Il est étonnant de constater
à quel point, parfois, on peut être (inexplicablement)
réticent à l'idée de s'asseoir, de poser un casque
sur les oreilles, et d'entamer un article. Cette fois de plus, le voyage
est un peu différent de ceux auxquels J-Me m'a convié
jusqu'ici ; certes je connais l'album sujet, mais il s'agit ici d'une
compilation. S'y succèdent les univers de nombreux artistes,
des rythmes et des sonorités distinctes. Pour que le voyage soit
réussi, il faut que la juxtaposition qu'il propose soit à
la fois efficace et cohérente.
Mon hésitation s'étiole
toutefois rapidement avec les retrouvailles des sonorités urbaines
de St Germain sur Deep In It : que ce soit pour l'album Boulevard
ou pour La Collection - Chapter 2, le morceau protéiforme
new-jazz constitue toujours une intro imparable, toute en délicates
variations, tour à tour esquissées et appuyées.
Au bout d'un peu plus de sept minutes, je me sens en terrain connu,
quand l'edit du D.J.G.G de Nova Nova s'ouvre sur une ligne
qui pourrait presque être du Moroder de la grande époque.
À la drogue douce de St Germain, les merveilleux auteurs de See
préfèrent une substance plus insidieuse et acide. Les
glockenspiels et autres instruments laissent place à une structure
purement électronique, faite de ruptures plus marquées
que son prédécesseur. Les sonorités enivrent, les
nappes éphémères décuplent l'effet d'un
écho qui vous entraîne toujours plus en avant. On a alors
l'impression de devancer l'une des facettes du morceau, tandis que l'autre
tente de nous rattraper. À plusieurs reprises, les deux dimensions
se croisent pour bénéficier d'une inertie renouvelée,
jusqu'à l'ultime fusion qui termine de construire ce paysage
urbain, moins streetwise mais tout aussi riche que le précédent.
Move assombrit le tableau en
s'imposant au rythme d'une ligne nettement plus grave. Les samples exclamatifs
qui l'accompagnent accentuent son côté délicieusement
provocateur, jusqu'à l'élargissement de la bande de fréquence
couverte par Nuages. Plus classique à mes yeux que les deux premiers
titres du premier disque de cette compilation, Move m'incite
paradoxalement moins facilement qu'eux au mouvement. La simple superposition
de couches qui le constitue me relance, certes, mais m'immobilise un
petit peu aussi, me conforte dans une routine agréable bien que
trop statique.
Shazz débute aux antipodes de
Nuages avec Leave Me, à grand renfort de percussions et
de claps. Ici, tout est plus aigu et joyeux, et le mouvement reprend
quoique doucement, au rythme de bonds mélodieux. Les voix et
les nappes de ce morceau voyez-vous comme son titre l'indique presque,
conseillent plus le mouvement qu'ils ne tentent de l'imposer.
Le voyage continue tant et si bien,
qu'Alabama Blues nous amène à renouer avec St Germain,
dans un milieu urbain plus en avant sur la route de Deep In It.
À moins que le lieu soit le même à une époque
différente : les vapeurs sont moins éthérées
et la classe type sixties a laissé place à un équivalent
plus vieux d'une décennie, le funk. Alabama a tout sauf le blues
ou alors elle s'en défait au fil du morceau, et nous amène
à nous trémousser en souriant. "Jesus loves me"
dit une voix samplée ; "and we do too" avons-nous
envie de lui répondre. St Germain takes the lead !
Il n'y a rien de plus appréciable
que la succession de deux opposés ; en tant que fan de Mylène
Farmer et Napalm Death à la fois, croyez-moi, je sais de quoi
je parle. En quelques secondes, Iberian nous entraîne dans une
fraîcheur contradictoire. Too Late possède la nostalgie
bienvenue des plus belles histoires, cette tristesse inhérente
sans laquelle l'aspiration au bonheur perd toute sa splendeur. Car Too
Late aspire littéralement à cette réussite,
et l'Ibère nous paraît, au bout de son voyage d'à
peine quatre minutes, nettement plus chaleureux qu'à son entrée
en scène. L'inspiration du Cold Fresh Air de Toni Mono
semble alors plus aisée. Des cordes étouffées accompagnent
l'auditeur la majeure partie d'un morceau qui semble fait de sonorités
avortées. Chaque nouvelle piste entrante se retrouve ponctuellement
décélérée par l'inertie originelle du titre.
Dans son entrain retenu, Cold Fresh Air n'a pas l'ampleur réconfortante
d'un Too Late, mais s'impose tout de même comme un titre
original.
Le Marais de Shazz nous offre
l'occasion de plonger dans une eau trouble et envoûtante. La mélodie
éthérée avec laquelle nous évoluons à
la surface du morceau n'éclipse jamais l'arrière-plan,
de beats et de basses, qui tente de nous attirer vers le fond.
Voici un titre dans lequel l'opposition douceur/agressivité s'épanouit
pleinement ; Le Marais est plus riche et plus beau - mais moins
civil car plus solitaire - que Leave Me.
