C'est un exercice difficile auquel je dois faire face
aujourd'hui : vous exposer mes impressions sur un disque que je ne connaissais
pour ainsi dire pas du tout jusqu'à il y a encore peu de temps.
St Germain est un artiste que je ne connaissais que de nom (et non,
je ne vis pas dans un trou, d'accord !), aussi m'était-il
difficile d'avoir un quelconque a priori sur sa musique. Ce qui suit
est donc plus le compte rendu d'une rencontre qu'une authentique critique...
Lorsque j'ai introduit Boulevard dans ma platine
et qu'ont retenti les premières notes de Deep In It, la
première remarque que je me suis faite est que ces sonorités
semblaient être celles d'un David Holmes, à l'uvre
sur du détournement de Motown façon Out of Sight.
Puis rapidement, la délicatesse du morceau s'est transformée
non pas en violence mais en authentique rythmique ; de façon
très précise et très subtile à la fois,
St Germain s'octroie près de deux minutes pour atteindre sa vitesse
de croisière. A ce stade, les mouvements de tête se voient
rapidement accompagnés d'un certain trémoussement de l'arrière-train
- if you pardon my french. À l'image de ce morceau, le
premier album de St Germain est un petit bijou qui résume bien
la richesse d'une certaine conception de la musique électronique.
En l'espace de sept minutes, l'artiste joue de nombreuses sonorités,
se permet bon nombres de détours par un jazz très synthétique
et pourtant parfaitement appréciable, et ne perd jamais de vue
le rythme de l'ensemble, simple et efficace.
Si Thank U, Mum' (Everything You Did) s'annonce
d'entrée de jeu plus explicitement dancefloor, avec une
ligne de basse redoutable dans sa répétition inlassable
et des samples de voix aujourd'hui devenus caractéristiques du
genre, c'est pour mieux jouer sur la richesse des notes qui viennent
ponctuer, discrètement, la structure basique du morceau : de
simples bends de guitare, quelques notes étirées
(la reverb joue beaucoup pour la richesse de ces interventions),
ou encore des ponctuations étherées type glockenspiel
(Dieu que j'aime ce mot !) permettent à Thank U, Mum'
d'évoluer en richesse pendant plus de douze minutes, sans jamais
paraître répétitif.
Street Scene (4 Shazz) rentre dans le rythme
plus rapidement que Deep In It, mais s'articule sur les mêmes
ambiances très streetwise qui m'avaient tout d'abord laissé
envisager un émule de David Holmes. Toutefois, ce morceau est
moins électronique et s'inscrirait plus dans une thématique
d'easy listening, teinté d'urbanisme délictueux
et de petites frappes. Les vents et les cordes interviennent tour à
tour pour développer un univers complet, propre à laisser
l'imagination errer dans une ville reformulée à la force
de la musique. Je dois avouer que ce troisième morceau est pour
moi l'un des plus beaux de l'album...
Easy to Remember... revient sur les traces du
jazz avec une boucle de fond très "contrebasse" mise
en valeur par une rythmique plus vive que sur les morceaux précédents.
La construction du titre est plus agressive, et joue de montées
incessantes, avortées un certain nombre de fois avant d'enchaîner
sur l'apparition d'une nouvelle figure. Le sample utilisé (un
discours funèbre à Harlem) s'accorde parfaitement
avec la nostalgie développée par un saxo très libre
en toile de fond, qui semble terminer Easy to Remember... - qui
porte bien son nom - sur une touche de regret, mi-sourire mi-tristesse.
L'enchaînement avec Sentimental Mood est
par conséquent très bien trouvé, comme si la cérémonie
laissait place aux retrouvailles, à une certaine forme de réjouissance.
Tout en retenue, Sentimental Mood semble hésiter à
se lancer dans une véritable célébration et préfère
un temps les aspirations (presque saccadées) aux véritables
épanchements. Mais la musique, comme l'enthousiasme, est plus
forte que la raison et le morceau s'emballe, sans jamais perdre de vue
une certaine décence. On se croirait parfois en plein blaxploitation,
parfois en cur d'un film noir étonnamment joyeux, mais
de l'ensemble se dégage toujours ce jeu de séduction annoncé
par le titre - très bien trouvé comme tous les autres.
Arrivé à ce stade de l'écoute,
What's New? répond à sa propre interrogation en
étant beaucoup plus dynamique, électroniquement parlant,
que ses prédécesseurs. Annoncé comme de l'easy
listening underground house music, What's New? ne trompe
pas son auditeur et mêle habilement house et jazz moderne, pour
le plus grand plaisir des fans de la trémousse tranquille. Un
morceau qui résume bien, à mes yeux, les ambitions musicales
de St Germain sur cet album.
C'est une certaine constance sur Boulevard :
Dub Experience II est un vrai morceau de dub, le phrasé
en moins. De très loin le morceau le plus court de l'album (moins
de quatre minutes), je trouve aussi que c'est l'un des moins intéressants,
et ce en dépit d'une excellente ligne de basse. Trop plat à
mon goût, Dub Experience II est bien une simple expérience,
à laquelle manque la richesse des autres morceaux du disque.
Est-ce pour cette raison que l'ultime morceau de Boulevard
s'intitule Forget It ? Toujours est-il que ce titre revient au
mix jazz/house qui fait la force de l'album, avec une démarche
plus agressive. La basse est ici plus lourde, plus insistante, et les
expressions jazzy sont globalement plus diffuses, les voix plus effacées
- en dehors d'une intervention centrale au cours de laquelle les rôles
sont momentanément inversés.
Alors, electro-jazz ou jazz-electro ? Aucun des deux,
certainement... Je pense que Boulevard affirme la naissance d'un
artiste voué à un véritable mélange des
deux genres, certainement indissociables à ses yeux pour faire
évoluer l'easy listening. A la fois novateur et classique,
Boulevard est une ballade tranquille dans un univers urbain fait
de sonorités.
J'insisterai une dernière fois, pour conclure,
sur la transparence des noms des morceaux, qui renforce l'écoute
guidée des huit morceaux de Boulevard, à mon sens
plus riche si on les joue dans l'ordre. Une bien belle rencontre que
cette première avec sieur St Germain...
Akatomy
/ Février 03