Turmoil
(Scan X - Chroma - F040)
Tout n'est que question de temps. Ce n'est que quand il ne nous en
reste plus que nous finissons par en prendre conscience, mais, au bout
du compte, c'est la seule vérité que nous parvenions réellement
à comprendre. Tout le reste nous échappe. Notre propre
vie s'écoule sans que nous réussissions jamais à
la contrôler : peu importe le nombre de modifications que nous
infligeons à notre système, peu importe le nombre d'implants
que nous incorporons, son essence reste insaisissable en dépit
des artifices que nous mettons en oeuvre pour tenter de la cerner. L'homme
passe son temps à étudier les influences de son environnement
pour justifier son évolution, scrute l'extérieur pour
tenter d'y voir se refléter son intérieur. Il modélise
et construit des villes, des machines, des entités virtuelles
pour pouvoir étudier leurs répercussions et influences
en oubliant qu'il en est lui-même à l'origine, et refuse
la paternité des conséquences illégitimes. De la
même façon, nous nous sommes exportés dans les moindres
recoins du système solaire pour prélever des échantillons,
les analyser et expliquer les phénomènes terrestres, sans
jamais nous retourner pour voir notre planète de l'extérieur.
Si nous en étions vraiment capables, peut-être aurions
nous passé plus de temps devant la paroi polie d'un miroir que
devant nos écrans et nos microscopes.
Il ne reste plus que quelques minutes désormais, quelques heures
pour certains. Toutes nos recherches et nos études vont aboutir
grâce à la réponse à une question que nous
ne nous sommes jamais posée. C'est dans ces derniers instants
que notre vie va prendre sa valeur, et que nos efforts vont être
déconsidérés. Il s'agit maintenant de ne pas fermer
les yeux. Il s'agit maintenant de reconnaître et d'accepter.
La sphère s'élève lentement au-dessus de l'horizon.
Sa paroi est d'un noir absolu, et pourtant j'ai l'impression d'y voir
se refléter le ciel et les innombrables immeubles de cette ville
sans fin. Si ce n'était pour l'agitation chaotique de l'air en
contact avec ses contours, il me serait impossible de percevoir le mouvement
qui anime son ascension majestueuse. Une pulsation silencieuse dilate
les parois de l'entité inconcevable à intervalles réguliers.
En dessous d'elle, les excroissances urbaines de tous types se déforment
au rythme de ses battement, comme si elles n'étaient que des
projections de la représentation translucide visible sur la surface
de l'objet.
Arrivée à quelques deux cent mètres au-dessus
du parterre de tours et de gratte-ciel, la sphère freine son
ascension et se dirige doucement vers le cur de la ville. Obnubilé
jusqu'ici par sa présence, je réalise maintenant que la
frontière de la ville s'est évanouie, remplacée
par une étendue mouvante et en constante redéfinition
: tantôt verte, tantôt bleue, elle ondule elle aussi en
suivant les contractions de la masse noirâtre qui continue son
approche certaine. La surface s'étend alors que les constructions
disparaissent, comme effacées par un champ de force insaisissable,
dépossédées de leur insolente domination verticale
par une structure supérieure. Pendant quelques instants, mon
attention s'absorbe dans l'étrange spectacle qui se déroule
devant mes yeux, et devant ceux de quiconque daigne regarder. Je me
surprends à prier pour ceux qui n'auront pas prêté
attention, et me sens, l'espace d'une pensée non prononcée,
plus humain qu'à l'habitude.
Au fur et à mesure que la sphère se rapproche, je parviens
à apercevoir quelque chose qu'il m'était impossible de
distinguer jusqu'ici : de fins tubules de matières en mouvement
relient l'objet à la surface de la Terre, comme autant de vaisseaux
oniriques et changeants, aussi bien devant elle que derrière
elle. Aucun fait scientifique ne me permettrait de le démontrer,
mais j'ai l'intime persuasion que la ville s'efface dans ces conduits
multicolores, réduite au flux essentiel d'énergie qui
lui conférait, encore quelques secondes auparavant, son intégrité.
Je ressens aussi qu'il serait inutile d'utiliser un quelconque théorème
pour expliquer le phénomène en cours, tant il s'affranchit
de toutes les lois que nous avons passé nos vies à rationaliser,
dans le seul but de dissimuler notre ignorance.
