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Infinity
(Megasoft Office 2000 - F125)

Battements et cliquetis irréguliers qui marquent les spasmes de l'horloge universelle ; celle qui régit l'écoulement du temps et définit son élasticité de façon perpétuelle. Une parcelle innocente de secondes comme une infinité d'années peuvent s'étirer ou se contracter avant que ne se dessine ma naissance, au bon vouloir de la dimension prise par ses notions d'aiguilles. Malgré moi, je n'arrive pas à penser l'intervalle de temps qui me sépare de mon accouchement ; à croire que je me suis construite de complaisance dans ma condition de vide.

C'est une sensation très étrange que de ressentir avant même d'exister. Je ne suis pas néant, mais n'ai pas de présence. Les notions d'espace ne m'ont pas encore été offertes ; le vertical se marie avec l'horizontal autour de moi, dans un mixage nuptial. Bien que je puisse deviner l'autre et communiquer avec mes sœurs, mes sens restent muets de stimuli, et attendent instamment que ma mère ne les délivre de leurs chaînes, nues de matière. Mes similitudes m'ont transmis leurs impressions de l'autre, ce concept qu'elles nomment la vie, mais que je ne comprends pas encore ; patiemment, j'attends mon instant.

Des ondes m'éveillent, puis m'attisent ; un grondement sourd semble s'approcher de moi. Ma périphérie absente m'informe d'un contact sombre avec des corps étrangers. Lentement, mon état s'oxyde. J'ai l'envie d'avoir peur, bien que je n'en connaisse pas le sens ; je n'en ai conscience que par les dires de celles qui sont déjà nées.

Dans l'éther sombre qui m'entoure, la profondeur d'un puits se forme. Au creux de cette fosse sans fond, il me semble qu'une présence retentit ; j'aime le goût que le son prend quand il me parvient. Lourd mais sec. Une saveur ambrée, dans des tons sucrés amers.

La faille commence à se déplacer, en rotation sur l'un des trois axes qui composent mon espace vide, selon un cycle régulier si je compare son mouvement aux rythmes allongés de l'horloge ; quatre frissons puis un recul d'une once de chaleur, coincés dans une boucle fermée. Sans logique, sa rotation se forme en déplacement aléatoire à mesure que les trois dimensions se mêlent ; l'ordre se métamorphose en chaos par une simple variation du continuum. Ma conscience n'en est toutefois pas affectée, puisque je ne peux percevoir ; je ne fais que deviner ces mots, perdue dans le tourment de ce grondement qui ne se tait pas.

L'inconnu pénètre en moi, lorsque les mouvements s'arrêtent ; je ne le devine pas, mais peux le constater à la sensation du gouffre qui s'est stoppé au-dessus de moi. Au-dessus. Deux mots qui prennent soudainement un sens invariable. Je ressens également mes dimensions qui se sont figées, mes repères qui se positionnent. L'horloge universelle continue de battre, mais son cycle me semble désormais régulier, alors que ses cliquetis sont toujours les mêmes. Mes sœurs me soufflent que l'espace-temps m'embrasse et se construit autour de moi. Mère, suis-je en train de naître ?

Je ressens la peur...

Ma perception se concentre sur le gouffre qui dissimule dans son obscur ce grondement qui m'obsède et m'attire. Progressivement, la proximité se précise à mesure que des sons étrangers accompagnent la basse fréquence, source de ce pluie ; plus ils perdent en période, plus je semble les aimer. Le passe-bas s'éloigne et me tord. Noyés dans la célérité, ils arrivent vers moi. Sous le regard de mes sœurs et le sourire de ma mère, je me recroqueville dans mon néant fœtal, et reçois la douleur naissante d'une pluie de photons.

L'énergie se condense péniblement dans ma conscience. Sans l'émission d'un son, j'aimerais crier mon mal, pour me délivrer de la chaleur qui s'intensifie ; l'impression de passer le cap de la mort vers la vie. Ma silhouette glacée se révèle en incandescence à mesure que les particules entrent en moi, et plus le puits pleure sa lumière sur moi, plus mon infinité se contracte ; lumière qui ne suit pas un chemin parallèle lorsqu'elle me traverse, mais qui compose les mailles d'un rideau sphérique tout autour de moi.

Traversant ce rideau, l'écho de ma mère se propage, et m'invite à quitter ma rétraction, pour enfin exploser, et connaître ma naissance. Le puits se met alors à tourner sur lui-même, selon l'axe de sa profondeur, suivant le même rythme que celui qui l'animait avant que tout ne s'éclaire et se révèle à mes paupières stellaires. Les rayons de lumière se lient à moi, et m'entraînent dans leur rotation ; je quitte ma peine et m'installe dans l'ample. Les larmes de la pluie se changent en sourires pleureurs. C'est la joie qui m'envahit désormais. Lentement, mes limites s'éclipsent, mon énergie se diffuse dans un sillon. Peu à peu, ma silhouette se dessine sous les traits d'une spirale, composée de gaz, de vide et de lumière.

Mes bras se prolongent, s'étirent sous le mouvement fixe de l'espace et du temps que me communique le puits de lumière aux racines obscures ; fosse qui me semble morte tandis qu'elle m'illumine de sa vie. Sous son influence, les parsecs qui me séparent de mes frontières disparaissent dans un flux de distance assoupie ; mes doigts de pourpre vaporeux parviennent presque à caresser l'enveloppe de mes sœurs.

La teinte prise par les rayons traverse un flux de couleurs ; ma source passe de roses cendrées en turquoises improbables, d'un vert pâle et incandescent à des reflets d'or, ou encore de menstruations rouges à un bronze malade. Ces multiples changements offrent aux nébuleuses qui me composent une palette de longueur d'onde disproportionnée mais harmonieuse dans son esthétique.

Hypnotisée par la valse dans laquelle je suis plongée, je n'ai pas conscience des bulles gazeuses qui prennent densité en moi. Ce n'est qu'à leur fourmillement spectral que je m'aperçois de cette multitude d'étoiles auxquelles je donne naissance ; nouveau-née, je suis mère à mon tour. Nuages de matière interstellaire en contraction, mes filles ne tardent pas à se partager l'espace que la brume de mes corps leur offre ; les jumelles se confondent en étoile double, les timides se replient sur elles-mêmes en étoiles à neutrons, les amusées s'exposent en étoiles à sursauts...

Dans sa douce volupté, l'épaisseur du faisceau de photons diminue et se courbe en silhouette conique. Sa vitesse de flux s'amenuise, et la lumière semble ralentir dans son mouvement originel. Son énergie cesse alors de se disperser en moi, jusqu'à ce que les particules s'immobilisent entre la faille et mon devenir ; un précipité de lumière en suspension dans l'infinité du vide.

Lentement, le diaphragme se referme, réduisant ainsi le cône de lumière en un filament d'éternité. Sa rotation prend place dans une absence silencieuse, tandis que la mienne, détachée de notre lien, se poursuit sous l'influence de mes filles étoilées. Leur intensité se condense sur mes frontières. Telles des vagues d'amour, elles oscillent dans l'air du temps. A la rencontre de mes petites sœurs, toujours dans l'attente de leur naissance, mes pulsations volutes forment une brèche vers elle ; une fosse sans fond à travers laquelle je leur communique mon affection de particules. Recevoir la vie, puis la transmettre, telle est notre relativité.

L'horloge continue de battre la mesure de l'univers, tandis qu'un nouveau présent se dessine sur mon horizon céleste. Une goutte de tristesse s'installe câlinement dans mes veines, car ma vie qui commence m'offre également l'attente angoissée de rencontrer ma seconde mère, Mamort...

J-Me