que l'autre s'égare au creux du lit où celle de Marc se tenait il y a peu. Sa main est ouverte, légèrement recroquevillée, et les plis dessinés entre ses phalanges rappellent ceux qui couvrent le corps des nouveau-nés...

Après avoir poussé une chaussure à talon qui traînait à terre, et qui le gênait pour poser le plateau, il s'assoit et lui prend la main. Réponse immédiate d'une main qui se ferme, encore une fois, comme celle d'un bébé ; à croire qu'elles ne font qu'une... Un sourire matinal se dessine sur le visage de Béatrice, même si elle aime à râler au réveil. Il n'empêche que depuis maintenant deux ans, le visage de Marc se dessine dans son esprit tous les matins, comme pour accompagner la transition entre ses songes et sa vie ; c'est donc grâce à lui qu'elle a pu ajouter ce sourire aux dizaines qu'elle distille chaque jour. Petit bout de femme, devenu huitième merveille du monde pour un homme.

Deux baisers et une tartine plus tard, Marc est ravi de savoir que ses deux amours se portent bien aujourd'hui ; Béa n'a plus de nausées depuis quelques jours, et "petite Béa", comme ils se plaisent à l'appeler, a calmé ses ardeurs. Il faut bien avouer que l'énergie que ses petits pieds transmettaient jusqu'à maintenant à travers le ventre de sa mère donnaient à penser qu'elle avait l'âme d'une catcheuse professionnelle, au grand dam de Béa qui la voyait déjà s'appliquer lors de cours de danse classique. Marc ne s'était d'ailleurs pas gêné pour exploiter cette faille, et la taquiner : entre "petite Béa", qu'il allait bientôt pouvoir inscrire dans une ligue de nains catcheurs, et sa mère, que la vertigineuse escalade de tour de taille des derniers mois destinait à une discipline aussi raffinée que le lancer du poids, il se voyait déjà assis sur une fortune issue de leurs talents sportifs respectifs.

Loin d'être vexée, car habituée de ce genre de compliments, Béa ne manqua pas de lui rappeler qu'il lui restait encore trois mois à supporter ses caprices de femme enceinte et qu'elle allait s'atteler à devenir plus difficile encore qu'elle ne l'était déjà. L'effet sur Marc fût immédiat, et il passa d'un ricanement net à des baisers dans son cou et un doux compliment à l'oreille, lui rappelant qu'elle sera toujours sa "petite sirène", quoi qu'il advienne de sa silhouette ; elle savait qu'il était sincère...

Pressé par le temps, et le taxi qui l'attendait au pied de l'immeuble, il l'embrassa une dernière fois, sur le front, le ventre rond, et lui dit de bien prendre soin d'elles jusqu'à son retour. Quand il reviendrait demain soir, il l'inviterait au restaurant ; ce même restaurant où elle lui avait annoncé qu'elle attendait son enfant, il y a maintenant un peu plus de cinq mois, et où il lui avait répondu par une demande en mariage, décidée en quelques secondes, synonymes d'une folie conjointe, espérée par quiconque.

Un nouveau sourire issu de son répertoire, un dernier échange de regard, une porte qui se referme. Sur quoi ?

Programme de la journée pour Béa et "petite Béa" : léger rangement afin d'exiler le bordel permanent pendant au moins quelques heures, déjeuner frugal en tête-à-tête, shopping au gré des envies, et visite du sixième mois chez l'obstétricien de la clinique. Mais avant de démarrer, la caresse d'une douche s'impose.

Seul l'air est spectateur de ce moment, mais la silhouette courbée qui se dessine derrière la vitre troublée est à damner, et l'on en vient à envier la brève existence des gouttes d'eau qui perlent le temps d'une vie sur le ventre bombée de ce démon maternel. Tel le silence, les minutes s'étirent autour d'elle, afin d'offrir l'immortalité, le temps d'un mouvement d'iris...

Ce n'est que quelques heures plus tard que les sens de Béa s'ouvrent enfin au monde et qu'elle s'échappe temporairement de son cocon. Brève promenade qui l'amène, par un hasard des plus douteux, devant la vitrine d'une boutique de layettes et autres accessoires qui font rêver les petites filles.

L'entrée d'une femme enceinte dans un lieu public donne souvent lieu à des sourires admiratifs, mais ces derniers ne constituent qu'un aperçu du bonheur qui peut régner dans les lieux dédiés à ces futures mères. Chaque parcelle de cette boutique, par exemple, respire le renouveau, la tendresse, comme si l'air qui l'enveloppait était empli de particules de vie. Et Béa s'y sent merveilleusement bien, car elle aime la vie. C'est d'ailleurs ce qui a rendu Marc fou d'elle, et c'est ce qui la rend si exceptionnelle.

