Je vous ai déjà explicité,
au détour d'un article sur le Random Access EP, que ma
rencontre avec Scan X avait ceci de mémorable qu'elle m'avait
amené à m'intéresser réellement aux musiques
électroniques. En effet, si M. Stéphane Dri parvenait
à me secouer non seulement les tripes mais avant tout les neurones
avec un simulacre de vie électronique, pourquoi d'autres n'y
arriveraient-ils pas ? Cependant, avant de pousser cette interrogation
plus loin, il s'imposait de jeter une oreille, quelques neurones et
autant de synapses à chambouler, du côté du premier
album de l'artiste, j'ai nommé : Chroma.
Le terme "chroma" en
anglais est à rapprocher du mot "saturation", quant
celui-ci se rapporte à une couleur et en définit son degré
de "pureté", en fonction d'un mélange éventuel
au blanc. Un mot qu'il est intéressant de voir attribué
à un ensemble musical ; peut-être en remplaçant
la "couleur" blanche par un équivalent sonore fictif
que pourrait être le bruit blanc ? Si tel est le cas, alors la
huitième piste des douze que comporte le CD, Turmoil,
pourrait servir de point de repère. À la connotation chaotique,
tumultueuse du titre s'oppose d'entrée de jeu un calme redoutable,
une quasi-absence de rythme au sens où on l'entend traditionnellement
: ici, ni ligne de basse ni percussions quelconques pour construire
le morceau. Intuitivement, celui-ci naît d'une couche étouffée,
à laquelle se superposent plusieurs nappes difficilement dissociables.
Si tumulte il y a, celui-ci n'est aucunement agressif et nous amène
à redéfinir notre rapport au mot "turmoil",
d'ordinaire péjoratif. Peut-il y avoir un tumulte calme ? Le
bruit blanc en est certainement un exemple remarquable. Et ce morceau,
à la fois apaisant et étrangement angoissant, en est le
meilleur représentant qu'il m'ait été donné
d'entendre. À la frontière délicate de la fumisterie
- certains pourraient ne voir ici qu'un "bruit" sans intérêt
- Scan X se place à une limite du spectre musical pour offrir
le titre le plus étonnant de l'album.
En opposition totale à la délicatesse
désordonnée de Turmoil, Earthquake (cinquième
piste) s'impose comme l'un des autres titres phares de cet opus
démentiel. Sans pour autant atteindre l'autre extrémité
du spectre auditif décrit ci-dessus (on s'en refferra plutôt
à sieur Alec Empire pour cela, par exemple), Earthquake
ne recherche aucunement l'opposition sémantique. Ainsi en l'espace
de près de cinq minutes, Scan X s'acharne-t-il sur un rythme
simpliste. S'il est indéniable que l'on peut imaginer notre société
s'écrouler au rythme de ce morceau "brutal", on peut
tout autant imaginer le plaisir délictueux que provoquerait la
musicalité de cette destruction, imparable. Et Scan X de nous
donner envie de danser au milieu du désastre, jusqu'à
l'étouffement délicieux de sa ligne de basse fulgurante
: pas d'autre moyen en effet de mettre un terme à ce rythme monstrueux.
Si je devais choisir un troisième
titre sur ce disque, je crois bien que cela en serait sa conclusion,
l'excellent Wasteland. Moins extrême que les deux morceaux
retenus ci-dessus, Wasteland est tout de même un morceau
très brutal, aussi bien dans ses rythmes que dans ses sonorités.
Sur la base d'un mouvement désordonné et fluide (la
ligne aiguë qui sert de pilier porteur au morceau), Scan X
développe un univers qui va une fois encore se définir
en tant que contradiction. En effet, son Wasteland n'a rien d'un
terrain vague. On imagine d'habitude un tel paysage, comme le résultat
d'une déliquescence urbaine, le fantôme vide d'une humanité
éparse, à peine reconnaissable. Ici, on a l'impression
que des restes de cette humanité, des élans de vie électronique,
tentent de s'affirmer les uns par-dessus les autres ; mais ceux-ci ne
sont ni épars, ni en passe d'étouffement. Au contraire
même, chaque ligne de Wasteland est tellement vivante que
le morceau en devient presque éprouvant, doté non pas
d'une vie mais de plusieurs, véritable schizophrène musical.
Scan X rejoint ainsi les premières
impressions que je m'étais faites de lui : celles d'un artiste
véritablement cyberpunk, qui représenterait une
étape intermédiaire avant de parvenir à la brutalité
souvent épurée d'un Chu Ishikawa, responsable de la musique
des deux Tetsuo, de Tokyo Fist, Gemini, Bullet
Ballet et A Snake of June de Shinya Tsukamoto ; mais aussi
de Fudoh et Dead or Alive 2 de Takashi Miike. Scan X lui
- comme le prouve la richesse de cet album au travers des vagues incessantes
de Blue 072C, des nuages de plus en plus en denses du bien nommé
Dust, des reliquats électroniques apaisés de Black
Moon - est pourtant plus près de Shinya Tsukamoto lui-même
: capable de recréer la vie aussi bien dans le bruit et la fureur
que dans le calme apparent d'un autre chaos, invisible à l'il
nu, moléculaire. Voilà deux échelles - le tremblement
de terre et l'agitation moléculaire - qui résument bien
les aptitudes de Stéphane Dri, sculpteur d'un spectre musical
résolument passionnant.
Akatomy
/ Juin 03