Critique rétrospective de Shot In The Dark,
premier album de Laurent Garnier et premier album du label F Communications.
Si Unreasonable Behaviour sonne comme une interprétation
enfin personnelle de la musique électronique par Laurent et que
30 se traduisait comme une ouverture vers les styles de musique
qu'il affectionne, alors on pourrait définir Shot In The Dark
comme un hommage à la techno originelle et à ses créateurs.
Pourtant, il s'agit d'un album qu'il a produit seul du début
à la fin, alors qu'il a été assisté de Stéphane
Dri aka Scan X sur 30 et de Laurent Collat aka
Elegia sur Unreasonable Behaviour. Par ailleurs, ses derniers
maxis sur Fnac Music Dance Division avaient été
produits pour la plupart chez Ludovic Navarre, ce qui ne fait que renforcer
la singularité de cet album, première longue traversée
en solitaire de Laurent ; c'est d'ailleurs ce qui lui donne son caractère
unique et son incontestable valeur, car encore aujourd'hui, cet album
sonne terriblement bien. Démonstration :
Le voyage commence dans une introduction de vents métalliques
comme il sait si bien les rendre ; hommage immédiat à
Detroit aka The Windy City. Nappes teintées d'acier
qui se lancent, en référence directe aux productions de
Derrick May, petite avancée de charley, et descente d'énormes
basses qui secouent les sens lorsqu'elles s'expriment sur un gros système.
On se trouve en territoire connu pendant les trois premières
minutes, plongé au beau milieu de la scène techno de Detroit
jusqu'à ce que la touche de Garnier vienne se rajouter, à
savoir ces petits rappels de caisse claire et ces variations synthétiques
caractéristiques de Breathless notamment. Shapes Under
Water est donc une très haute ouverture de l'album en terme
de qualité, et reste probablement à ce jour un des morceaux
de Laurent que je préfère.
Astral Dreams (cf. F012)
retourne l'auditeur avec son tempérament agité tandis
que Bouncing Metal sonne comme un de ses cousins éloignés
: une même progression, aux douces sonorités industrielles,
mais non dédiée au dancefloor. Ici, point d'énergie
mais plutôt une visite guidée des usines fantômes
de Detroit, où résonne encore la régularité
des mécanismes automatisés de production. Et cette vague
boréale qui traverse l'espace vide du hall, témoignage
de la beauté synthétisée par l'atmosphère
de la ville.
Beauté renversée dans Rising Spirit,
hommage magnifique à une personne proche de Laurent, disparue
à cette époque. Comme une extension de Bouncing Metal,
l'expression nocturne, au creux de cette usine désaffectée,
d'une tristesse parfaitement humaine et d'une larme heureuse versée
devant le sourire de cette âme qui s'élève vers
le repos...
Puis la tendance s'inverse à nouveau, comme dans
un set de Laurent où l'on ne sait jamais ce qui peut suivre,
avec l'arrivée d'un groove expressif dans Harmonic Groove,
parent pauvre (avouons-le) de Rex Attitude. Heureusement,
la remontée est garantie avec The Force. Sans être
une copie conforme des productions typées de Chicago, on ne peut
s'empêcher de penser au Black Out de Lil Louis en entendant
cette voix d'outre-tombe scander "House Force" ou "May
The Force be with you" sur une bonne grosse basse. Minimalisme
chaleureux de rigueur mais qui ne fait qu'amplifier l'effet de chaque
élément. Trop bon !!
Geometric World est dédicacé à
Manu Le Malin, le ton est donc donné d'entrée. Ambiance
sombre, tempo soutenu mais pas trop, légères saturations
et une ligne de basse qui miaule de simplicité. On sent déjà
l'envie de jouer avec la propreté du son, tendance qui explosera
un an après avec le Flash de Green Velvet sur Relief.
Puis retour au calme sur 022, douceur aquatique
que l'on pourrait interpréter comme un hommage privée
à Delia, pour son 22ème anniversaire, tant on ressent
de respect intime dans ce collage délicat de sons. Très
beau, très humble.
Pour la petite histoire, Rex Attitude a été
pressé une première fois dans une version comportant une
introduction plus longue mais qui n'a pourtant jamais été
vendue. Pourquoi ? Comme son nom le sous-entend, Rex Attitude
est dédié au public du Rex, et plus particulièrement
aux personnes qui ont "réveillé" Paris le jeudi
soir pendant deux ans lors des légendaires soirées Wake
Up!. C'est la raison pour laquelle cette édition, magnifiquement
gravée de messages et limitée à mille copies, a
été distribuée en cadeau d'adieu aux personnes
qui étaient présentes lors de la dernière soirée
Wake Up!, le jeudi 2 juin 1994.
Toutefois, Laurent a vraiment bien fait de laisser ce
titre sur l'album car la puissance de Rex Attitude est indéniable.
Impossible de ne pas se laisser aspirer par ce seul son qui mène
vos sens dans un tunnel d'énergie, contruit seconde après
seconde par les différents ingrédients qui se mêlent
et baisent littéralement entre eux. Une sensualité subtile
et un hommage à Maurizio au passage, voilà la force de
ce morceau.
Enfin, les deux titres qui concluent
le CD sont des hommages aux producteurs du label Underground Resistance.
Raw Cut, au groove squelettique, rappelle (de loin) les
premières sorties de Jeff Mills, tandis que Track For Mike,
comme son nom l'indique, est clairement revendiqué. Clameur calme
qui aurait été soi-disant refusée par Mad Mike,
non pas pour des critères de qualité de production mais
sous prétexte qu'un blanc ne pouvait sortir de disque sur Underground
Resistance... Quoi qu'il en soit, le track porte bien l'empreinte
sans compromis des sorties UR, même si Laurent ne porte pas de
balaclava en allant faire ses courses...
L'édition en vinyle de Shot In The Dark
ne comporte pas Astral Dreams, déjà sorti en maxi.
Par contre, un titre supplémentaire y figure : Silver String,
petite anecdote sans prétention basée sur un riff de basse
et un couinement de cuivre synthétique. Dispensable.
En revanche, il existe une édition limitée
en vinyle jaune, introuvable aujourd'hui, sur laquelle figure une piste
cachée, non mentionnée sur la pochette pour cause de droits.
Le deuxième morceau de la face D qui n'en compte normalement
que deux s'appelle donc Oral Sex et il s'agit d'une bombe minimale
from Chicago qui sample sans honte un titre anglais inconnu (morceau
de hip-hop, je crois...) sur lequel une prostituée jouit
pleinement de sa rencontre avec un bobby. Il suffit de l'entendre
une fois pour immédiatement accrocher. Excellente initiative
à connotation sexuelle dans la lignée cochonne des Planet
Sex, Pigalle et autres Orgasm.
Pour conclure cette critique fleuve, je ne vanterai
pas le caractère indispensable de cet album car il découle
de toutes ces lignes, mais je reviendrai sur son titre, inspiré
par une nuit de conduite, dans le brouillard des autoroutes anglais.
Shot In The Dark : une tentative singulière, volontaire,
loin des lignes tracées par le marché, et qui n'a pas
manqué sa cible en ce qui me concerne.
J-Me
/ Décembre 02