Spacephy
(Aqua Bassino - Pools - F078)
Nuit d'absolution où l'alchimie des étoiles se perd
et forme sous elles une parcelle de destin croisé ; baiser salé
de mort sur des lèvres gercées de vie...
Dans une progression lente, les longues herbes hautes, lits de rosée
du petit matin, se détachaient de leurs rangs, victimes de la
mutinerie des vents que l'Ecosse faisait naître aux penchants
de ses falaises. La furie de l'air s'en allait rejoindre l'océan,
agité de mille reflets, déposés par la lune après
qu'elle ait assassiné une nouvelle fois le soleil.
Perdu dans l'immensité des vagues végétales qui
donnaient vie à la terre, un arbre trônait là, seul,
comme l'épave d'un cadavre qui aurait sombré, en désespoir
de n'avoir atteint les eaux. Ses membres inférieurs gravés
dans le sol, son tronc qui s'élevait sur six mètres, ses
multiples bras, déployés en croix, comme crucifiés,
et ses mains, berceaux de feuilles qui soufflaient entre ses doigts.
Sa tête n'était plus, bien que son visage s'étirait
vers les quelques mètres qui le séparait de la mer. Dissimulé,
son regard brun immortalisait son amante marine.
Inondé d'idées sombres, l'infini de deux pupilles claires
se perdait dans l'immensité du flux et du reflux des poussières
d'argent, cendres de Neptune. Caressées de tristesse, quelques
mèches de cheveux perlaient alors doucement sur les joues de
Delphine. Son âme sage, engourdie par la brise, était venue
se consoler de ses souffrances au creux du naufragé de bois.
Cette même âme, que l'optimisme et la joie de vivre embrassaient
chaque jour, ne semblait plus aujourd'hui respirer une seule once de
vie ; conséquence de l'accident gratuit qui avait refermé
à jamais les portes de ses rêves.
D'aussi loin que lui viennent ses souvenirs, elle aimait les sons ;
ces variations de l'environnement qui se muaient en sensations dans
ses oreilles, et qui lui apportaient l'essence d'émotions pures.
C'est ce qui lui avait donné l'envie de travailler sa voix. Des
années de dur labeur pour en arriver aux trésors qu'abritait
son larynx : une intonation cristalline aux envolées romantiques,
qui menaient à des larmes insaisissables celui qui savait les
entendre. Il n'aura fallu toutefois qu'une dizaine de secondes et un
virage pernicieux au destin pour lui ôter la clarté de
son timbre, 80% des fréquences de son spectre auditif, et ne
lui offrir plus que l'amour cendré de son fils.
Cinq mois plus tard, sous le regard pâle des astres, Delphine
laisse reposer son devenir sur le mercure des sirènes. Une main
en harmonie avec l'écorce usée, elle se recueille dans
l'ombre de l'arbre, afin d'étreindre sans bruit la faible lueur
qui s'essouffle, au loin, sur l'horizon de son âme meurtrie. Silencieusement,
le linceul de la lune se déchire sur le vol d'une mouette, tandis
que le vide invite Delphine.
Elle s'avance, interrogée par ses pas, dans une douce souffrance
soulagée. L'arbre la contemple s'éloigner, se rapprocher
de celle qu'il n'atteindra jamais. Plongés l'un comme l'autre
dans les larmes, ils ne remarquent pas l'homme qui se tient assis sur
le bord de la falaise, à quelques mètres innocents ; ce
n'est qu'à l'incandescente agonie de sa cigarette sur le papier
céleste qu'ils s'aperçoivent de sa présence.
J. est photographe. La poésie du sombre se fige continuellement
sur ses clichés ; instants intenses où la vie s'éclipse.
Quand la détresse libère ses condamnés, dans un
dernier souffle, l'explosion de l'astre qui s'éteint en chacun
d'eux se voit immortalisée grâce à lui ; souvenir
du plus bel instant d'une existence qui semblait n'être plus.
Le désespoir croise irrémédiablement sa route,
comme si une interaction existait entre lui et les étoiles malades
qui pleurent en nous ; il ne fait qu'en saisir la magie éphémère.
Plusieurs secondes éprises de peur s'écoulent, avant
que Delphine ne retombe dans les limbes de son indifférence suspendue.
Le livre des lèvres de J. lui propose d'adoucir sa transition,
si elle accepte de poser pour lui, telle la muse d'une inspiration tant
morbide qu'irréelle. Aucune raison licite de dire non, ni même
de refuser.
Elle s'égare donc derrière lui tandis qu'il lui ouvre
une marche nuptiale putride, la conduisant ainsi vers l'église
de ses émulsions, non loin de l'arbre perdu ; ce dernier est
d'ailleurs le seul à remarquer que l'ombre de J. laisse s'évader
deux fines excroissances sur le sommet de son crâne. Le silence
de Delphine implore doucement les ailes d'un ange...
L'atelier du photographe, dissimulé au milieu de nulle part,
respire l'atmosphère de la mère ; comme enceinte, la pièce
porte en son ventre une piscine de forme ronde, aux carreaux organiques.
L'infini des gouttes d'eau, éclairé par le firmament rouge
des phares noyés, se teinte d'une connotation amniotique ; des
images douloureuses de naissance se dessinent rapidement dans la transparence
des yeux de Delphine, prétextes précieux à la conclusion
des chemins qui ornent ses paumes ouvertes.
