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Extraits F Communications

F040

 

Scan X
Chroma

F040
released in June 1996
DLP/CD

 

Je vous ai déjà explicité, au détour d'un article sur le Random Access EP, que ma rencontre avec Scan X avait ceci de mémorable qu'elle m'avait amené à m'intéresser réellement aux musiques électroniques. En effet, si M. Stéphane Dri parvenait à me secouer non seulement les tripes mais avant tout les neurones avec un simulacre de vie électronique, pourquoi d'autres n'y arriveraient-ils pas ? Cependant, avant de pousser cette interrogation plus loin, il s'imposait de jeter une oreille, quelques neurones et autant de synapses à chambouler, du côté du premier album de l'artiste, j'ai nommé : Chroma.

Le terme "chroma" en anglais est à rapprocher du mot "saturation", quant celui-ci se rapporte à une couleur et en définit son degré de "pureté", en fonction d'un mélange éventuel au blanc. Un mot qu'il est intéressant de voir attribué à un ensemble musical ; peut-être en remplaçant la "couleur" blanche par un équivalent sonore fictif que pourrait être le bruit blanc ? Si tel est le cas, alors la huitième piste des douze que comporte le CD, Turmoil, pourrait servir de point de repère. À la connotation chaotique, tumultueuse du titre s'oppose d'entrée de jeu un calme redoutable, une quasi-absence de rythme au sens où on l'entend traditionnellement : ici, ni ligne de basse ni percussions quelconques pour construire le morceau. Intuitivement, celui-ci naît d'une couche étouffée, à laquelle se superposent plusieurs nappes difficilement dissociables. Si tumulte il y a, celui-ci n'est aucunement agressif et nous amène à redéfinir notre rapport au mot "turmoil", d'ordinaire péjoratif. Peut-il y avoir un tumulte calme ? Le bruit blanc en est certainement un exemple remarquable. Et ce morceau, à la fois apaisant et étrangement angoissant, en est le meilleur représentant qu'il m'ait été donné d'entendre. À la frontière délicate de la fumisterie - certains pourraient ne voir ici qu'un "bruit" sans intérêt - Scan X se place à une limite du spectre musical pour offrir le titre le plus étonnant de l'album.

En opposition totale à la délicatesse désordonnée de Turmoil, Earthquake (cinquième piste) s'impose comme l'un des autres titres phares de cet opus démentiel. Sans pour autant atteindre l'autre extrémité du spectre auditif décrit ci-dessus (on s'en refferra plutôt à sieur Alec Empire pour cela, par exemple), Earthquake ne recherche aucunement l'opposition sémantique. Ainsi en l'espace de près de cinq minutes, Scan X s'acharne-t-il sur un rythme simpliste. S'il est indéniable que l'on peut imaginer notre société s'écrouler au rythme de ce morceau "brutal", on peut tout autant imaginer le plaisir délictueux que provoquerait la musicalité de cette destruction, imparable. Et Scan X de nous donner envie de danser au milieu du désastre, jusqu'à l'étouffement délicieux de sa ligne de basse fulgurante : pas d'autre moyen en effet de mettre un terme à ce rythme monstrueux.

Si je devais choisir un troisième titre sur ce disque, je crois bien que cela en serait sa conclusion, l'excellent Wasteland. Moins extrême que les deux morceaux retenus ci-dessus, Wasteland est tout de même un morceau très brutal, aussi bien dans ses rythmes que dans ses sonorités. Sur la base d'un mouvement désordonné et fluide (la ligne aiguë qui sert de pilier porteur au morceau), Scan X développe un univers qui va une fois encore se définir en tant que contradiction. En effet, son Wasteland n'a rien d'un terrain vague. On imagine d'habitude un tel paysage, comme le résultat d'une déliquescence urbaine, le fantôme vide d'une humanité éparse, à peine reconnaissable. Ici, on a l'impression que des restes de cette humanité, des élans de vie électronique, tentent de s'affirmer les uns par-dessus les autres ; mais ceux-ci ne sont ni épars, ni en passe d'étouffement. Au contraire même, chaque ligne de Wasteland est tellement vivante que le morceau en devient presque éprouvant, doté non pas d'une vie mais de plusieurs, véritable schizophrène musical.

Scan X rejoint ainsi les premières impressions que je m'étais faites de lui : celles d'un artiste véritablement cyberpunk, qui représenterait une étape intermédiaire avant de parvenir à la brutalité souvent épurée d'un Chu Ishikawa, responsable de la musique des deux Tetsuo, de Tokyo Fist, Gemini, Bullet Ballet et A Snake of June de Shinya Tsukamoto ; mais aussi de Fudoh et Dead or Alive 2 de Takashi Miike. Scan X lui - comme le prouve la richesse de cet album au travers des vagues incessantes de Blue 072C, des nuages de plus en plus en denses du bien nommé Dust, des reliquats électroniques apaisés de Black Moon - est pourtant plus près de Shinya Tsukamoto lui-même : capable de recréer la vie aussi bien dans le bruit et la fureur que dans le calme apparent d'un autre chaos, invisible à l'œil nu, moléculaire. Voilà deux échelles - le tremblement de terre et l'agitation moléculaire - qui résument bien les aptitudes de Stéphane Dri, sculpteur d'un spectre musical résolument passionnant.

Akatomy / Juin 03