Dangerous Drive
(Laurent Garnier - Club Traxx Vol.2 - F078)
C'est à la fin de l'année 1998, à Paris, que
l'envie de tuer m'a repris. Cette douce extase de contempler la mort
en face ; savourer la vanité morbide d'une victime prête
à échanger sa place avec celle de sa propre mère
pour pouvoir bénéficier de quelques minutes de plus dans
ce monde suintant qui nous entoure.
Je me souviens encore de la lueur d'espoir que j'ai pu lire, il y a
de cela quelques mois, dans les yeux de cette adolescente de 14 ans,
quand j'ai relâché la pression de mes doigts autour de
son cou. Sa vie lui a sans doute semblé précieuse comme
jamais, et s'il existe, Dieu m'en a remercié par d'exquises perles
qui se sont écoulées de mes lèvres quand mes mains
réveillées ont figé son sourire de vie dans une
étreinte de mort.
J'aime tuer, et je n'en ai pas honte ; car je ne suis pas différente
des autres. J'ai juste admis ma nature humaine, et reste constamment
en accord avec mes désirs, quels qu'ils soient ; c'est pour cette
simple raison que je suis de sortie ce soir.
Mes phares crachent leurs éclats sur les trottoirs embrumés
de la capitale, et m'emmènent lâchement sur le Boulevard
Poissonnière. Il est 23 heures. Avant demain midi, la mort comptera
un ange de plus ; reste à trouver qui. Et c'est dans le brouillard
aveuglant du Rex-Club que je trouverai mon heureuse élue.
A tâtons, le schéma se répète : je prends
ma place dans la file d'attente, lieu idéal pour entamer les
préliminaires. Je taxe une clope, instrument social indispensable
pour dessiner l'ébauche d'une rencontre. Tout en fumant, je multiplie
les regards et les accompagne d'un sourire ; hypocrisies somptueuses
pour attirer l'attention. Enfin, je leur pose des questions, et surtout,
je les laisse parler, car je sais bien qu'elles recherchent toutes cette
amie attentive et inattendue, persuadées qu'elles ne raconteront
jamais assez leurs problèmes à qui veut bien les entendre...
Comme quoi, quelques minutes suffisent à devenir indispensable
à quelqu'un, même si l'on ne pense en lui parlant qu'à
la servir aux nombreux locataires des pierres tombales : larves, lombrics,
asticots et autres merveilleux compagnons de la nature qui occupent
les squats cadavériques de nos cimetières fleuris.
Peu convaincue par les appetizers de meurtre qui m'avaient
été servies avant de rentrer dans le club, je restais
sur ma faim, attendant de tomber un peu plus tard sur la perle rare.
En effet, ce n'est que vers quatre heures du matin, quand Laurent s'est
décidé à sortir ses poils et à nous assener
les premières basses lourdes de la soirée, surmontées
d'aiguës saturées, que je l'ai aperçue. Dès
qu'elle a pénétré mon horizon funeste, j'ai compris
que la patience était bel et bien une vertu ; la torture que
mes sens m'avaient infligée pendant son absence était
à la mesure de son innocence putride, mêlée à
juste ce qu'il faut de perversité.
Jusqu'à ce qu'elle arrive, aucune victime potentielle ne s'était
vraiment présentée, en dépit des quelques mâles
qui s'étaient approchés de moi ; esclaves de leur testostérone,
ils ne m'intéressaient pas. D'une part, parce que le rapport
de force ne me permettait pas les mêmes mises à mort, et
d'autre part, parce que la vie ne brillait jamais dans leurs yeux avant
de les quitter, d'où une absence de jouissance. Or, pour rien
au monde je n'aurais voulu me priver des orgasmes multiples qui m'attendaient
là, enfouis dans la condamnation de cette jeune parisienne, aussi
proche de la mort qu'un retraité qui ressent une vive douleur
dans son avant-bras gauche devant le canal TéléAchat...
D'autant plus que les mouvements de son corps, fluides et oppressées
par une présence trop importante de charley commençaient
sérieusement à m'exciter.
L'observer aurait suffi à me faire jouir, tellement je devinais
qu'elle avait envie de moi, sans le savoir ; mes cavités nasales
trouées s'emplissaient de la saveur moite qui fleurissait au
creux de ses lèvres, et suffisait à humidifier les miennes.
Le plaisir renfermait mes yeux ; au même moment, les lueurs chaudes
des scans, filtrées par mes paupières, naviguaient
sur mes synapses tout en aidant mon cul à osciller, au beau milieu
d'un millier de téteurs de beats. Spectacle confiné
d'une mère et de ses petits.
Et, comme fraîchement accouchée de la basse rough
et obsédante qui remuait mes cordes vocales autant que mon bas-ventre,
Pauline s'est approchée de moi. Ses yeux respiraient la candeur
des nouveau-nés ; les miens sentaient la mort, et c'est ce qui
l'a sans doute attirée. Elle avait l'air d'une enfant, délicieuse,
qui se dirige vers une prise électrique, les doigts en avant
; ces mêmes doigts qui allaient m'offrir ma petite mort
dans quelques heures, tandis qu'elle allait connaître sa grande...
Les sons se faisaient plus agressifs bien que les enceintes déversaient
une sensualité américaine, ronde et généreuse.
