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Think Twice

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Interview 008

{Think Twice}{28/01/2005}
{Paris}

Ayant rencontré les membres de Think Twice à l'occasion du F Com Festival organisé à La Cigale en avril 2004, il aura toutefois fallu attendre neuf mois pour trouver une date qui leur convienne. Ensuite, il m'aura fallu neuf mois supplémentaires pour mettre en ligne cette interview, suite à différents projets en cours, dévoreurs de temps. Autant dire qu'elle revient de loin.

Fort heureusement, son contenu reste toujours d'actualité : un état des lieux du monde musical d'aujourd'hui, une réflexion sur la société, tantôt sombre, tantôt optimiste, mais qui nous démontre bien que ces trois musiciens ne sont pas uniquement des agitateurs de fools, loin de là.


Sancho : Avez-vous déjà donné beaucoup d'interviews ?

Macdara : Oui.

Jean-Christophe : Beaucoup, tout est relatif, mais nous en avons donné quelques-unes.

Et ça s'est passé comment ?

JC : Plutôt bien.

C'est vrai ?

JC : Oui, sincèrement. On est tombés sur des gens plutôt sympas, intéressés et intéressants.

(...)

M : Avant que tu arrives, on parlait justement des relations entre l'industrie de la musique et le journalisme, et je trouve qu'aujourd'hui, la presse musicale française manque cruellement de journalistes compétents. Ils ont toujours du mal à donner un avis qui soit vraiment personnel...

Ils s'occupent uniquement de la promotion.

M : Leur rôle n'est plus d'informer...

JC : C'est notamment la raison pour laquelle on s'estime heureux d'avoir figuré dans Teknikart, Trax ou Les Inrocks ; on a eu une certaine presse sans avoir acheté une seule page de publicité, même pas un petit encart. De nos jours, c'est presque un exploit.

M : En même temps, on est signés chez FCom.

JC : C'est vrai qu'on joue de la notoriété, de la visibilité du label, mais...

C'est aussi le boulot de la responsable presse chez FCom, vous obtenir une certaine couverture médiatique, non ?

M : Elle a très bien bossé. C'est clair. Mais je discutais dernièrement avec un ami, passionné de musique, qui assiste au moins à deux concerts par semaine sans être musicien pour autant et il me confiait qu'il avait arrêté son abonnement aux Inrocks parce que le contenu était devenu trop promotionnel... Je ne sais pas si tu connais le magazine anglais Wired, mais j'y suis abonné et j'adore. Ils traitent de la musique expérimentale mais ne se focalisent pas sur une seule personne. Ils conservent une certaine indépendance. Par exemple, tu peux très bien trouver un article sur James Murphy de LCD Soundsystem à côté d'une colonne sur un mec dont tu n'as jamais entendu parler. Ils parlent aussi des trucs qui sortent sur CDR, K7... Alors je reste conscient du facteur humain dans ce milieu, des questions de réseau, mais bon... On a eu la chance d'être signés sur un label qui n'est pas totalement inconnu, donc on a bénéficié de quelques interviews qui se sont très bien passées.

Et quand vous avez lu ce qu'il en sortait, est-ce que ça vous a plu ?

M : Pas toujours, mais ça reste intéressant...

JC : Suite à une interview, nous n'avons jamais eu un papier désagréable. Par contre, c'est vrai qu'on trouve un peu frustrant de passer une heure avec un journaliste, à raconter notre vie, pour se retrouver avec un papier de dix lignes où ressortent uniquement les clichés, c'est-à-dire le côté punk-rock, alors que ça n'est absolument pas ce que nous avons mis en avant. On ne peut pas renier cette influence mais nos compositions restent quand même très électroniques... D'ailleurs, le morceau qui marche le mieux en ce moment, c'est ITWFM (The Wannabe Lost On The Forbidden Planet Mix), une version électronique qui figure sur la compilation Misch Masch réalisée par Tiefschwarz. Alors se retrouver avec dix lignes où l'on ne parle que du côté social, presque politique des paroles... D'autant plus que nous sommes souvent à prendre au deuxième degré... L'album représente peut-être une critique sociale de notre époque, mais il n'est pas non plus très revendicatif... On n'est ni punk, ni révolutionnaires, donc c'est rageant de se retrouver catalogués dans trois stéréotypes sur dix lignes alors qu'on a passé plus d'une heure à essayer d'expliquer qul'on était, justement, plus que ça.

