Première compilation conceptuelle
du label, Musiques pour les plantes vertes bénéficierait
très certainement de l'adjectif lounge si elle sortait
aujourd'hui car les ambiances y sont très calmes et diffuses.
Ses racines sont pourtant bien plus profondes et élaborées,
comme en témoignent ces quelques lignes rédigées
par Eric Morand et figurant sur le livret du CD :
"Musiques pour les Plantes Vertes
est le fruit d'un an de réflexions et de recherches basées
sur une idée simple. Dans le domaine du design d'intérieur,
le visuel et l'olfactif ont été explorés et désignés
pour vous offrir la possibilité d'aménager votre Home
Sweet Home à vos goûts. L'univers sonore, lui, a été
totalement ignoré, alors qu'il peut instantanément influencer
l'ambiance générale de votre cocon. Partant de cette idée,
nous avons proposé à toute une génération
d'artistes français de laisser libre court à leur imagination,
sans restriction de style, pour concevoir un album riche en émotions
et en ambiances joyeuses ou mélancoliques. Un album que l'on
a envie de laisser "tourner" sur sa platine, pour le retrouver
partie intégrante de votre intérieur, dès que vous
poussez la porte. Welcome!"
Quelques mots tout d'abord pour préciser
que même si je partage ce point de vue qui intègre le son
comme une composante essentielle du design d'intérieur, je ne
vois toujours pas comment on peut condenser cet environnement si personnel
en un seul et même CD vendu dans le commerce. À mon sens,
la solution la plus vivante aujourd'hui reste encore un disque dur bien
rempli, une pointe de bon goût dans le choix de ses fichiers stockés
et un lecteur de MP3 qui tourne en mode aléatoire.
Cette parenthèse refermée,
attardons-nous sur les différents titres qui composent cette
compilation. DJ Cam ouvre le bal avec Life : basses fréquences,
son très rond, notes cristallines feutrées, rythmique
en sommeil si caractéristique de ces premiers jours du trip-hop...
Rien d'exceptionnel aujourd'hui mais une parfaite introduction aux vapeurs
d'oreillers qui nous attendent par la suite.
Vapeurs un peu trop épaisses
toutefois sur les deux morceaux suivants, signés respectivement
Hyphen et Zein Angelus, qui sans être mauvais sonnent assez plats.
La courbe est heureusement relevée avec le Switch out the
sun de Juantrip' que je continue d'apprécier davantage avec
les années ; un titre en déséquilibre complet qui
oscille entre comptine et psychose au beau milieu d'une fête foraine
cauchemardesque.
S'en suit une atmosphère plus
saine, plus calme, plus naïve. Si Dream of the night d'Edoram
n'atteint pas la splendeur des oeuvres de Nova Nova, il n'en est pas
moins sincère, ce qui le rend attachant dans ses tonalités
mineures et son utilisation massive des nappes. Pour les romantiques
invétérés.
Première pièce réelle
de cette compilation : Fleur de Lotus par Laurent Garnier, assisté
de Marc Durif from Nova Nova au piano. Cette petite rareté
souriante de Laurent Garnier, disponible uniquement sur cette compilation,
est particulièrement agréable à écouter
et se fond parfaitement dans l'environnement sonore grâce à
son mélange de basses abyssales et de piano.
L'exclusivité se poursuit avec
Sky, toute première production de Jay Alanski sur F
Communications sous le pseudonyme A Reminiscent Drive. Avant-première
de la claque que l'on se prendra un an plus tard avec son album Mercy
Street, Sky dispose déjà de cette atmosphère
cotonneuse et démontre en cinq minutes que la musique électronique
ne nécessite pas toujours un séquenceur.
Turmoil de Scan X est un monstre
étrange, sombre mais terriblement envoûtant. Il vous semblera
très certainement inerte à la première écoute
; persistez et vous découvrirez toutes les finesses qui ornent
sa progression brouillée. De vous à moi, cette perle noire
mérite vraiment que l'on s'y attarde, et je ne saurais trop vous
conseiller d'aller lire la courte nouvelle qu'elle nous a inspirée
dans la rubrique Histoires.
On the way to Paris, sous l'influence
dissimulée du Acid Eiffel de Choice, est un hommage vibrant
aux sonorités brillantes des vieux synthétiseurs dopés
aux effets qui ont fait les grandes heures de Jean-Michel Jarre sur
Oxygène ou Equinoxe. Sa structure inhabituelle
(break d'introduction et redémarrage massif, arrivée
du pied seulement vers les deux tiers du morceau...) est caractéristique
des premières productions de Chaotik Ramses et annonce déjà
celle de No Way Out dans le sentiment d'inexorable qui s'en dégage.
Nova Nova prend le pas avec une magnifique
version de Tones, allégée d'électronique.
Pendant les trois premières minutes, le piano s'exprime en solo,
fait rare sur un label de musique électronique. Puis des nappes
viennent le rejoindre, se mêlent à sa mélancolie
et nous la transmettent amplifiée ; larmes garanties aux premières
écoutes.
Enfin, comme pour ne pas oublier que
la musique peut être un vecteur d'émotions aussi fortes,
A Reminiscent Drive nous répète I Want to remember
this moment always, morceau aux nappes appuyées qui exige
quelques efforts pour en saisir le sens profond : la démarche
rejoint probablement celle des collages de Visual Samples, à
savoir qu'il faut se laisser investir par l'oeuvre afin d'en trouver
une résonance en soi.
Ma conclusion se résume à
une idée simple : Eric Morand devrait peut-être réfléchir
à distribuer cette compilation dans les jardineries Truffaut,
ce qui permettrait probablement de faire découvrir par une voie
détournée quelques perles musicales aux couples bourgeois
noyés dans l'avalanche des compilations lounge de seconde
zone.
Petite précision de tracklisting
: le vinyle ne comporte que les morceaux de DJ Cam, Nova Nova, Laurent
Garnier et Edoram.
J-Me
/ Juin 03