Norma Jean Bell se la joue The Baddest
Bitch, aguicheuse vocale soutenue par une basse parfaitement posée,
et refait monter sans se fouler la température à renfort
de vents, afin de préparer le terrain pour l'invitation à
la danse d'Aqua Bassino. Pour ce que je m'y connais, Wanna Dance
est un morceau de pure house - à savoir qu'il a beau tirer le
meilleur parti d'un caisson de basses, il ne parvient jamais vraiment
à m'émouvoir. Vous ne m'en voudrez donc pas de rejoindre
directement pour l'explorer, la Rainforest d'Alaska. Peuplée
de sonorités animales, cette forêt est rapidement envahie
par une ligne de basse pernicieuse qui vous plonge dans une certaine
appréhension. L'effet provoqué par Alaska est de vous
donner plus une impression de fuite que de promenade dans un premier
temps ; ainsi quand les nappes entrent en scène n'avez-vous d'autre
choix que de vous laisser emporter au-dessus de la faune pour profiter
du paysage. Rainforest est un morceau magnifique et pourtant
très simple ; c'est là l'équilibre le plus difficile
à obtenir, chapeau bas Alaska ! Une conception de la région
très éloignée de celle de World 2 World en tout
cas...
Nova Nova prend la relève sans
difficulté avec Aleph, le plus beau morceau de ce premier
disque. Majestueux et grisant, Aleph est une véritable
symbiose électronique, dégage une force de vie qui reste
la plus belle preuve de l'existence d'une intelligence artificielle
offerte par la compilation jusqu'à maintenant. C'est beau, dense,
intelligent, empreint d'assurance... bref, tellement bon que ça
me donnerait presque envie de revenir à notre projet d'écriture
!
J'aurais préféré
que ce soit Aleph qui clôture momentanément ce voyage,
plutôt que le Dub Experience de St Germain. Même
si celui-ci me paraît plus réussi que le Dub Experience
II de Boulevard, il ne me fait pas vraiment l'effet d'une
transition mais plutôt d'un entracte.
Le deuxième disque s'annonce
sous les meilleurs auspices, avec le Headphones Mix (ça
tombe bien, puisque j'ai toujours un casque vissé sur le oreilles
!) du Astral Dreams de Laurent Garnier. Une rythmique caractéristique
de l'artiste est immédiatement identifiable, à la fois
rapide et retenue comme si le morceau tentait de contenir son envie
de grandir trop vite. Cette vie ordonnée aux sonorités
déroutantes ferait presque penser au règne des insectes,
organique, beau et effrayant à la fois mais surtout omniprésent.
Ce mix d'Astral Dreams n'est peut-être pas mon morceau
préféré de Laurent Garnier (Shapes Under Water
anyone ?) mais il fonctionne et fascine tout de même.
Feedback nous présente un edit
de Rainfall simpliste et superbe. C'est peut-être le seul
titre jusqu'ici à oser souligner explicitement sa rythmique "phasée"
à l'aide d'une ligne de basse, plutôt que de tenter la
rupture et le décalage permanents. Ce qu'il perd du coup en originalité,
Feedback le récupère en force brute. Rainfall,
à l'aide de ses variations minimes dans un premier temps, et
de ses tripes ajourées en guise de pré-remontée,
s'impose certainement comme l'un des vestiges essentiels de cette seconde
époque de F Communications.
Lady B comme Feedback, fait dans le
classique avec The Groove Is Going, mais nous ramène vers
un dancefloor moins personnel. Son groove se construit vite et bien,
à coup de belles accélérations qui permettent de
profiter ensuite de longues périodes stables, toujours plus enlevées
et imparables. Les deux dernières minutes, méritées,
sont tout simplement merveilleuses ; je crois bien que mon fauteuil
lui-même s'est déplacé de façon notable...
On change totalement d'univers avec
l'edit de l'Obtuse Corner de Square, un morceau qui démarre
comme une version incomplète d'une bande-son de fête foraine
très "Psycho Circus". Avec l'arrivée de la rythmique,
cette impression se transforme pour se parer d'une allure plus terne
encore, presque industrielle. Oui, ça y est, je le tiens : Obtuse
Corner traduit la musicalité improbable d'une usine du domaine
de la métallurgie. Ce n'est pas une critique loin s'en faut ;
au contraire même, c'est très Chu Ishikawa (Tetsuo évidemment)
comme approche... On imagine sans peine des ouvriers mi-hommes mi-machines,
indissociables de leur environnement, travaillant en rythme au sein
d'une fournaise. Je m'égare certes, mais alors c'est que le titre
fonctionne vraiment !
Le Jack On The Groove de D.S.
développe un univers sonore moins riche en comparaison. Le rythme
est bien là mais il ne me remue que de façon cognitive,
sans réellement m'inspirer. En fait on se croirait sur un char
en pleine parade ; peut-être ce titre a-t-il besoin de volume,
d'espace et de foule pour prendre son envol ?