M : Je tiens à préciser que nous ne sommes pas des punks. C'est clair. Je ne sais pas si nous sommes des révolutionnaires, mais le fait d'être perçus comme tels, ça nous a surpris...

Vous avez quand même sorti un premier maxi qui s'appelait Under The Bombs , suivi d'un album qui s'appelait Unemployed avec des textes évocateurs, donc même si vous ne cherchiez pas à véhiculer ce message, vous l'avez provoqué, non ?

JC : Oui.

M : Mais ça montre surtout à quel point notre époque est pauvre. Si c'est ça d'être engagé... C'est comme la politique de gauche en France : aujourd'hui, c'est la gauche-centre des années 60. On entend dire que c'est l'extrême-gauche, mais c'est la gauche-centre... Tout s'uniformise, tant à droite qu'à gauche, ça n'est plus que du marketing politique en somme. Pour en arriver à ce que nous soyons perçus comme des révolutionnaires/engagés...

JC : Elle est pauvre, la révolution...

M : Bien sûr, on pourra nous reprocher d'avoir pris le parti de rédiger un dossier de presse selon une structure un peu différente de ce qui se fait d'habitude et d'avoir brouillé les pistes, mais c'était surtout pour que les journalistes et le public aillent chercher plus loin ; lorsqu'on écrit qu'on ne veut pas répondre aux questions que l'on nous pose sur notre musique, c'est au second degré. Il faudrait être un mauvais journaliste pour ne pas aller plus loin, mais c'est le problème : aujourd'hui, chaque critique de disque n'est plus qu'un vulgaire copier/coller du dossier de presse dans lequel un journaliste a changé quelques mots. On ne donne plus aucun avis...

C'est vrai, mais il faut aussi te placer de l'autre côté de la barrière : certains journalistes s'investissent dans leur travail, mais la plupart exercent ce métier sans réelle vocation, donc quand on leur demande de pondre deux papiers par semaine sur un sujet qui ne les intéresse pas plus que ça, souvent, ils se contentent de produire.

M : Effectivement. J'ai récemment pris connaissance des conditions de travail des journalistes et je pense qu'ils sont confrontés aux mêmes problèmes que les musiciens en ce moment : le secteur repose sur un gros paquet de fric, représenté par les multinationales. Soit l'on entre dans ce système et l'on accepte de n'être qu'un pantin, soit l'on décide de rester en dehors du système. C'est un peu comme ceux qui vendent des fromages fabriqués artisanalement...

La difficulté réside dans l'équilibre entre ces deux modes de fonctionnements : rester sur la périphérie du système.

M : Exactement.

Et c'est ce qu'un label comme FCom parvient à faire.

M : Ils y arrivent... (À Jean-Christophe) Il faut absolument que je t'amène cet article sur les conditions de travail des journalistes, parce que ça m'a fait un choc. Je comprends mieux maintenant à quel point la presse écrite en souffre, que ce soit en France ou même partout dans le monde puisque ce sont les mêmes mécanismes qui entrent en jeu. C'est vraiment dommage.

JC : Je pense aussi qu'on vit à une drôle d'époque. L'histoire d'un groupe ne peut plus ressembler à celle d'un groupe né dans les années 60-70. L'information circule tellement vite aujourd'hui que l'on n'a plus le temps de découvrir un album. ; à peine sorti, il est déjà consommé, digéré...

M : Et il y a tellement de musique qui sort maintenant...

JC : Avec Internet, tu peux avoir accès au dernier album qui soit sorti à San Francisco avant même qu'il soit commercialisé. Je me souviens qu'au début des années 90, quand tu t'intéressais à la musique, si tu habitais en banlieue ou en province, il fallait encore se bouger un peu le cul pour trouver un disque. C'était une vraie quête. À l'heure actuelle, tout est facile, tout est accessible, et du coup, pour te donner des repères, on te "prémâche" des avis, des goûts musicaux, le bon goût...

Benoît : L'esthétique.

JC : Voilà. On te "prémâche" tout ça. Les gens finissent alors par s'attacher à un journaliste ou à une personnalité qui va influencer par ses goûts toute la scène pendant six mois sous prétexte qu'il est en vogue et que l'on va donc s'intéresser à ce qui l'intéresse... Parfois, c'est pertinent, car certaines personnes sont effectivement intéressantes et ça vaut la peine de s'intéresser à ce qui les intéresse, ça me semble assez logique.

