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F Communications Stories

 

Black Moon
(Scan X - Chroma - F040)

Quand il ouvre à nouveau les yeux, c'est sur l'opacité des ténèbres qui l'entourent. Pourtant il lui semble bien que, à peine quelques instants auparavant, la lueur blafarde d'une demi-lune frappait encore le disque photosensible de sa rétine, entourée d'une infinité de scintillements célestes. Comme étouffées par un bruit sourd, des voix pénètrent l'intimité de son étonnement. Gabriel essaye de les amplifier, mais celles-ci s'estompent au profit du martèlement du sang dans son oreille interne, et il se retrouve à nouveau seul dans l'obscurité. En vain, il recherche une étoile, assoiffé de lumière au point de ne pas constater que ses muscles l'ont amené à se redresser péniblement au milieu d'un champ de bataille qu'il n'est pas encore à même d'identifier comme tel. La gravité le ramène brutalement à la réalité, et le martèlement cesse le temps que Gabriel parvienne à trouver un équilibre. Le poids de son corps stabilisé réveille la douleur en même temps que les synapses anesthésiées, et le soldat interrompt sa quête pour s'attarder sur la différenciation des informations nerveuses qui se précipitent le long de sa colonne vertébrale. Un vent caresse doucement son visage en épousant la forme de ses joues. Ses pieds s'écrasent sur les semelles humides de ses chaussures, confrontés à la solidité du sol qui le soutient. Ses poumons se refroidissent au contact de l'air inspiré. Cependant, mélangées à ces sensations qu'il reconnaît instinctivement, des données inconnues viennent pervertir sa configuration sensorielle habituelle, et au malaise de l'obscurité, vient se rajouter celui de l'inconnu.

Délaissant l'analyse de cet amalgame perturbateur, Gabriel se replonge dans une recherche de contraste. Il avance doucement, conscient d'avoir une sphère de perception restreinte par l'absence de lumière. Le frottement de ses cuisses contre ses vêtements fait naître un nouveau flux de données qu'il parvient à isoler du premier ensemble. Les cellules de sa peau reconnaissent l'humidité sirupeuse du tissu. Les terminaisons de ses doigts ne lui renvoient, quant à elles, rien d'autre que la texture usée de la fibre, codée en variations irrégulières de densité sèche. Le soldat comprend que c'est de son sang qu'il s'agit, et l'inconnu se transforme en peur.

Subitement, il retrouve une source de lumière. Non pas une incidence sur sa rétine, mais plutôt une origine interne, une projection cérébrale. Un souvenir en quelque sorte, sauf que les images sont récentes, à peine consommées. Une transposition sans latence d'un passé tellement proche du présent, que sa vision provoque à Gabriel un larsen mémoriel qui le replace au milieu du combat. Le vacarme envahit son crâne. La demi-lune brille à nouveau dans le ciel, dictateur majestueux de la voûte céleste. Les lames acérées des sabres déclinent son reflet comme autant de feux follets dans la nuit.

Les éclats brillent devant ses yeux. Plus puissant que tous ceux qui lui font face, celui de son propre sabre lui renvoie, inondée de lumière nocturne, l'image de sa satisfaction. Haine, peur, fierté : aucun des sentiments qu'il ressent ne se mesure à celui d'appartenance. Son corps se dresse sur le champ de bataille en devenir comme une excroissance parasite de végétation, nuisible et pourtant justifiée. Le pommeau de l'épée semble avoir été forgé dans un moule de sa main. Toute sa vie - bien qu'il soit incapable d'y associer une échelle temporelle, il a attendu ce moment. La rencontre destructrice de la chair et de l'acier, le pouvoir du corps étranger sur le corps originel. La puissance des derniers instants de la vie d'un homme, volée dans les derniers fragments de son regard. L'adéquation avec le moment est parfaite, la cohérence sublime et ironique. Au sommet de la gaussienne de son exultation, il jauge la vulnérabilité de l'ennemi face à son assurance. Au-dessus de lui, le croissant de lune attend d'un œil réprobateur la confrontation de ces hommes impatients de lui prouver leur supériorité.

Les lueurs s'agitent, l'ennemi se met en mouvement. Qu'importe, Gabriel s'interrompt, hors de la raison et du temps, pour rendre hommage au témoin de l'affrontement qui éclate. Il se sent plus fort que cet astre qui le juge de loin, mais lui envie le pouvoir de l'omniscience.

Le défilement des images s'accélère dans la tête du soldat. Les muscles et les tendons se déchirent sur le tranchant de sa lame, les corps outragés s'effondrent sous ses assauts en livrant leurs plus profonds secrets. C'est alors qu'a lieu l'intrusion. Parasite victime de la faiblesse de sa perfection, Gabriel libère les agents de sa destruction sur le passage de l'épée ennemie. Il s'écroule au milieu du vacarme, incapable d'enrayer le processus de dégradation organique enclenché. Le témoin céleste ferme la seconde moitié de son oeil, plongeant le monde dans les ténèbres.

Le larsen s'atténue, mais pas avant que le soldat aie pu profiter de sa rémanence pour s'imprégner de son environnement. Le terrain s'est paré d'une teinture écarlate, remodelé par les cadavres qui le recouvrent. En un clin d'œil, Gabriel intègre ces données extérieures avant d'être replongé dans la solitude de l'obscurité. Prudemment, il continue d'avancer, conscient de la proximité des vestiges inertes de la confrontation.

Une éternité s'écoule avant qu'il ne s'arrête à nouveau. Sa volonté entre en conflit avec un ordre interne. L'instruction le pousse à se laisser tomber sur le sol. A nouveau sur le dos, il contemple l'absence de texture qui le surplombe. Autour de lui, l'homme a cessé de mériter le reflet de la nature. La lumière, ne trouvant plus de vie à surligner, est devenue invisible.

Ce n'est pas de la honte qui l'envahit, mais un immense regret. Son autosuffisance absurde a privé Gabriel du plus nécessaire des plaisirs : celui de se sentir exister au sein du monde. Plus que jamais, il aimerait pouvoir voir son ombre à ses pieds, discrète et immuable, confirmer sa matérialité.

Alors que ses circuits endommagés se gèlent sur un simulacre de vie numérique, une machine sans mémoire s'éteint en rêvant d'être humain.

Akatomy