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(Nova Nova - Ex-EP - F037)

A cette heure-ci, il n'y a personne sur la plage. Sous un ciel sans lune, parsemé par endroits de points lumineux et lointains, l'eau s'est recouverte d'une couverture opaque et mystérieuse, afin de parfaire son union avec la nuit. Derrière moi, l'étendue de sable disparaît dans une forêt aux contours effacés. De peur de troubler l'harmonie délicate de l'obscurité avec une source de lumière, j'éteins ma cigarette à mes pieds. Le mégot y est rapidement recouvert par le mouvement subtil de la brise, comme s'il n'avait jamais existé. Immobile, j'absorbe la beauté de ce recoin de l'île. L'océan ondule gracieusement au rythme du ressac, et je me laisse bercer par la mélodie des vagues, oscillant entre rêve et réalité.

Au bout de quelques minutes - cinq, dix ou peut-être plus : l'écoulement du temps est plus dur à apprécier dans le silence - je retire mes vêtements et me rapproche de l'eau. Je m'arrête à nouveau à l'endroit où les vagues terminent leur course éphémère, pour laisser l'océan caresser le dessus de mes pieds. Le contact salin est à la fois froid et réconfortant, et j'ignore les frissons qui s'emparent de moi pour m'enfoncer plus en avant dans l'étendue qui m'appelle. Je perds pied rapidement et commence à nager vers l'horizon, sans me soucier de la distance qui se creuse, à chaque brasse, entre la berge et moi.

L'océan semble me porter sur sa surface, désireux de soutenir le moindre de mes efforts pour m'accueillir toujours plus profondément en son sein. Je me laisse guider par ses murmures, couplant mon énergie à celle du courant qui me pousse pour me rapprocher de l'endroit où l'eau épouse la nuit, quelque part devant moi. Je finis tout de même par m'arrêter de nager, ignorant quelques instants la séduction de l'obscurité pour me retourner et me rendre compte que je n'aperçois même plus les contours de l'île. Les vagues m'effleurent plus sensiblement qu'auparavant, comme pour me dire que je n'ai aucune raison de m'inquiéter, qu'il me suffira, le moment voulu, de faire demi-tour pour regagner la terre ferme. En dépit de cet argument raisonnable, je sens la peur m'envahir : et si je ne réussissais pas à retrouver la plage ? Les réponses à cette question me pousseraient sans doute à faire marche-arrière si je parvenais à les formuler. Cependant, l'interrogation se dissipe devant le nouvel atout joué par les profondeurs.

A quelques mètres de l'endroit où je me suis interrompu, l'eau brille d'une lueur nouvelle, comme si une étoile avait subitement décidé de s'y baigner. Je jette un coup d'œil inquisiteur vers le ciel, pensant y trouver une source de lumière suffisant à provoquer un tel reflet, mais n'y trouve rien de convaincant. Curieux et émerveillé, j'oublie mes craintes pour aller me baigner dans le cercle lumineux. Une fois au centre, je surplombe un cylindre d'eau d'une clarté absolue. Mon corps immergé y apparaît comme au travers d'une vitre, sa découpe plus précise que si je me trouvais à l'air libre. Quelques mètres sous mes pieds, l'océan s'agite d'un mouvement étranger.

Je crois d'abord qu'il s'agit d'un poisson, mais, bien que je n'arrive pas à évaluer la distance qui me sépare de la silhouette, celle-ci me semble trop grosse pour que ce soit le cas. Je m'apprête à plonger pour en avoir le cœur net, mais la forme se dirige vers la surface, et je quitte l'exposition du halo pour rejoindre la protection de l'obscurité. Je regarde la forme évoluer depuis l'extérieur du cercle, comme un enfant qui tente de voir au fond d'un puits mais n'ose pas trop se pencher de peur de tomber dedans. Ses contours se dessinent de plus en plus clairement, et il n'y a pas de doute : il s'agit d'une silhouette féminine. Et pourtant je n'arrive pas à dissocier l'intérieur de l'extérieur, le corps de son environnement. La créature, quelle qu'elle soit, semble être mouvement et non matière. Lentement, elle s'approche de la surface. Je retiens mon souffle, par crainte qu'elle remarque ma présence et s'enfuie.

