Printemps 2004. Avril sort son deuxième
album sur F Communications, Members Only, et nous plonge
dans une fusion électronique particulièrement chargée
de pop/rock. Une fois de plus, les frontières musicales s'éclipsent
sous les intentions du prestigieux label français, mais il serait
probablement injuste d'attribuer l'audace d'une telle expérience
à ce disque. Si les tentatives d'hybridation entre processeurs
et guitares électriques se sont souvent soldées par des
échecs relatifs, il n'aura pas fallu attendre les années
2000 pour qu'un artiste français s'illustre sur ce terrain.
En effet, dès 1996, Juantrip'
nous en apportait la preuve avec son Interstone EP. Dans la veine
de ses précédentes compositions électroniques,
plutôt mentales et si particulières, il avait injecté
une sérieuse dose de psychédélisme électrique.
Shadows, pièce majeure du maxi, démarre doucement
sur une mélodie innocente qui n'est pas sans rappeler les expériences
mystiques de Switch Out The Sun ; le son entraîne calmement
votre cerveau dans un état de suspension qu'une guitare électrique
des sixties/seventies vient briser. De ses mains sensuelles d'un
autre temps, elle vous attire dans les limbes embrumées d'une
salle de concert repérée pour le tournage de Twin Peaks.
Désormais aveugle, cette ligne de cordes vous est précieuse
: c'est votre guide. Plusieurs ruptures musicales vous indiquent un
changement de direction. Le morceau progresse et vous entrez davantage
dans cet univers duquel vous ne saurez plus sortir seul. Peu importe,
le plaisir recherché se confirme lorsque vous passez une porte
vers Interstone.
Éloigné de la grande salle,
vous venez de pénétrer dans une alcôve où
l'étreinte prend son sens au creux d'émanations synthétiques
et électriques. La montée rythmique se dessine tandis
que la chimie s'opère dans vos neurones. Lumière et orgasme
s'offrent à l'horizon. Pourtant, au dernier instant, une sensation
de doute étrange s'empare de vous, comme si ces ondes positives
ne servaient finalement qu'à camoufler l'horreur. Et c'est une
réminiscence hurlante de Louis qui vous apporte la réponse.
Aspiré par une ombre minuscule,
vous voici de retour dans la première salle, mais l'atmosphère
n'est plus la même. Le temps s'écoule plus lentement, les
ombres heureuses que l'on devinait sur Shadows ont disparu de
Downward Rush of the Streams. Vous progressez alors dans cet
espace inconnu, en quête d'une porte de sortie que vous ne trouvez
malheureusement pas. Le piège se referme, vous en prenez conscience
au moment où l'orgue confirme le vrai visage de la guitare première
qui vous avait attiré ici, et c'est dans une soudaine interruption
suivie d'un rapide retour en arrière que la pièce sonore
vous avale. Sa digestion s'accompagnera d'une quatrième plage
dissimulée sur cette première face.
Après cette expérience
gastronomique et sonore vécue de l'intérieur, Red Jack
rétablit un climat plus sain dans une ambiance de happening
où la guitare électrique se nourrit des outils électroniques.
Une insulte assumée pour les puristes de l'électronique
qui ne devraient pourtant pas bouder leur plaisir devant un titre où
le paradoxe entre les racines du rock et le traitement par effets est
si présent.
Lola's Playground renoue avec
les sonorités atmosphériques et soignées d'un épisode
des X Files tandis que Some Hope réveille une fois
de plus les cordes d'une guitare lointaine et celles d'un vieux piano
fantomatique. Le voyage sonore se termine donc sur un long travelling
arrière qui nous révèle la structure d'une demeure
triste et perturbée à jamais.
Psychose, The Others,
Inferno... Vous êtes libres de choisir ou d'imaginer votre
tableau cinématographique illustré par ce fantastique
Interstone EP, mais quand un disque provoque autant de sensations
et d'images, il est évident que l'on se trouve devant une pièce
rare. À posséder.
J-Me
/ Juin 04