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F Communications Stories

 

Breakdown
(Scan X - Intrinsic Mind EP - F026)

Ce serait tellement plus simple s'il n'y avait pas cette odeur. Quand je pense que certains disent qu'ils s'y sont habitués, avec le temps. Il n'y a pas que leur odorat qui part en couille, si vous voulez mon avis. Dans leur tête, le haut a remplacé le bas. La gauche est devenue la droite. A peu de choses près, ils sont devenus comme eux. Incapables de faire la différence entre une chose et son opposé. Pour un grand nombre d'entre nous, je suis sûr qu'il est plus facile de se comporter de la sorte : l'absence de discernement rend beaucoup de choses triviales, n'est-ce pas ? La responsabilité ou les conséquences, par exemple. Comme chez un enfant, en fait, l'excuse et l'humanité en moins. Pour les autres, c'est juste une histoire de manque de volonté, un peu comme s'asseoir, fermer les yeux et attendre que le courant revienne plutôt que de chercher une lampe de poche ou une bougie. Leur présence m'énerve presque autant que celles de ces putains de macchabées. Si je n'étais plus capable de distinguer cette pestilence, je crois même que je les laisserais tous crever. Qui sait, peut-être me ferais-je péter la panse comme tous ces cadavres déambulant pour accélérer le processus ? En attendant d'en arriver là, il faut que je fasse mon boulot, ne serait-ce que pour taire les hurlements. On dit que la peur rend un homme capable de tout, mais quand je regarde les gens autour de moi, je dirais plutôt qu'elle nous rend tous un peu plus cons. Je suis sûr qu'un miroir ne le démentirait pas pour moi non plus. La preuve : dix ans de métier, et il me faut toujours autant de temps pour me décider à agir.

Le couloir devant moi débouche sur des cris plus douloureux. Hier dans les égouts, aujourd'hui dans cette station de RER. Si on ne se dépêche pas, ils finiront par regagner la surface, et toutes ces années de lutte auront été vaines. Les voyageurs éphémères sont restés dans le confort de mon ombre et je me retrouve seul après le premier virage à gauche. Ils ne doivent pas être très loin - à moins qu'ils ne soient en train de se taper un soprano. Une troupe d'opéra complète, même, si j'en crois les différentes intonations plaintives qui se mélangent aux battements de mes tempes.

Les cris non plus, je ne m'y suis jamais fait. Pourtant j'ai rejoint les forces d'extermination avant que ces saletés soient confinées en sous-sol - c'est dire si j'ai eu l'occasion d'en faire la bande-son de mon quotidien. Bien qu'humains, les hurlements sont toujours aussi étrangers à mon paysage sonore que s'ils y pénétraient pour la première fois. Plus qu'étrangers, indésirables. Car ceux qui prétendent les avoir intégrés ne les ont sans doute jamais affrontés à bout portant, quand ils s'échappent des viscères entamées encore fumantes d'un casse-croûte d'opportunité. Quand ils puent. Quand ils tâchent. Quand ils vous empêchent de manger et de dormir pendant huit jours. Leur nature n'est alors plus seulement ondulatoire mais multiple, à la fois sonore et physique, intrusion et relent. Je ne sais même pas si je me suis rapproché ou si les cris se sont simplement amplifiés. Putain, qu'est-ce que ça peut durer parfois. Ils doivent être particulièrement nombreux. Le poids de mon arme dans ma main ne m'apporte que peu de réconfort, trop froid pour m'offrir autre chose que la simple sensation physique d'une extension aussi morte que ce qu'elle sert à détruire.

