Velvetblues III (The Off World Mix)
(Megasoft Office 2000 - F125)
Embrassées par la pierre de taille, les gargouilles de Notre-Dame
contemplent avec envie les trois premières heures de la nuit
se refléter sur les oscillations brunes de la Seine ; film photographique
N&B dont les grains apaisent la soif cendrée d'une perle
de nuit, paumée sur les quais de la capitale. Dans l'attente
de l'aube, les pavés assistent calmement à la noyade répétée
des pensées meurtries de Kaleen, étouffées dans
l'émulsion parisienne. Perçue seule dans le silence, une
goutte de sang coule depuis sa lèvre supérieure, et vient
accentuer la teinte encore vive de sa joue. D'une variation de la main,
Kaleen essuie cette larme vermillon, avant de laper sa courbe ; ce n'est
pas la première fois qu'elle boit son sang, ni la dernière
fois qu'un poing la caresse d'un peu trop près. L'explication
se dissimule dans son regard, signifiant ses mots avant que ses cordes
vocales ne se délient dans un soupir : "Je suis une pute"
crie-t-elle doucement.
Ses songes vacillent sur les dernières empreintes de sa mémoire
et la raccompagnent jusqu'en République Tchèque, à
quelques centaines de nuits de l'instant présent. C'est non loin
de Prague qu'est née Kaleen pour la seconde fois, laissant s'échapper
dans son devenir les années de sa première vie. Grande,
élancée, au regard tantôt déterminé,
tantôt léger, qui envoûte très vite sa proie.
Un visage d'ange entouré de longs cheveux bruns. Et deux petits
seins qui suffisent à parfaire son allure de rough model.
Autant de perspectives délicieuses pour celui qui l'a tuée
le temps d'un suçon profond, soupçon d'éternité.
Depuis, ses canines se manifestent à mesure que sa soif de sang
se fait pressante, et c'est ce qui l'amène sur les quais en ces
heures tièdes et tardives de l'été.
Au tout début, elle a tenté de se fondre dans sa caste,
goûtant dans l'expérience aux délices et aux mensonges
de son nouvel état d'âme. Mais rapidement, son sentiment
d'humanité perdue s'est montré plus présent dans
son comportement, déposant sur elle la négation de ses
pairs. Mise à l'écart, rejet puis exil ont été
les courtes étapes qui l'ont menée jusqu'à Paris,
ville lumière où les circonstances et le racisme envers
ceux qui se détachent de la norme établie par Dame Nature
l'ont plongée dans les ombres du commerce des corps. Le quotidien
contraint désormais Kaleen à tailler des pipes et à
écarter les cuisses pour gagner sa survie ; quelques gouttes
de sang contre quelques gouttes de sperme. "Echange de bons
procédés" se répète-t-elle à
elle-même ; l'optimisme désespoir qui s'échappe
de ses yeux semble être le seul vrai présent que lui ait
offert sa race.
Principes silencieux d'une nuit intemporelle et chaste, les sombres
artificielles se figent sur la peau d'un être lourd et beau, dans
l'alchimie du réconfort. Allongé sur la silice qui sépare
le sol du vide fluvial, Fred fait corps avec la pierre frontière.
En parallèle, les impulsions nerveuses de son cerveau s'évadent
vers l'obscurité céleste, espérant y retrouver
le calme et ses illusions perdues.
Les lucioles du firmament assistent, impuissantes, à la décomposition
florale des eaux qui siègent derrière ses paupières.
Ces mêmes pupilles que la mère de sa peine illuminait des
splendeurs sanguines qui coulaient dans leurs veines, à tous
les deux... Avant que les phrases ne taisent leurs sentiments, Fred
et Cécile regardaient ensemble dans la même direction,
comme il se plaît à lire. Mais lorsque les médecins
ont annoncé à Fred que sa polyglobulie primitive réduisait
son espérance de vie d'une cinquantaine d'années, Cécile
a détourné son regard, prétextant une hypersensibilité
visuelle qui l'empêchait de fixer l'astre néant, nouvellement
ancré sur l'horizon de son amant ; il ne lui en tient pas rigueur
pour autant, même si son spectre lui apparaît parfois, drapée
de rancur.
Ce soir, il tente d'apercevoir un semblant d'ailleurs dans les draps
bleus et gris qui plombent le ciel, mais tout ce que Fred parvient à
ressentir au milieu de son amertume, c'est ce claquement continu, sec
et réverbéré. Le doute subsiste quelques instants
où il ne peut déterminer s'il rêve ce son, tandis
que le clocher de l'asphalte retentit bien à intervalles réguliers.
Sans un mouvement autre que celui de sa rétine, il aperçoit
une silhouette lacrymale remonter sa joue, puis ses cils. Cheveux éplorés,
visage fardé fané, caraco transparent, jupe courte bleue
aux reflets de velours, jambes longues écorchées, et le
doux son clinquant d'une chaussure orpheline ; inventaire du fantôme
de femme qui s'approche de lui.