Ce qui n'est évidemment pas le
cas du Bleu - Process Cyan de Scan X. L'ami Dri, c'est indéniable,
rentre dans le lard à une vitesse déroutante, et le morceau
s'envole avant même d'avoir démarré. La rythmique
est ultra-speed et basique, elle progresse, comme toujours avec l'artiste,
de façon virale. Ca ne fait pas de doute : Scan X est vraiment
une force de la nature - et accessoirement l'artiste labellisé
F Com dont l'univers me touche le plus. L'écouter donne
envie de se payer un trip Wipeout sur écran géant
pour affronter avec lui les éléments et briser nos propres
limites ; bref c'est IN-CRO-YA-BLE ! Un tremblement de terre de plus
à son actif...
Vous vous souvenez du sentimental Too
Late d'Iberian, entendu un disque plus tôt ? Et bien oubliez-le
! Avec Crusher, Iberian compte bien combattre Scan X en matière
de potentiel destruction. Pas une sonorité arrondie sur Crusher
: celles-ci sont aiguisées, rouillées, sales... tout
comme la rythmique acérée. Le morceau est court mais quelle
claque !
Juantrip' continue de développer
l'univers torturé de ses camarades en offrant sa version tordue
du jingle THX sur les premières secondes de Louis' Cry.
L'ensemble est très alien, mais parfaitement enlevé
et enjoué. Au risque de déplaire à Juantrip', la
nappe qui souligne discrètement le morceau fait penser à
une version très timide des mélodies chères à
Fatboy Slim. Et puis le hurlement éponyme fait son apparition,
déchire la retenue du morceau... Le cri comme composante musicale
? Juantrip' parvient à donner des éléments de réponse,
parfaitement déroutants dans leur efficacité, et tout
de même un peu effrayants...
L'edit de The Milky Way
d'Aurora Borealis ménage nettement plus l'auditeur... ou du
moins c'est l'apparence qu'il donne. Car si sa montée est douce
et progressive, la transition se fait de façon brutale vers un
corps rapide au schéma très simple. Les nappes qui accompagnent
en background la figure rythmique, à plusieurs reprises,
sont très distantes mais parviennent à s'insérer
dans un ensemble classique mais pas déplaisant.
Je ne vous cache pas ma joie malsaine
; La Collection - Chapter 2 croise à nouveau le chemin
de Scan X en plongeant dans son Eternal Deep. Une chute grave
entame le morceau. On se sent tomber jusqu'à ce que la figure
rythmique nous ramasse pour nous entraîner dans son sillon. Le
fond est une fois encore organique, quasi-digestif, et Scan X y superpose
des sons plus incisifs et des rythmes rapides. Au final le morceau nous
échappe dans un maelström de sonorités ahurissantes,
propres à vous emmener dans une pièce capitonnée
pour le restant de vos jours - heureusement que le titre s'estompe avant
que les dommages soient irréparables. Ce n'est pas Bleu -
Process Cyan, mais c'est tout de même très bon !
Nous voici en 2019 - soit six
ans après le retour de Snake Plissken - en compagnie de Taho.
Le monde a poursuivi son évolution technologique mais semble
empreint d'une gravité oppressante. Ce rythme est-il, comme dans
le Rainforest d'Alaska, celui d'une fuite ? 2019 ne construit
pas l'appréhension sur la durée, mais l'instaure immédiatement
pour y puiser la force nécessaire au reste du titre. C'est assez
joli même s'il manque cette envolée qui donne justement
à Rainforest une dimension supplémentaire. On a
l'impression que ce titre a été placé là
exprès pour préparer le terrain pour le dernier titre
de la compilation, le Dance 2 The Music (Oxident mix) de Laurent
Garnier.
Une ouverture grouillante, perverse
et pourtant aérienne, qui se poursuit sur des nappes posées
et envoûtantes. Garnier s'offre littéralement dans ce titre
que l'on ressent très personnel et généreux. On
y évolue lentement, au sein d'un paysage vaste et apaisant, qui
ressemble fortement - et c'est approprié - à une fin de
parcours. L'état des lieux évolue au rythme de la musique,
et la découverte de cet environnement semble s'enrichir d'une
perception améliorée, comme si tout le disque prenait,
en quelques minutes, tout son sens. Il est étonnant d'apprendre
que ce titre a en fait été "reconstruit" par
Iberian ; l'artiste semble en effet avoir réussi à tirer
de ce morceau qui n'est pas le sien un substrat idéal, plus vrai
que nature. Une question de recul peut-être ? A moins que ce soit
une histoire de famille...
On constate alors que la famille F
Communications justement, a réussi à nous emmener
là où elle le voulait et que nous y sommes bien ; Dance
2 The Music pourrait durer une heure de plus que nous ne saurions
nous en plaindre. Le voyage a été varié, riche
en détours sublimes (Alabama Blues, Rainforest, Aleph, Rainfall,
Bleu - Process Cyan, Crusher, Eternal Deep...), et l'entité
"Laurent Garnier revu par Iberian" le conclue de la plus belle
façon qui soit, en posant les bases de la nostalgie qui va être
provoquée quelques instants plus tard, par l'arrêt de la
musique. A bientôt...
Akatomy
/ Juillet 03