Lentement, la ville s'efface au profit de la soupe qui s'étend,
aspirée puis recrachée par les extensions de la boule
qui continue à se dilater et à se contracter au même
rythme. La sphère est plus proche maintenant, et les battements
de mon cur se règlent sur ses pulsations. Je sais qu'il
ne peut en être autrement, aussi je n'essaie même pas de
lutter. Bien que l'humanité soit en train de se désagréger,
l'air ne se remplit de cette pression qu'ont du ressentir les rescapés
de certaines catastrophes naturelles dévastatrices. Au contraire,
je ne pense pas avoir jamais ressenti une telle plénitude. La
vie semble être remodelée plus que détruite, réinjectée
dans l'étendue de couleur qui se rapproche, avec la beauté
de l'inexorable, de moi. Que vais-je ressentir quand je m'effacerais
à mon tour, mon essence réduite à un flux immatériel
d'énergie en transit dans le réseau irréel de cet
organe terrestre ? Le temps qui s'écoule prend, face à
cette question et à bien d'autres que je ne parviens pas à
formuler, une consistance nouvelle, une matérialité impalpable
et pourtant proprement étouffante. Je sais bien que je ne dois
plus me poser de questions, et pourtant j'en suis incapable : toute
ma vie, j'ai tenté de comprendre ce qui m'entourait, ce qui m'arrivait
et ce que j'allais devenir. C'est d'ailleurs cette rébellion
inconsciente en forme de quête de sens qui nous a menés
à ce stade de notre évolution, et sans doute est-ce mieux
ainsi. Pour preuve, les questions ont toujours occulté les réponses,
si bien que je n'ai jamais pris le temps d'attendre, de me laisser porter
et de profiter. Je ne connais d'ailleurs personne qui en ait été
capable. J'ai toujours cru que les interrogations me donnaient une longueur
d'avance, alors qu'en réalité je dissimulais un sur-place
inexorable. Il n'est que normal que ce soit si près de la fin
(si ça l'est réellement, je n'en ai pas l'impression)
que je commence à apprécier la simplicité de l'existence.
La sphère est désormais beaucoup plus grosse, les flux
ascendants et descendants beaucoup plus nets. Les textures illusoires
se déforment et se mélangent au cours de leur ascension,
dans un bruit sourd si apaisant qu'il semble presque naturel. Est-ce
donc la véritable nature du silence ? Dans quelques minutes,
je ne serais plus. Mes amis, mon entourage, les multiples lieux de travail
ou de détente où nous avons, en tant que collectif humain,
cultivé nos illusions de supériorité : tout cela,
ainsi que le reste, sera simplifié, filtré, réduit
à l'essentiel.
Il me reste sûrement moins d'une minute maintenant. Le champ
de force est si puissant que mes organes se mettent à vibrer,
et pourtant me corps se détend face à ce stimulus qui
semble si pur et supérieur. La rue en bas a déjà
disparue. Les flux m'apparaissent désormais très distinctement,
tourbillons ascendants de vie, essence humaine privée d'apparats
organiques futiles. Je crois bien que je ne suis plus, et pourtant
je ressens plus que jamais. Je suis conscient. Je suis omniscient.
Je suis tout, puis plus rien, une étape, une transition. Un peu
de matière première nécessaire à la reconstruction
en cours. Je suis la vie autant que la mort, la joie et la tristesse,
l'amour et la haine. Je m'élève, me disperse et me transforme
avant de redescendre ; sensation, développement, évolution.
Une simple particule de passage dans une des artères de notre
planète, ressortie du cur de la Terre. Insignifiante et
infime, unique et indispensable. Même si ça n'a plus d'importance,
je comprends mon erreur, notre méprise à tous. Durant
tout ce temps, nous avons tenté d'affirmer notre indépendance
alors qu'elle n'était que chimère, une aberration. La
Terre ne nous appartient pas. Nous lui appartenons. Nous sommes ses
cellules, ses synapses, ses neurones. Rien et tout cela à la
fois. Peu importe sous quelle forme, humaine, végétale
ou animale, matérielle ou fuyante, nous ne sommes que les entités
indissociables d'une matrice, insolentes et irrespectueuses, qui avons
concentré nos efforts à tenter de briser les connexions
impalpables qui nous relient à notre mère, et par là
même justifient notre existence et notre appartenance.
Avec le temps, nous évoluerons à nouveau. Il n'y a plus
qu'à espérer que nous n'oublierons plus. Je sais que moi,
sous toutes les formes, éphémères ou éternelles,
que je vais recouvrir, je n'oublierais plus jamais. J'en suis incapable.
Car comme tous les hommes, je suis la Terre, et cette histoire, qui
semble être la mienne, n'est nulle autre que la vôtre.
Akatomy