Meurtrière d'un éventuel demi-tour, elle brûle
ses cordes sans vie de quelques gorgées cuivrées. Son
brasier observe J. mettre en marche les différents dispositifs
qui entourent le placenta du lieu. L'une des machines produit des sons
lents et répétés : les battements d'un cur
de femme. Elle ne l'entend pas, mais en perçoit les vibrations
à la surface ; rappel anonyme et malsain que ses tympans sont
déjà morts.
J. s'approche d'elle, les mains fermées. Dans l'une d'elles
se tient un rectangle de fer ; la seconde renferme une surface de buvard.
Delphine porte celle-ci sur sa langue. Elle se relève puis commence
à se déshabiller, afin de prendre sa place de mort-née.
Aucune sensualité ne se dégage ici de ses mouvements,
en dépit de son corps magnifique, aux formes accidentées
féeriques. Son cou arbore fièrement deux lignes horizontales,
colliers de perles brunes à la chair marquée. Plus belle
encore, une longue cicatrice s'étend sur le haut de sa poitrine
: partant de son épaule gauche, elle rejoint le sommet de son
sein droit, s'avançant sur une route sinueuse, creusée
dans le métal urbain.
Ses jambes s'imprègnent de chaleur, tandis que leurs contours
disparaissent au profit d'un horizon liquide. Elle s'avance lentement
dans le fluide, laissant l'eau respirer sur sa peau, comme une alvéole
collabée ; dernières sensations oxygénées,
aux sons d'une transfusion de rythmes. En face d'elle, une cigarette
se consume aux lèvres de J.
Assis en tailleur sur le bord du bassin, il attend calmement l'instant
: ce fameux state of grace que Delphine va lui donner. Aucun
cercueil de pellicule photographique ne semble se trouver à sa
portée ; sans doute a-t-il déclenché les diaphragmes
de la pièce pour des obturations successives. On ne peut distinguer
aucune compassion sur son visage ; la mort est une parente qu'il connaît
trop.
Née d'un soupçon de vie, une larme coule sur la joue
de Delphine, pardonnée, et vient accompagner son geste. Les paupières
fermées, elle s'exile de son désespoir et entre profondément
la lame dans ses poignets. Lorsqu'elle rouvre les yeux, son sang se
propage, comme en apesanteur dans la clarté vermillon de l'eau.
Les centilitres s'échappent, lui procurant une incroyable sensation
de liberté, presque de légèreté ; l'emprise
chimique y est sans doute pour quelque chose.
Sous ses effets neurochimiques, J. n'est plus. A sa place, Delphine
se tient assise en tailleur, une cigarette décédée
entre ses doigts. Dans l'obscurité rougeoyante, sa nudité
somptueuse est muette de cicatrices. Plutôt que le film de sa
vie, la mort semble lui offrir en dernier présent le reflet de
son existence avant l'extinction de son âme.
Une ondulation tendue de son corps, et Delphine vient se rejoindre.
Elle porte ses yeux sur elle, et se délecte de la perfection
des synapses de son illusion. Délicatement, elle se caresse le
visage ; ses phalanges s'éternisent sur ses joues, ses lèvres,
son cou... Le contact est agréable, tranquille. Apaisée,
elle porte l'index et le majeur de sa main gauche sur son poignet gauche,
et ouvre en finesse l'épiderme lisse de son image.
Sans étonnement, aucun liquide ne quitte la plaie, pourtant
bien présente dans sa beauté lacérée. A
l'opposée, les nuages de sang qui l'entourent se rassemblent
et fusionnent, comme des gouttes de mercure, puis pénètrent
ses veines ouvertes, passant ainsi de son corps en son corps ; hallucinations
nées de son suicide.
Peu à peu, Delphine perd la notion de son être. Son âme
se détache de son emprise corporelle, prend de l'altitude par
rapport à la scène, puis entre sans regrets dans un rêve
astral. L'élasticité d'un instant, des impressions amères
s'insèrent dans ses textures longues, telles des sensations qui
ne lui appartiendraient pas. La saveur du remords s'installe à
l'intérieur de son enveloppe immatérielle, et lui susurre
mille excuses d'avoir provoqué son accident ; toutes les fréquences
de ses mots parviennent en toute clarté aux oreilles de son incompréhension
volée.
Sans l'interpréter, son ascension s'est interrompue, Delphine
vient à chuter lentement parmi les vivants. Le phénomène
ne s'explique qu'à chaque seconde supplémentaire, mais
tout finit par être clair ; ce sont ses sensations partagées
qui lui offrent la vérité de sa nouvelle chance. Rencontre
avec le démon déchu qui a veillé sur elle toutes
ces années, et qui, à contrecur, lui a ôté
ses rêves. Son amour pour elle ne pouvait se concrétiser
que dans sa mort, ainsi libéré de toutes les contraintes
de sa fonction. En échange de la paix pour son âme absente,
il lui a offert son enveloppe corporelle, berceau des dons dont elle
avait hérité. Il ne pouvait se permettre davantage, car
son destin n'était que le prolongement de celui qu'il appliquait
à Delphine ; c'est en cela que son sacrifice inévitable
approche le merveilleux.
Au milieu de la clinique de sa renaissance, Delphine prend son cadavre
sans conscience dans ses bras, et les premiers sons concrets qui attisent
ses tympans sont ceux de ses cordes vocales, précieux présents
exprimés dans son cri de douleur pour lui.
Loin, figés dans la mer, les yeux de l'arbre se sont refermés
; s'ils ne l'étaient pas, sans doute auraient-ils été
les seuls à remarquer que l'ombre décédée
de Delphine portait deux excroissances sur ses omoplates.
J-Me