Oui, je suis d'accord.

JC : Mais ça finit par devenir une dictature du bon goût. Un peu comme Teknikart qui t'impose le bon goût...

M : Ça, tu le mets pas dans l'interview. (Rires) On peut pas dire du mal de Teknikart.

Mais ça se sait...

M : Tout le monde le sait. À tel point que c'est presque devenu positif de ne pas être aimé par Teknikart...

JC : Mais Teknikart propose d'excellents articles de fond... Je me souviens notamment d'un article sur la post-critique... C'est notre époque. De toute façon, tu ne peux plus essayer d'émerger ou de te distinguer de quoi que ce soit ; tu es toujours immédiatement replacé dans un courant parce que tout a déjà été tellement détaillé, critiqué, analysé par les sociologues, les experts en marketing qu'il existe forcément une case où te placer. Même la motivation de se distinguer est devenue banale aujourd'hui. Elle est dépassée. D'ailleurs, vouloir se distinguer, réinventer la musique, ça ne veut plus rien dire aujourd'hui. Mais la plupart des journalistes attendent encore un mec qui va leur révolutionner la musique, or je n'y crois plus une seule seconde parce qu'on est blasés, surinformés, sursaturés...

M : Nous sommes à la fin de l'histoire. Le rock est fini, les Etats-Unis sont finis, il n'y a plus de centre du monde... Faut arrêter. Je suis en train de lire la biographie de Nick Drake et il parle justement de la façon d'écouter la musique à son époque : c'était en 1968, il écoutait les Beatles, il était à la faculté et il raconte qu'un mec avait réussi à se procurer un album de Captain Beefheart avant que tous les autres l'aient. Du coup, ce mec avait loué sa chambre avec la platine disque, faisait payer un droit d'entrée à ceux qui voulaient écouter l'album, pour se faire un peu de thune, et les mecs venaient vraiment écouter en silence l'intégralité de l'album. Je me rappelle avoir vécu un peu la même chose avec les K7 quand j'étais plus jeune : on allait chez quelqu'un, on écoutait un album puis on l'enregistrait. Maintenant, tout est à disposition. Cet après-midi, on écoutait des trucs que JC nous a trouvés parce qu'il est DJ...

JC : Et même si je critique cette dérive, moi aussi, je surconsomme, je survole des trucs sans m'y attarder, je télécharge, j'écoute, je vais acheter ce qui m'intéresse...... Je me souviens de la sortie de Disintegration , le dernier album de The Cure : on était partis à la FNAC , il y avait plein de corbeaux venus acheter leur album et on s'était ensuite retrouvés dans un pub de la rue Saint-Denis. Le mec du pub avait mis le CD et tout le monde avait écouté le dernier album de The Cure avec sa pinte de bière...

M : Dans la même veine, Nick Drake raconte qu'ils passaient des heures à se lire des passages du Seigneur des Anneaux... Mais maintenant, la musique est devenue tellement disponible, jetable... D'ailleurs, je pense que le temps des albums est révolu ; on revient à l'époque des singles , des tubes. Tout le monde prétend que ça va changer mais je pense que c'est trop tard : désormais, le single fera marcher l'album et non l'inverse.

JC : Je pense que c'est déjà la fin des maxis...

Oui, je suis d'accord.

JC : Je pense qu'au contraire, cette crise va épurer la scène musicale et qu'on va revenir vers de vrais albums conceptuels, de vrais artistes qui vont tenter de raconter des histoires... Des concepts dans le bon sens du terme, une vraie histoire, une vraie substance dans l'album et pas seulement une collection de featurings et de thèmes tendance...

M : Dans son bouquin, Nick Drake raconte aussi qu'à son époque, tout le monde savait qui était en tête des charts ; aujourd'hui, plus personne ne le sait parce que ça ne veut plus rien dire. D'ailleurs, est-ce que tu sais qui est N°1 en ce moment ?

JC : Star Academy ?

M : Tu vois.

Il suffit de jeter un oeil sur iTunes Music Store...

JC : Et quand tu vois qu'en Angleterre, le dernier N°1 n'avait fait que 25.000 ventes... T'imagines ? N°1 en Angleterre avec 25.000 ventes...