Au moment où elle émerge, je constate que j'avais à la fois raison et tort : la surface de l'eau se déforme pour la laisser se dessiner sans pour autant s'écarter sur son passage. Plutôt, comme sous l'effet d'une pression créatrice, elle donne corps à une forme translucide et pourtant indéniablement humaine. Ainsi je constate que, si cette créature me semblait ne pas avoir de matière, c'est parce qu'elle est constituée de ce même élément qui l'entoure et la dissimule, la protégeant du regard rationnel des hommes. Sans peau ni yeux, sans cheveux - sans variation de texture aucune, se tient devant moi une femme d'eau, transparente et sublime, au travers de laquelle me parvient l'émerveillement des étoiles qui, imperturbables, contemplent la scène depuis le confort de leur éloignement. La tête inclinée vers le bas, l'apparition semble intimidée par l'insistance inexorable de ses spectateurs, et ses bras restent croisés sur sa poitrine. Mer faite femme ou femme faite mer, l'apparition continue son ascension jusqu'à se tenir debout au centre du cercle, la plante de ses pieds épousant la surface de l'océan. Elle s'étire alors comme une jeune fille qui s'éveille, et les ridules qui dessinent le volume susurré de ses lèvres esquissent un sourire envoûtant. Des jets fins jaillissent de sa tête, et des cheveux parfaitement simulés s'étendent sur son dos et ses épaules, les épousant à leur contact pour ne pas rompre l'uniformité de la représentation.

La jeune femme s'essaye alors à quelques pas gracieux sur la surface du cercle, sans jamais pénétrer la zone d'ombres d'où je l'observe. Le ciel scintille au travers de ses jambes, de sa poitrine généreuse, de ses yeux, les surfaces successives redirigeant les rayons lumineux sans jamais les atténuer. Tout à coup, interrompant sa danse envoûtante, elle se retourne vers moi. Ses yeux vides scrutent les ténèbres jusqu'à ce que son regard se pose sur moi. Elle me fait signe d'approcher, et mes muscles lui obéissent avant même que j'ai pu leur formuler un ordre.

Je reconnais en elle les murmures et les soupirs qui m'ont guidé jusqu'ici. Alors que je m'avance vers l'endroit même où je me tenais quelques instants auparavant, la créature redescend dans l'eau, ses contours perdant leur précision au fur et à mesure qu'elle se coule dans l'océan, jusqu'à ce que seule sa tête dépasse. Je ralentis, et elle se rapproche de moi. Son visage s'arrête à quelques centimètres du mien. Des ondulations fines courent le long de ses joues, et je comprends que ce sont des larmes.

J'ai l'impression qu'une éternité s'écoule pendant que je sonde la profondeur de son regard, tentant de filtrer mon propre reflet et le ciel en transparence pour y percevoir une âme. Les larmes continuent de couler sur ce visage qui semble fait de glace, et je ne trouve derrière ses parois aucun indice me permettant de comprendre l'origine de cette tristesse assimilée. Et puis, subitement, les vagues miniatures trouvent un écho en moi. Je me concentre sur le reflet que la créature me renvoie et c'est ma propre solitude qui se dessine, avant de s'effacer au profit de la sienne. La beauté translucide de cette femme, qui danse prudemment dans l'intimité partagée de la nuit et de l'eau, la condamne à une vacuité que je ressens malgré l'opacité de ma peau. Ma vision se trouble alors que la rosée de la compréhension se dépose à son tour le long de mes joues.

Quand elle me prend dans ses bras, j'ai à la fois la sensation de l'embrasser et de me noyer. Son corps me renvoie la pression d'une constitution improbable. Alors que je me perds dans son humidité, je m'imagine redescendre à ses côtés au fond du puits de lumière, me mélanger avec elle pour empêcher ses larmes de couler. Elle m'embrasse à nouveau, et je sens ma propre consistance devenir floue, évanescente. Bientôt, je ne suis plus qu'eau moi aussi, et nos corps fusionnent dans une étreinte désespérée qui nous entraîne dans le réconfort des profondeurs. Lorsque nous atteignons l'extrémité du cylindre luminescent, nous nous mélangeons à une infinité de corps aquatiques, et nos baisers et nos caresses se transforment en vagues et en courants.

Akatomy