Intro
(Mr. Oizo - #1 - F074)
Eté 1999. Londres. La métropole cosmopolite où
toutes les cultures du monde se retrouvent, se séduisent, fusionnent,
et finissent par accoucher, malheureusement trop souvent, de splendeurs
horrifiques intellectuelles. La fatalité m'a permis d'en croiser
une, lors d'une soirée, du côté de South Kensington,
quartier que l'on qualifie de français et d'artistique, mais
qui n'a d'authentique que l'odeur grasse des livres sterling.
Une connaissance hexagonale m'avait invité à prendre
un verre d'absinthe et quelques traits dans un club très confidentiel
de la capitale, où se congratulaient régulièrement
une centaine d'hypocrites, issus du monde de la mode souterraine. Il
m'avait prévenu que ces derniers vouaient un culte à l'extrême,
et qu'ils avaient monté cette soirée hebdomadaire pour
satisfaire tant leurs pulsions sadiques que leur curiosité malsaine.
Le concept était on ne peut plus simple ; dans une ambiance cosy
digne des lieux fooding les plus éprouvés, allaient
se succéder divers spectacles, au goût plus que douteux.
Blasé des photographies de cette veine qui circulaient sur Internet,
je m'attendais à l'arrivée d'un performer SM, qui allait
procéder à de nombreuses scarifications sur son propre
corps, avant de se clouer les testicules ou que sais-je encore...
Malheureusement, mon imagination n'allait pas suffisamment loin pour
imaginer ce que la soif de violence peut engendrer quand elle baise
avec l'argent.
Au centre de la salle, dans un cône de lumière, se tenait
un homme paraplégique, assis dans un fauteuil roulant métallique
aux reflets rouges. A ses côtés, deux femmes habillées
en infirmières animaient habilement des enchères plus
qu'inhabituelles ; le premier article, un maillet en bronze, fort bien
sculpté, est ainsi parti pour la somme modique de £1000.
Ce qu'elles n'avaient pas précisé, car implicite pour
tous sauf moi, c'est que le prix comprenait non seulement l'objet, mais
aussi, et surtout, son utilisation sur la victime handicapée,
qui vendait ici son corps sans valeur, comme une prostituée de
la douleur.
Sous les cris simulés, l'acheteur s'en donnait donc à
cur joie sur le pied droit, pour son plus grand plaisir, et celui
des spectateurs. Les doigts se fracassaient successivement sous l'impact,
formant peu à peu un joli dégradé pourpre, résultat
des ecchymoses sur les paillettes osseuses ; l'art moderne s'exprimait
ainsi sur le corps humain... Enchère suivante.
Pour £1400, une ravissante brune venait de s'acheter une magnifique
carafe en cristal, accessoirement remplie d'acide sulfurique, qu'elle
déversait avec onctuosité sur le tibia droit du vendeur.
La chair se creusait dans un léger grésillement, laissant
s'échapper des filets de fumée, sublimés par les
faisceaux de lumière crue. Le sourire sur le visage de la jeune
femme laissait entendre que l'os lui apparaissait enfin, tandis que
ma gorge se soulevait à l'odeur de viande morte qui nous parvenait.
Cela n'a toutefois pas empêché les neurones de ma folie
d'enchérir sur le couteau en argent qui nous était présenté
par la suite.
Heureusement pour moi, l'arme est partie pour £2100 à
un couple italien. L'épouse observait attentivement son mari
entrer lentement la lame dans la cuisse inanimée, et ses yeux
laissaient transparaître une once de plaisir sexuel ; elle semblait
même jouir devant l'orifice qui s'élargissait à
mesure que le couteau dansait dans la plaie. Entre fascination et horreur
du public, les gestes du bourreau se précisaient et s'attardaient
en longitude, comme s'il entrait consciencieusement dans la préparation
d'un carpaccio humain ; je ne croyais pas si bien dire, car j'apprenais
plus tard que les membres inférieurs allaient être servis
aux spectateurs pendant la soirée.
Sur le programme des réjouissances qui me parvenait dans les
mains, je pouvais découvrir l'intitulé de cette performance
d'introduction : A Slice Of Life.
La dernière enchère était lancée : un 357
magnum, 9 mm, avec un canon en métal rouillé, une crosse
en or, et un barillet en platine. D'un aspect splendide, entre luxueuse
uvre d'art et arme de collection au concept esthétique
surprenant. L'ascension de son prix s'est achevée aux alentours
des £6000, profitant à un autochtone.
Le revolver et six balles étaient à sa disposition pour
redessiner la jambe gauche, et lui donner ainsi un aspect similaire
aux matières mêlées qui gisaient à quelques
centimètres en guise de jambe droite. La première détonation
entamait donc le processus de décomposition ; avant même
que le métal ne pénètre l'organisme, la chair aspirée
par le phénomène emplissait l'intérieur du canon
rouillé pour être brûlée et recrachée
par la suite, accompagnée du sperme chaud du revolver en érection.
L'homme sur le fauteuil poussait de faux hurlements, entre plaisir
et souffrances, tandis que le tireur entraient deux doigts dans ce sexe
nouveau-né, et commençait à masturber la plaie
ouverte. Ses mains s'affichaient dans les teintes rouges. L'atmosphère
devenait moite de désir. Celui de tous. Les cinq autres émissaires
s'enfonçaient librement dans les tissus déchirés,
offrant aux iris de mon âme l'horizon d'empreintes cendrées
et d'une fracture ouverte. Deux orteils avaient atterri à proximité
de moi ; j'étais suffisamment souillé pour m'exiler de
cet îlot psychiatrique.
Sans un mot, je quittais le club, l'esprit néant, tandis que
la victime arborait un sourire franc, née de sa nouvelle richesse
; une des deux perles damnées entamait alors l'amputation des
uvres qui siégeait sur le métal brillant de vermillon.
Conclusion de l'introduction.
J-Me