M : C'est rien.

JC : Voilà, c'est un super exemple de ce qui se passe aujourd'hui.

M : Du coup, c'est un peu ironique ce qui nous arrive avec l'album : on a choisi de l'appeler Unemployed pour plaisanter, mais depuis, c'est un peu comme une malédiction qui nous suit...

JC : C'est un leitmotiv.

M : (Rires) On est toujours tous les trois au chômage. Personnellement, je vis de la générosité des autres. Je bosse de temps en temps et je cherche du travail en ce moment : j'envoie des CV...

Tu cherches dans quel secteur ?

M : N'importe quoi. Le journalisme... N'importe quoi. Qu'est-ce que tu peux me proposer ? Dernièrement, j'ai fait du télémarketing. Et je vais essayer de trouver une place comme prof d'anglais parce que j'ai déjà une expérience en tant que tel.

JC : Je t'ai déjà conseillé d'aller voir les établissements privés, les écoles de commerce, de marketing... Ils changent les professeurs tous les deux mois...

M : Je sais, je sais...

JC : Ils recherchent toujours des professeurs, mais il faut que tu ailles frapper aux portes directement.

Ça sent le vécu...

JC : Oui. J'ai fait une école de publicité, l'ISCOM, et j'avais justement un professeur irlandais. Il était génial mais c'était un alcoolique fini : après trois mois, il s'est barré, on s'est retrouvés sans prof pendant plus d'un mois, ils en ont retrouvé un... C'était assez folklorique compte tenu des frais de scolarité...

M : Pour en revenir à la musique, plus on avance dans ce milieu, plus on se rend compte que beaucoup de musiciens sont dans les mêmes conditions que nous : aujourd'hui, on peut difficilement vivre de la musique. Le marché est tellement éclaté...

JC : Et c'est assez paradoxal parce qu'on croise des gens qui nous disent : "Mais vous, ça va, Think Twice, ça va bien marcher, vous êtes sur FCom."

M : Exactement. C'est hallucinant. Ils se rendent pas compte de la situation.

JC : Ça paye pas...

M : En tout cas, pas sur FCom. Maintenant, si les autres offrent plus... (Rires)

JC : Unemployed est vendu à dix euros sur lesquels on touche quelques points... De toute façon, on n'en verra pas la couleur avant un bon moment... Quant aux concerts, on touche un cachet toutes les deux dates, pour un de nous trois, donc... Je suis le seul qui s'en sort de temps en temps parce que je tourne en tant que DJ, et encore, en ce moment, c'est un peu creux... Alors si on se concentre sur le live...

La plupart des artistes signés sur FCom , qui est pourtant un label indépendant reconnu, vivent sur les travaux qu'ils mènent en parallèle pour d'autres artistes, qu'il s'agisse de production, mixage, réalisation artistique...

M : Exactement. Des arrangements...

J'en connais aussi qui sortent des disques sur des labels plus petits, sans vraiment toucher d'argent dessus, et qui vivent sur une autre activité totalement détachée de la musique.

M : Je pense que ça va être notre cas.

JC : Je devrais travailler chez RFI avec Ben, pour faire du montage... On aurait des horaires variables, ce qui nous permettrait de continuer à faire de la musique.

Je me souviens qu'il y a quelques années, j'en avais discuté avec un de mes amis, peintre à ses heures perdues. C'était l'été, on était à Londres et on avait passé l'après-midi dans un pub à discuter. Après quelques heures et quelques bières, on était arrivés à la conclusion que les vrais artistes du troisième millénaire allaient être ceux qui n'exerceraient pas leur art en tant que professionnels.

JC : C'est tout le paradoxe. On a l'air de se plaindre, mais je suis bien conscient de notre exceptionnelle richesse : ne pas être dépendants de ce qu'on fait, ne pas être obligés de faire des compromis... On a bénéficié d'un liberté totale sur Unemployed, FCom ne nous a rien imposé et je peux même t'avouer que certains morceaux sont partis au mastering sans avoir été écoutés... On a vraiment beaucoup de chance d'être signés chez FCom.

M : C'est une aventure...

JC : C'est génial, mais la réalité te rattrape très vite : le quotidien, payer le loyer...

