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F Communications Stories

 

Greed (Avril remix)
(Laurent Garnier - Greed - F127)

Ethérée, une lente connexion se prolonge entre les songes perturbés de Paris et l'inéluctable couchant du jour sur Detroit, sombre soupçon du soleil qui pleure son sommeil sous les assauts répétés du crépuscule. Filtrée par les baies vitrées, la lumière naturelle parvient à peine à s'immiscer dans la pièce ; ses ondulations la guident vers les brins artificiels qui s'échappent du terminal. Sur l'une des rives océanes, un médecin veille aux fonctions vitales de sa patiente, inconsciente sur la seconde. Fœtale au sein d'un institut psychiatrique, 44826C6961 se fane à mesure que le temps s'écoule. Ses pupilles, fixes et muettes, crient son absence de conscience ; catatonique, elle est devenue junkie du Wired. Chacun de ses battements, chacune de ses pulsations, se répercutent instantanément sur le monitoring. Portée par les résonances, sa vie ne tient désormais qu'au flux constant des données qui régissent les sursauts organiques de son cœur et de ses poumons. Et tandis que le médecin examine encore le dossier de son endormie, les lignes de l'encéphalogramme tracent une fois de plus les portées de l'opéra numérique qui a mené 44826C6961 dans son coma profond.

Les harmoniques du couple que composaient 44826C6961 et 4C617572656E74 étaient marquées d'une heureuse humilité, portée par la simplicité d'une gamme mineure ; il n'a cependant suffi que d'une seule dissonance technologique au sein du cocon de leurs sentiments pour qu'elles ne sombrent dans le chaos sonore qui nous environne, en ce vingt-et-unième siècle. Le Wired aura ainsi donné naissance en toute impunité à des millions d'amours mortes, sources de toutes les larmes que verseront les anges sur nos émotions vraies, perdues à tout jamais... Brève plongée dans l'histoire de nos dernières années.

A la fin du siècle présent, l'agonie de l'humanité s'est initiée avec l'explosion des réseaux mondiaux. Progressivement, les populations ont ingéré le nouveau mode de vie qui leur était proposé, basé sur l'utilisation massive d'Internet et des technologies réseaux. Prospérité, confort, loisirs... Autant de noms communs qui devinrent normes de nos existences, suite à la redéfinition des concepts physiques de temps et d'espace, veuve d'un passé violé par le progrès. Peu à peu, la consommation s'est installée en valeur souveraine dans notre société ; il était désormais devenu capital de consommer, davantage que de posséder, l'argent signifiant moins que l'acte même d'être dépensé ; d'autant plus que des monnaies parallèles comme le sexe ou le sang s'étaient développées. Chaque homme nourrissait la consommation de ses rêves, et inversement, dans une mutation sans fin ; c'est sans doute de ces adultères entre l'âme et l'avide qu'est né le Wired.

Les scientifiques ont dans un premier temps découvert que la Terre émettait, au travers de ses résonances, des ondes électromagnétiques sur un large spectre de très hautes fréquences. Ces ondes, dites alpha, se propageaient au sein de la couche atmosphérique, et présentaient une incroyable constance, tant dans leur phase que dans leur intensité, comme si elles circulaient à travers les mailles d'un réseau parfait, tissé naturellement au-dessus de nos crânes. Sans attendre, des centaines de projets de recherches furent lancés, aux quatre coins du monde ; toutes les nations aspiraient à être celle qui mettrait au point la technologie permettant l'exploitation de ce don du ciel pour faire transiter les flux saturés de données. Deux ans plus tard, un laboratoire européen déposait le brevet dont tous rêvaient, et donnait son nom au réseau du troisième millénaire : le Wired. De l'utilisation de ce nouveau support de transmission aux performances infinies avait découlée une présence encore plus importante de la consommation dans notre quotidien ; petit à petit, elle avait contaminé tous les fondements de la société lors de leur migration sur le Wired.

Intégré dans cette sombre boucle de masse, 4C617572656E74 avait fini par se faire implanter sous la droite de sa nuque une puce de consommation. Celle-ci, petite merveille de nanotechnologie, permettait à ses hôtes de rester connectés en permanence au Wired. Grâce à une synchronisation approximative des ondes électriques émises par le cerveau avec celles du réseau, leur interface avec le Wired n'avait plus lieu d'être réelle et devenait donc virtuelle, activée en permanence dans leurs esprits ; les délais dus à la présence d'un terminal disparaissaient, offrant ainsi une surveillance optimisée des nouvelles informations disponibles sur le réseau. Ceux qui avaient la chance d'être implantés consommaient un avantage indéniable sur les autres ; ils étaient avertis avant tous des dernières consommations à effectuer, et leur existence s'en trouvait changée à jamais, pour ne pas dire améliorée, voire consommée.