Kaleen se déplace lentement sur la périphérie
du souvenir de Cécile.
D'une anesthésie de ses gestes, Fred se place en proie consumée
devant elle, sans se douter une seule seconde que ses intentions ne
sont qu'essentielles. De plus en plus proche dans la distance, Kaleen
ne soupçonne quant à elle rien du chagrin qui sommeille
en lui ; ses artères sont les seuls attraits que sa soif ne lui
interdit de percevoir pour le moment.
Délicatement, ses ongles aux éclats vernis se portent
sur le corps allongé ; l'ascension de ses doigts fins vers son
cou irrigué suit avec sensualité les sentiers de son sternum,
et s'apparente dans l'esprit de sa victime à une incision chirurgicale,
tant la peau de Fred s'imprègne du floral. Sa peine semble se
libérer au travers de cette plaie récente, infectée
de l'argile du cur ; d'un simple geste initié par une pute,
un sourire se dessine sur les rivières de l'humble qui prennent
source en ses yeux, pour se jeter dans le delta de sa nuque.
Nue devant l'émotion, Kaleen s'habille instinctivement de compassion,
et sans que ses nerfs ne se manifestent dans la compréhension,
elle pleure avec lui. Enveloppés tous deux par la tendresse du
trottoir, leurs mains se joignent tandis qu'elle s'assoit sur lui ;
ses cuisses se perdent autour de la taille de Fred. Son dos se courbe
jusqu'à ce que son ventre, puis ses seins, puis ses lèvres
soient en contact avec lui. Catatonique d'illusions douloureuses, Fred
accepte sans mal le baiser de Kaleen, et leurs langues se mêlent
et se mélangent dans une volupté à pervertir les
anges déchus.
Parsemée de la poudre du loin, leur symbiose semble révéler
qu'ils ne sont qu'un seul et même être, fragmenté
depuis une perle noire d'éternité, et que cet autre être
se retrouve enfin seul et intègre dans une association subtile
de peine et d'espoir ; étreinte d'un présent humble et
d'un passé morbide. Egarée au beau milieu d'un rail de
baisers salés, Kaleen penche son visage sur le cou de Fred, tandis
que son bas-ventre émet un flux de mouvements sur le corps en
éclats ; ce n'est que la malheureuse habitude de payer sa dope
avec son cul qui se réveille. Puis la nuit se tait, et Fred vend
ses pupilles vides au néant de ses paupières quand l'inconnue
s'immisce en son sang. Les dents de Kaleen pénètrent son
artère et lui renvoient le reflet d'une mort douce et onctueuse
dans la sensation des suçons de Cécile, morsures qu'il
adorait...
La pierre de la cathédrale assiste en silence à leur
communion, alors même que Kaleen se redresse violemment et se
cambre sur lui, comme si elle avait été victime d'un orgasme
brûlant. Calmement, l'oxygène grisé des tours se
rapproche du couple et pénètre leurs poumons. Il découvre
alors l'âme de Fred, agitée par son passé, qui se
fond en Kaleen. Dans la braise de ses alvéoles, la naissance
d'un univers s'opère, accompagnée de flammes pourpres
; la vie de Fred se partage dans des cellules câlines.
Au cur du second corps, le voile d'optimisme qui imprégnait
Kaleen contamine maintenant la peine de Fred. Pâle, vaporeux,
glacé mais apaisant, il offre une illusion de mort à ses
cellules cancéreuses, mais c'est bien de vie dont son virus est
porteur. Témoin unique et privilégié du mariage
intérieur d'une avide de sang et d'un corps blessé par
ses larmes rouges, trop nombreuses.
Loin, très loin sur les oscillations de leurs avenirs respectifs,
les portes se referment sur des impasses, tandis que sous les voûtes
de Notre-Dame, une petite grille rouillée s'ouvre vers la lumière
artificielle de Paris qui les entoure.
Epilogue d'un tableau de nuit. Les feuilles déploient aujourd'hui
leurs ailes miel et quittent la vie suspendue pour mourir librement,
nourries d'un parfum d'éphémère, comme un papillon.
Les gargouilles, assoupies par l'hiver granit, se fondent dans la brume
polluée. Mais dans cette atmosphère mélancolique,
leurs tympans perçoivent clairement un claquement continu, sec
et réverbéré, qui arpente les trottoirs.
Kaleen retrouve son quotidien de lèvres entrouvertes, mais ses
intentions ne sont plus les mêmes. Depuis ce songe d'une nuit
d'été, elle tente de construire une nouvelle vie avec
Fred. Elle lui offre son optimisme, il lui offre son sang, et tous deux
reçoivent de l'amour. "Echange de bons procédés"
se plaît-elle à dire.
Chaque matin, son corps revient souillé d'une nuit, mais son
âme est heureuse. De vivre. De Fred. De vivre de Fred. Ou tout
simplement de ressentir à nouveau qu'elle existe, dans un monde
qui lui semblait off.
J-Me