M : Récemment, on a joué sur la péniche Concorde Atlantique et j'ai discuté avec un mec. Je lui expliquais que c'était pas évident pour moi, que j'avais pas de thune... J'étais en train de râler quand il m'a raconté qu'il avait tout quitté pour monter à Paris. Avant, il habitait en Auvergne ; il aurait très bien pu y rester, se marier, trouver un boulot, mais il aurait probablement regretté. Et ça m'a remis une claque. Je me suis dit qu'il avait raison, qu'il avait fait le bon choix...

Mais pourquoi est-il monté sur Paris ?

M : Pour faire de la musique. Donc, même si on se plaint pas mal, on est plutôt bien lotis...

JC : Surtout en ce moment.

M : Mais un artiste sera toujours prêt à tous les sacrifices pour exercer son art comme il l'entend. On n'a peut-être pas de maison, on n'a peut-être pas de voiture, mais on a fait un album.

C'est juste une question de valeurs : il y a des gens pour qui c'est important de faire de la musique...

JC : Exactement. Aujourd'hui, c'est une question de valeurs. Du coup, il ne devrait plus rester que ceux qui sont vraiment motivés ; c'est le côté positif. En fait, on se rapproche de la situation des années 80, quand tous les petits labels indépendants fonctionnaient avec une réelle indépendance financière...

Peut-être, mais que sont devenues les personnes qui ont monté ces structures indépendantes ?

JC : Pascal Nègre, Santi, anciennement batteur de la Mano Negra et qui produit Popstars aujourd'hui...

Ce sont ces mecs qui ont finalement généré le système. C'est le vrai problème : une fois arrivés en haut, quand ce sont eux qui contrôlent le marché, ils ne se souviennent plus de leurs origines, des racines... Quelque soit le domaine, rares sont ceux qui arrivent à garder la tête froide...

JC : Et c'est un peu étrange parce que les premières majors, nées dans les années 50, sont issues du travail de passionnés. Par exemple, Eddy Barclay, malgré tout ce que l'on sait, a été l'un des premiers à produire du jazz en France. À l'époque, dans les maisons de disques, l'influence du directeur artistique était encore supérieure à celle du directeur marketing ou du responsable des ventes ; aujourd'hui, c'est à peine s'il a autant de pouvoir qu'un pigiste... Le problème vient de là, donc le jour où ils vont comprendre que ce n'est plus dans la musique qu'il faut investir, tout devrait s'assainir et ceux qui occuperont les hauts postes auront de vraies valeurs ; ils y seront pour de vraies raisons. Enfin, j'ose espérer...

M : Alléluia. (Rires)

JC : Alléluia. Inch'Allah, plutôt...

M : Inch'Allah. (...) Aujourd'hui, on n'est plus à la recherche d'informations mais à la recherche d'un sens ; depuis que je suis équipé d'une connexion Internet à haut débit, je peux télécharger des conneries à longueur de journée, je nage dans un océan d'informations...

Mais tu as besoin de repères.

M : Voilà.

JC : C'est ce que je disais tout à l'heure et c'est la raison pour laquelle des mecs émergent, s'imposent comme têtes pensantes. On assiste à l'apparition de petites communautés, souvent nées sur Internet, qui regroupent un cercle fermé d'individus partageant une valeur commune...

M : Mais ça n'est pas suffisant. La vie ne se résume pas à un échange d'informations ; si tu t'enfermes dans une pièce avec un accès Internet et tout le nécessaire pour survivre, tu craques après seulement quelques jours... Tu conserves le besoin du contact humain. Et dans un sens, la musique est également un système d'informations, même si elle ne comporte pas de paroles : c'est ta sensibilité à ses vibrations, à la façon dont ses informations sont transmises que tu vas aimer un morceau de musique. Plus j'avance dans la musique et plus je me rends compte que c'est ce qui m'intéresse. Ben et JC ne partagent pas ce point de vue, mais je considère la musique comme une forme de méditation. Récemment, lors d'une balance, JC envoyait les éléments rythmiques l'un après l'autre alors que je me déplaçais dans la pièce pour écouter, et j'ai commencé à entendre... Tu sais... Quand on met un son en boucle, on entend évidemment l'élément frappé, mais parfois, on entend aussi la pièce dans laquelle a été enregistré le son.

Peut-être...