Je descends doucement l'escalier qui s'ouvre devant moi et débouche sur un couloir aussi désert que les précédents. Je suis seul avec les cris, avec la puanteur, et d'ici quelques minutes, je me retrouverais seuls avec eux. Un virage à gauche, puis rapidement, sans mauvaise surprise, un autre à droite. N'allez pas croire que je sache me repérer si facilement à l'oreille, c'est juste que les couloirs n'offrent aucune autre possibilité d'orientation. Derrière le deuxième virage, une ligne droite, le quai d'une station en correspondance que j'avais oubliée, effacée du plan résidant dans ma mémoire. Au bout de ce quai, au pied de l'escalator menant vers la sortie, une personne crie encore, comme pour souligner le fait qu'elle en était si proche - et qu'elle ne l'atteindra jamais. Momentanément dissimulé dans l'entrée du couloir, j'offre un prétexte supplémentaire à ma couardise en observant la scène. Autour de la source des derniers cris - je n'ai même pas remarqué l'extinction des autres, m'habituerais-je après tout ? - neuf, dix, onze cadavres déambulant se partagent quatre anciens congénères, peut-être cinq (ce n'est pas toujours facile de compter les morceaux, ou d'identifier un humain après sa consommation). Ce qui, avec le dernier casse-croûte encore en vie pour quelques instants douloureux, fait soit cinq, soit six. Les reliques cannibales se meuvent comme dans un film auquel manqueraient en permanence trois photogrammes sur quatre, par saccades. Pour ceux d'entre vous qui n'en auraient encore jamais vu - je doute que ça existe encore, mais je sais désormais, comme vous, que tout est possible, n'est-ce pas ? - imaginez la tête d'un moineau à l'affût d'une brindille à saisir, semblant passer d'un point dans l'espace à l'autre en sautant toutes les étapes intermédiaires. En moins bucolique, bien sûr. Avec un caractère proche du blasphématoire, insultant dans son annihilation de l'ordre établi et son remplacement par un désordre nouveau et définitif. Comme à chaque fois, je me pose cette même question : comment se fait-il que notre espèce, aboutissement supposé de centaines de milliers d'années d'évolution, s'écroule si facilement devant ses propres dépouilles ? Leurs corps grouillant de vers blanc, exhalant les gaz de leur putréfaction incessante, sont-ils plus à même d'appréhender la déliquescence du monde qui nous entoure ? C'est une belle question, mais il faudra que je recherche la réponse plus tard. Peut-être. Ou pas. Il faut que j'y aille. Que je surpasse, comme à chaque fois, cette hésitation. Il faut juste que je fasse le vide dans ma tête, que je laisse les réflexes prendre le dessus. C'est essentiel si je veux pouvoir accomplir mon boulot. Le vide. Plus rien d'autre que mon arme, mes balles, et leurs cibles. Je quitte le confort de ma cachette et je m'avance sur le quai.

Ils ne me repèrent pas tout de suite, pas tant que mon odeur ne les atteint pas. Deux d'entre eux, visiblement plus perceptifs que les autres, se retournent vers moi. Par instinct de survie - de consommateur ? Aucun des deux n'a beaucoup de sens en ce qui les concerne - ils se dirigent vers moi. Clic. Le premier coup de feu réduit à poussière une portion de carrelage sur le mur de la station sans nom. Clic. Clic. Les deux balles qui suivent laissent un sillon de poussière crânienne et de putréfaction mouvante derrière eux avant de se perdre dans la pénombre du tunnel. Les autres se sont tous retournés maintenant. Tous, sauf un qui termine de se nourrir de la dernière victime réduite au silence depuis l'ingestion de ses cordes vocales. Une dizaine de mètres seulement me sépare maintenant du groupe, et le semblant de vie qui s'accroche dans le regard de cet être indéterminé ma ramène brutalement à la réalité. La barrière de vide que j'ai tant de mal a ériger s'écroule en un instant. Les bruits de succion et de mastication de l'acte cannibale, doublement répulsif de par la nature du prédateur, construisent les fondations du désespoir et de la folie sur les décombres d'une distanciation illusoire. Le temps semble s'arrêter, les bruits sont amplifiés par l'acoustique involontaire de la station souterraine et je ne parviens pas à m'isoler à nouveau. C'est pour cela que j'attends toujours aussi longtemps avant d'agir. Je ne veux pas croiser le regard terminal d'un mort-vivant en devenir et partager sa souffrance. Je veux juste essayer d'en finir. Clic. La quatrième balle crachée par mon arme est pour cette créature indéfinissable, en suspension entre deux états de douleur. Le sifflement de la douille écarlate à la sortie de la boîte crânienne imite grossièrement un remerciement susurré. Ou peut-être que c'est mon imagination. Clic. Clic. Clic. Clic. Clic. Clic. Clic. Sept coups de feu suivis d'autant de chute de tas d'os disloqués. La succession rapprochée des détonations, mélangées en un grondement continu dans l'espace acoustique environnant, fait taire le cauchemar auditif rémanent le temps que je recharge mon arme. Clic. Clic. Le dernier membre du groupe s'éparpille à moins de deux mètres de moi. A cette proximité, le mouvement des chairs remuées de l'intérieur par des hordes de nettoyeurs millimétriques me retourne l'estomac. Je reste immobile le temps que le silence remplisse à nouveau la station - puis je me dirige, au ralenti, vers la sortie. Je ferme les yeux pour ne pas croiser les regards des autres victimes décharnées qui se partage le pied de l'escalator, le temps de placer une balle dans la tempe, parfois approximativement, à chacun d'entre eux. Il y en aura déjà un de plus quand je fermerais les yeux ce soir, et les bruits qui ont accompagné sa découverte ne manqueront pas de se démultiplier pour accompagner tous ceux déjà figés dans ma mémoire. Ca suffit.

L'escalator de la station abandonnée fonctionne encore. A mi-chemin de la remontée, la bande-son de mon cauchemar s'achève sur le ronronnement mécanique de l'ascension, pour mieux recommencer depuis le début - boucle minimaliste et insupportable de l'effondrement humain.

Cette fois, seulement, c'est de l'extérieur qu'elle provient. Il ne me reste plus que deux chargeurs. Je crois que je ne dormirais plus jamais.

Akatomy