Sur le point de craquer devant des petites chaussettes blanches, pas plus grandes que la paume de sa main, elle a détourné son regard bleuté qui s'est posé sur un ours en peluche, de couleur rose pâle, endormi dans un berceau. Il ne lui en a pas fallu plus que ces deux yeux de plastique, à la fois tristes et pleins de réconfort pour l'imaginer auprès de "petite Béa", dans ce même berceau en bois, quelques mois plus tard. Du coup, elle est sortie avec le bon de commande du berceau, l'ours en peluche, et a dû faire demi-tour pour revenir et acheter deux paires de petites chaussettes blanches, afin de mettre en application les résolutions capricieuses qu'elle avait prises devant Marc le matin même.

A peine la porte de leur appartement ouverte, le téléphone sonne. C'est Marc qui lui confirme qu'il est bien arrivé à destination, que le temps là-bas est déplorable, et qu'il a hâte de les retrouver. Béa lui fait rapidement part de ses dernières folies, ce qui ne manque pas de le faire rager, car il aurait adoré faire les boutiques avec elles, mais cela ne l'empêche pas de lui dire une fois de plus qu'il les aime avant de raccrocher.

Sur la route de la clinique, Béa croise un couple avec une poussette bleue, vide...

Avant de passer à l'accueil du service d'obstétrique, elle s'arrête quelques précieuses minutes devant la maternité où une dizaine de couveuses sont alignées, comme des sarcophages pour ces petits dieux nés trop tôt. L'espace d'une seconde, elle imagine "petite Béa" dans l'un de ces emplacements, mais sa mémoire lui renvoie presque instantanément les sensations des petits coups énergiques dans son ventre, et son âme se rassure, exprimée une fois de plus par un sourire différent. Son reflet dans la vitre lui revient, et elle se souvient...

Dans un couloir, elle croise une jeune maman, d'origine américaine, chérissant son tiger ; ses yeux s'attardent sur le petit homme, aux yeux fermés, aux membres encore fragiles, et à la main minuscule refermée sur le petit doigt de sa mère. Elle aussi, d'ici trois mois, aura droit à ses instants magiques de bonheur, tableaux indescriptibles des émotions les plus pures et les plus simples.

Elle entre dans le bureau de son obstétricien vers seize heures. Elle en ressortira une heure plus tard, et n'y entrera peut-être plus jamais.

Il commence sa consultation par les mêmes questions que lors du dernier rendez-vous, afin de nourrir son dossier de suivi. Béa lui parle de sa petite fille comme si elle était déjà née, lui dit que Marc aimerait l'appeler Joséphine mais qu'elle n'aime pas ce prénom, qu'il la destine à une carrière de catcheuse mais qu'elle préfère l'idée des cours de danse... Elle continue son récit avec l'épisode de la boutique tandis qu'il lui applique le gel glacé sur l'abdomen, nécessaire à l'échographie. Elle pense à Marc, au petit déjeuner, au restaurant végétarien de demain, à sa demande en mariage qu'elle acceptera un jour, au berceau en bois blanc, à l'ours en peluche, aux petites chaussettes blanches, à "petite Béa", aux bruits sourds que l'échographie va révéler, une fois de plus, premiers sons identiques pour tous les bébés. Mais l'échographie est silencieuse aujourd'hui. Pas de bruits sourds. Pas de mouvements sur l'écran, non plus. Le cœur de "petite Béa" ne bat plus. "Petite Béa" est morte avant d'être née. Et Béa vit sa "petite mort".

L'hospitalisation et l'opération auront lieu demain ; planning surchargé, pleine lune oblige, dixit les médecins. Une psychologue va passer discuter un moment avec Béa et lui donner un flacon de tranquillisants, afin qu'elle en prenne quelques-uns ce soir, pour l'aider à dormir.

Mais ce soir, Béa ne va pas dormir. Elle ne va pas répondre aux appels de Marc. Elle ne va pas pleurer. Elle ne veut pas réaliser. Elle est allongée sur le lit, recroquevillée, en position fœtale, et porte un cadavre en elle.

Deux petites chaussettes traînent sur le sol. Un ours en peluche est posé sur le lit et fixe Béa de ses yeux, à la fois tristes et pleins de réconfort.

Les yeux de Béa sont désormais vides de vie, et elle se demande seulement si elle va encore rêver un jour...

J-Me