M : Tu commences à entendre les sons accidentels, comme celui de la chaise qui grince dans Funky Drummer de James Brown, celle du batteur Clyde Stubblefield... Bref, j'étais entouré de toutes ces vibrations... C'était une sensation très étrange. On nous parle tout le temps de nouvelles musiques, mais les fondations restent toujours les mêmes depuis des siècles : une simple pulsation...

Est-ce que vous avez vécu la naissance de la musique électronique ?

JC : Oui.

B&M : Non.

Je vous pose cette question parce que les sensations décrites par Macdara correspondent probablement à ce que tous les ravers des premières heures ont vécu...

JC : Tout à fait. La découverte des raves au début des années 90, c'est clair...

M : C'est une question de transe. Je suis originaire de Dublin, mais j'habitais à Paris quand la musique électronique a décollé en Irlande. C'était un peu avant la France, sans doute à cause de la proximité avec Londres, mais ce qui a énormément contribué au phénomène, c'est l'ecstasy.

En France aussi, faut pas se leurrer...

M : Oui, mais sans doute moins qu'en Irlande. À l'époque, avec le processus de paix engagé entre l'IRA et l'Irlande du Nord, les gangs avaient besoin de trouver rapidement de l'argent. Tu pouvais engager un tueur à gages pour une centaine d'euros... Du coup, ils se sont aussi lancés sur le marché de la drogue. Bien sûr, ça reste flou, mais des colombiens sont venus, ils blanchissaient leur argent via le marché de l'immobilier... En parallèle, des clubs se montaient... Quand j'ai quitté Dublin, il y avait trois boîtes de nuits ; à mon retour, trois ans après, il y en avait plus d'une quinzaine. Le business de la musique électronique s'est mis en place... Bref, je n'ai pas le même background que vous en ce qui concerne la musique électronique...

Même si les autres musiques ne sont pas vides, je crois que cette notion de transe est spécifique à la musique électronique...

JC : Ayant connu la scène rock, ma rencontre avec la musique électronique constitue quand même une révélation pour moi...

Disons qu'un concert de rock te tient pendant deux heures alors que tu peux passer une nuit en soirée sans vraiment redescendre...

JC : C'est la raison pour laquelle nous aimons le phénomène de fusion entre rock et musique électronique qui se produit à l'heure actuelle : l'intégration de sonorités en provenance du rock tout en conservant cette vibe électronique...

Je ne suis pas vraiment convaincu pour le moment... Je n'ai pas encore entendu d'hybrides entre les deux courants qui soit très probant. D'ailleurs, tu l'as dit toi-même : c'est votre remix électronique qui fonctionne le mieux, très certainement parce qu'il est beaucoup plus facile à jouer en club. Je pense que nous ne sommes pas encore arrivés au stade où l'on peut faire danser des clubbers sur un morceau rock.

JC : Détrompe-toi. Samedi soir, on a joué sur la péniche Concorde Atlantique et vers trois heures du matin, après Jasper Dahlback, je leur ai collé Téléphone, The Doors, The Rapture, un morceau très minimal avec beaucoup de guitare...

Et alors ?

JC : Ils ont commencé un pogo dans la salle. Sur Argent trop cher de Téléphone... Sachant qu'il n'y avait que des petits jeunes, des étudiants...

M : Ils ont adoré, mais je comprends ton point de vue. Quand on joue en live, ça dure environ une heure ; quand ils prennent les platines, ils mixent près de cinq heures... Bien sûr, ils sont très concentrés sur ce qu'ils font, ils amènent le public quelque part, mais quand on joue en live, on doit tenter d'obtenir les mêmes résultats en très peu de temps, tout simplement parce qu'on ne peut pas tenir aussi longtemps. J'aimerais bien essayer de segmenter le live sur plusieurs heures mais les salles s'y prêtent rarement. Je me souviens qu'au Rex, le public ne nous prêtait pas vraiment attention parce qu'ils étaient venus pour danser, or notre musique n'est pas très linéaire ; elle comporte des surprises... Du coup, quand le DJ a posé le premier disque, le public était ravi, très réceptif. Ils ne réalisent pas qu'un disque est réalisé dans un studio, que le son est compressé, tandis qu'un live prend vie devant eux...

Ce sont deux prestations différentes : un DJ dispose de plus de temps et il ne prépare pas ce qu'il va jouer...