Rapidement, nos mains se sont croisées, puis égarées
sur nos enveloppes charnelles. De près, je pouvais déguster
le paradoxe qui émanait d'elle : ce visage d'ange, quasi-mystique,
allié à un corps terriblement sulfureux, comme damné
des enfers. Ce qui m'excitait le plus chez elle, hormis son désir
apparent pour une scène de cul avec moi, c'était sa longue
balafre qui s'étirait sur son bras gauche. Près de six
centimètres. Comme un second sexe qui s'affichait librement.
C'est elle qui m'a embrassée, et non l'inverse. C'est également
elle qui a choisi mon appartement, quand nous avons quitté le
club, après que Laurent nous ait achevées sur une amazone
des plus résistantes ; à croire qu'elles ne demandaient
qu'à mourir. Parfait, je ne demandais qu'à lui exaucer
son souhait inconscient, comme toute bonne marraine qui aurait étripé
Cendrillon après minuit, pour avoir paumé son soulier
de verre.
Arrivée chez moi, nous avons été sages, dans
un premier temps. Discussion câline sur le canapé, tandis
que Barney me faisait savoir par ses miaulements rauques qu'il avait
la dalle. Putain de chat. J'aurais dû le mettre dans un sac en
plastique et le balancer contre le mur quand il était môme.
Mais j'étais trop sensible à l'époque. Encore capable
d'aimer. Aujourd'hui, je n'arrive plus qu'à me complaire dans
les multiples vices que la vie nous offre. Comme pour se débarrasser
plus vite de nous. De moi surtout. Mais c'est de Pauline dont elle veut
se séparer aujourd'hui, et je ne vais pas l'en empêcher,
bien au contraire.
Ce ne sont ni ses caresses bien placées, ni ma langue dévorant
ses deux cicatrices, qui me feront changer d'avis. Car l'envie de tuer
est toujours la plus forte. Plus forte que le sexe. Plus forte que la
coke. Désinhibée par la musique. C'est ce qu'il me manque
d'ailleurs, pour t'offrir ce que tu attends, ange flétrie par
la nuit.
Tandis que tu enlèves tes vêtements, sous le néon
artificiel que nous inflige le soleil parisien, je place quelques grammes
de vinyle sur une Technics : le morceau qui t'a révélée
à moi, lors de ta dernière nuit parmi les morts en salle
d'attente, que l'on se plaît à nommer les vivants. Ta conduite,
ce soir, a été dangereuse. Ton comportement déraisonnable.
Et tu vas le payer d'une dernière extase.
Allongée sur le canapé, nue, tu commences à te
baiser sans moi, le temps que je me déshabille et te rejoigne.
Ambrée, ta peau s'exhibe à l'air pesant qui nous entoure,
tandis qu'une atmosphère glauque se construit au fil du diamant.
Agenouillée, je laisse mes ongles s'éterniser sur tes
chevilles, tandis que ma langue s'échappe silencieusement de
ma bouche pour se réfugier sur tes lèvres. Dissimulé
derrière tes paupières, ton regard plonge dans les abysses
de la jouissance, pendant que ta respiration se déchire. Tu te
perds dans le plaisir, pendant que je me perds en toi.
Quelques gouttes de pluie se déposent sur ta peau, entre tes
jambes, accompagnées d'une chaleur tiède ; elles suffisent
à éveiller un coma de sexe en moi, inhibé par l'envie
de contempler ta mort. Montée de frissons. Tes mains commencent
à saupoudrer mes seins, ta sueur se propage le long de mes jambes,
tes cheveux se multiplient sur mon ventre ; tu me contamines. Lentement,
tes gestes atteignent mon âme, et dévorent ma conscience.
L'espace d'une seconde, j'ai bien cru désirer t'épargner,
afin de ne jamais ressentir la soif de tes menstruations. Mais heureusement
pour toi, la faux qui ronge le vinyle s'est manifestée à
temps, et ses cris tordus m'ont rouvert les yeux sur ma faiblesse frigide.
Elle m'a extirpée de mon orgasme, m'a rappelée dans ses
rangs ; grâce à elle, une concentration méthodique,
mêlée à une excitation bien plus forte que le simple
désir de tes mains, s'immisce dans mon sang. La mort m'offre
son vaccin, et annihile ainsi le virus que nos sexes ont échangé.
Ton sourire pâle mordille tes doigts, pendant que trois émissaires
de mes paumes découvrent l'antichambre de ton corps. Mais ce
n'est que pour mieux figer ton extase quand ton crâne se brise
au contact du métal froid.
Quand tu te réveilles, tes mains sont liées. Tes chevilles
également. Le sillon se creuse un peu plus, pendant que les cris
du vinyle s'emparent de moi. Alors, la mort s'introduit en moi ; elle
me pénètre. Par le cul. J'aime ça. Ma raison me
quitte ; elle s'en empare. Elle dirige mes mains, tandis que tu supplies.
Mais je ne t'entends plus, Pauline. Je n'entends que ses cris qui me
saignent l'anus.
L'extrémité du chalumeau se dépose face à
ta vulve. Tes yeux s'embrument, car tu comprends maintenant. Le beat
reprend, et tes cris se mêlent aux saturations du morceau quand
mes doigts relâchent la pression qui retenait le butane.
J'ai un orgasme. Tumeur...
J-Me