Sans être différent des autres, 4C617572656E74 allait succomber aux effets pervers de sa convoitise. Il passait de plus en plus de temps isolé dans ses pensées, perdant peu à peu tout contact avec le réel ; concept que certains appellent l'humanité. C'est en tout cas cet adultère numérique qui l'a mené au départ de 44826C6961, point premier de la dépression dans laquelle il a sombré, et dont l'issue fut son geste.

Sur le Wired, au hasard d'une conversation portée sur les orchestres symphoniques, il avait rencontré 46726564, dealer technologique à ses heures perdues. Après avoir gagné sa confiance dans un délai étonnamment court, résultat du commun phénomène de réduction des tissus relationnels humains sur le réseau, ils vinrent à discuter substances. Tous deux implantés, 46726564 proposa à 4C617572656E74 de tester l'Avarice...

L'Avarice était une drogue biotechnologique, développée en parallèle par les industries en charge de produire les puces de consommation ; les maux n'équilibrent ici que d'autres maux. Délicieuse association de cocaïne et de micro-composants catalysée par les germes d'un virus, l'action confondue des deux principes pouvait provoquer chez les hôtes des puces de consommation une accélération des flux électriques neuronaux, ainsi qu'une inversion des échanges entre le processeur et le Wired. Résultante de l'écart : la pénétration concrète de l'être sur le réseau.

Ses poussières d'iris perdues dans le vide régulé des constructions qui lui font face, 4C617572656E74 prend plaisir à ressentir les ruisseaux de vent couler entre ses doigts, du haut de la terrasse qui lui sert de tombe ; cette sensation lui offre l'illusion qu'il existe encore. A mesure que les parois de la capsule se désagrègent dans son berceau gastrique, des paroles lui parviennent, l'avertissant de sa transition. Les substances illicites se parent brutalement de son corps ; il ne sent même plus couler la larme qu'il venait de déverser. Ses secondes n'appartiennent plus qu'à l'Avarice.

Tonalité intense de douleur. E0E0E0 696E 746865 6E616D65 6F66 746865 68696768776179 E0E0E0 45766572797468696E67 796F75 706F7373657373 E0E0E0. Connexion puissante de beauté.

Au creux du ciel, ce n'est plus 4C617572656E74 qui chute depuis les hauteurs, mais son environnement qui le contourne et se déplace. Ici, les édifices l'encerclent dans leurs caresses d'azur. Là, lumière vient se fixer sur les vitres et oublie de se propager sur sa peau. Ce sont les photons de données qui offrent dans leur relativité une apparence au Wired ; celle d'une immensité de buildings aux milles diodes lumineuses, égarée dans une nuit de charbon et de fumée. Ses constructions sans dimensions sont ordonnées le long d'artères éclatantes, cicatrices vives du récent passage d'étoiles blessées : des avenues de bits arpentées par des paquets d'informations, prostituées binaires. Avec envie, l'obscur observe la ville virtuelle, sertie de tous les cristaux de carbone pur qui la composent. Calmement, il se prosterne devant elle, tandis qu'elle l'envoûte de ses bras et l'embrasse de son contraste.

Du regard émerveillé, 4C617572656E74 croise 46726564. Celui-ci est adossé au flanc d'une cathédrale, posée sur l'un des trottoirs de l'axe naissant ; la pâleur de sa peau, en accord avec ses cheveux et ses ailes, porte une différence avec la clarté de la pierre de l'édifice religieux. Il y apparaît livide, comme surexposé, au beau milieu de l'éclairage sombre qui le borde. Ses yeux parlent de compassion.

Sans voix, d'un simple geste de la main, il guide 4C617572656E74 vers l'une des allées perpendiculaires à l'axe principal du Wired ; étroite confiance, 4C617572656E74 s'y engouffre. A mesure qu'il la pénètre, les lumières cessent de s'y diffuser ; bientôt, la ruelle n'est plus qu'une ouverture opaque. Sur l'horizon de ses doigts osseux, 46726564 invite 4C617572656E74 à entrer dans la cathédrale. L'accès : un porche dissimulé, fatigué par les années, qui couvre une porte battante en hêtre. 4C617572656E74 entre seul.

De l'intérieur, la cathédrale semble bien plus réduite ; son état laisse penser qu'elle a été abandonnée depuis plusieurs mois. Parallèle entre l'être et la pierre. L'éclairage est encore faible, bien que les vitraux laissent transpirer une lumière aveuglante. L'atmosphère est emplie de ce réconfort glacé que l'on ne trouve que dans ces lieux de culte sans âge... 4C617572656E74 s'avance vers l'autel par la droite. Il remarque rapidement les nombreuses inscriptions qui ornent l'organisme. Les murs semblent s'agiter, comme en vie, portés par les minimes fluctuations de débit du Wired. 4C617572656E74 approche son visage de l'autel, et commence à lire ; à découvrir :

Cela ne fait que quelques heures que ton sexe a quitté mon ventre, mais je rêve déjà de nos prochains instants ensemble. Ces sensations intenses d'être à toi, de me perdre en toi. Ces mêmes frissons qu'il m'avait offerts les premiers temps, mais qui s'étaient perdus dans notre quotidien, tu as su me les redonner... Je m'avoue droguée de nos nuits, et accepterais d'en mourir de plaisir si nécessaire. Parfois, je me dis que son implantation est finalement ce qu'il m'est arrivé de mieux avec lui ; elle m'a offert un prétexte pour quitter cette prison des sens qu'il avait construite autour de moi. Sans toi pour pallier ma dépendance, je n'aurais jamais tenu toutes ces années sans lui rendre son amour. Je me demande toujours pourquoi sa puce de consommation a totalement inhibé ses sens, alors que la mienne les a amplifiés... Quoi qu'il en soit, je suis heureuse désormais, et n'attend plus que toi. Où tu veux. Quand tu veux.

Love, Kisses and Thanks.
D.

Le spectre de 4C617572656E74 s'extrait de la demeure des croyances, dans un halo de confusion. De l'extérieur, la cathédrale a changé d'aspect ; maintenant, il reconnaît parfaitement les voûtes de l'église dans laquelle il avait épousé 44826C6961, avant que sa cellule ne prenne forme. Sa compréhension se cherche, espérant trouver une source de réponse, mais dans les yeux de 46726564, il peut lire toute l'ambiguïté de sa compassion.

Dans son esprit, des fragments de vérité commencent à quitter sa dépression pour constituer la réalité qu'il ne voulait pas admettre, mais qui vient de lui brûler les yeux dans le virtuel ; le portrait de 44826C6961 se dessine dans un cadre d'amour violé par le mensonge, et sa douleur, celle de sa déchirure, se teinte d'une soif de vengeance, sans pour autant perdre en intensité. Dans un sursaut de cendres, ses sentiments lui renvoient une bouffée d'oxygène, lui laissant croire que ses runes numériques n'ont rien d'authentiques et que l'implantation de 44826C6961 servait une quête désespérée de réponses à leur distance, mais la colère lui replonge rapidement le crâne dans l'abysse.

Le ciel se couvre de pâles nuages. Les ailes de 46726564 se grisent. La grimace d'un sourire malin s'empare de son visage à mesure que la colère de 4C617572656E74 peine à s'instaurer. Un flux de doutes les traversent. Des éclairs d'obscurité déchirent les draps blancs qui recouvrent les cadavres célestes du Wired. 4C617572656E74 ressent une multitude de fourmillements électrostatiques. Des gouttes de peinture perlent depuis le masque de compassion de 46726564, laissant apparaître l'écarlate. 4C617572656E74 lève les yeux vers l'azur blanc pour y apercevoir, dans l'opacité, le visage apaisé de 44826C6961 qui l'observe avec un semblant d'amour. Recroquevillé dans le creux de ses doutes, il sait qu'il a été trompé, mais il commence à s'interroger sur celle ou celui qui...

Des fourmillements le saisissent à nouveau, mais ceux-là ne le quitteront plus ; ils lui révèlent l'incohérence de son être, responsable du divorce entre son âme et son amour. Tout devient clair à présent. 4C617572656E74 comprend qu'il a été contaminé par le virus de l'Avarice, et que son temps est désormais compté. Son cœur ne cesse de ralentir et ne tardera pas à s'arrêter, une fois que l'Avarice l'aura intégralement consommé.

46726564 lui présente à terme son vrai visage.

Tandis que 4C617572656E74 se dissout dans le Wired sous une pluie numérique, devenant ainsi une part intégrante du réseau, c'est la forme immatérielle de la main de 44826C6961 qui apparaît au-dessus de lui, comme un dernier espoir. Il hésite ; du réel, elle lui sourit. Alors, dans un ultime sursaut de cohésion, il saisit sa main, et la suit. C'est donc dans l'esprit de celle qui aimait qu'il trouve son dernier refuge, mais le cri de 46726564, qu'on ne saurait qualifier de jouissance ou de douleur, annonce le revers du sacrifice. Contaminé, ce n'est plus seulement 4C617572656E74 qui pénètre en 44826C6961, mais bien le Wired dans son intégralité, brûlant de larmes ses neurones.

Cent secondes. Des fissures marquent rapidement les avenues, telles des cicatrices. Le ciel s'ouvre brusquement de plaies obscures béantes. E0E0E0. Les deux amants se perdent de sensations, entre douleur et plaisir. E0E0E0. Les édifices de lumière s'affaissent sur elle-même et se répandent sur le sol, dans une coulée de bits. E0E0E0. Il se dissimule dans ses ailes inexistantes, et perd toute conception. E0E0E0. Le Wired s'éteint sous sa forme première et prend place en son nouvel espace. Quelques secondes. La symbiose s'achève dans un dernier soupir de photons numériques. Fin.

44826C6961 est devenue inconsciente, végétative aux yeux du monde, mais son esprit renferme désormais l'intégralité du réseau neuronal de la planète. Dans son handicap, elle est la seule garante de la cohésion de l'humanité.

Le jour se lève sur ses paupières closes. Ailleurs, un médecin plonge dans ses songes.

J-Me