JC : De toute façon, le public n'a pas les mêmes attentes.

La marge de manoeuvre par rapport au public est plus large pour un DJ ; un live, même s'il dispose d'une certaine interaction, doit être professionnel avant tout, et ce n'est qu'une fois cette base parfaitement maîtrisée que tu peux te permettre d'improviser dessus. C'est vraiment différent.

JC : Exactement, or nous en sommes encore au stade où l'on travaille cette base. J'adore le live, mais je n'ai pas du tout les mêmes sensations que derrière les platines, touts simplement parce que ça fait dix ans que je mixe ; j'ai déjà connu tous les types de soirées : des soirées merdiques sans personne, des soirées géniales, des soirées avec le connard qui vient te casser les couilles... Je les ai toutes vécues derrière les platines, donc sans être trop sûr de moi, je sais où je mets les pieds, je vois où je peux emmener le public, vers quelle ambiance... Tandis qu'en live, tu es toujours sur la corde raide, à te demander si tu vas suivre techniquement... Alors réussir à transporter le public en moins d'une heure de temps... C'est très différent et tant que l'on ne maîtrisera pas ce live sur le plan technique, on ne pourra pas être suffisamment à l'aise pour qu'émergent des éléments plus libres...

Est-ce que vous avez fait évoluer le live depuis votre concert à La Cigale, en 2004 ?

JC : Oui. On a bien travaillé les enchaînements...

M : Tu sais, JC est derrière les platines depuis dix ans, mais j'ai fait les Beaux-Arts, j'ai participé à des performances artistiques, donc ça fait dix ans que je suis derrière le micro...

JC : De toute façon, c'est clair que tu es beaucoup plus à l'aise que nous sur scène...

M : Je ne pense pas que ce soit juste une question de maîtrise. En concert, des groupes comme CAN ou Sonic Youth ne vont pas te rejouer leurs albums, donc je pense qu'il faut jouer quelques morceaux connus mais il faut aussi suivre un moment. J'ai écouté beaucoup de jazz. Charles Mingus racontait que, dans les années 30, Coleman Hawkins jouait toujours le solo de Body and Soul sur scène parce que c'était ce que le public voulait écouter ; aujourd'hui, si je vais assister à un concert de jazz, j'aime qu'il se passe quelque chose dans la salle, que le mec ne soit pas juste en train de jouer son disque.

JC : Malheureusement, tu ne représentes pas la majeure partie des gens.

M : Je pense que je représente beaucoup plus de gens que tu ne penses.

JC : La plupart des gens disent qu'ils aimeraient bien entendre des morceaux différents, mais une fois dans la salle, s'ils n'entendent pas exactement ce qu'ils connaissent et ce qu'ils vont pouvoir chanter...

M : Honnêtement, je n'en suis pas si sûr.

JC : Le public a souvent besoin de connaître pour s'accrocher ; s'ils ne connaissent pas, ils se perdent rapidement...

M : Peut-être, mais souviens-toi des deux plantages techniques que l'on a rencontrés lors du dernier concert ; j'ai adoré...

Parce que tu perds le contrôle...

M : Voilà. Et le public se rend compte que tout se passe en direct, comme lorsqu'un DJ joue avec le sillon d'un disque...

JC : C'est vrai, mais les morceaux qui ont le plus marché restent quand même Under The Bombs, Welcome to your future et ITWFM ; quand tu as dit "I-T-W-F-M" au micro, ils ont tous commencé à crier parce qu'ils connaissaient le morceau et qu'ils avaient tous la compilation de Tiefschwarz.

M : Oui, mais...

JC : Il faut savoir jouer sur les deux tableaux.

M : Alterner des moments de tension et de résolution ; s'il n'y a que des moments forts, ça devient lassant. Peut-être que le public attend uniquement des morceaux travaillés, aux rendus commerciaux , mais la musique se doit aussi d'être spontanée. En ce qui me concerne, je travaille sur d'autres projet en parallèle, des performances, et j'ai pu me rendre compte que les gens sont beaucoup plus disponibles qu'on ne croie.

JC : Je suis d'accord, Macdara, mais tu te bases sur le public de performances artistiques à Mains d'Oeuvres...

M : Attention, tout le monde n'a pas aimé...

JC : D'une part, tu joues souvent à Paris, et quand tu joues en Province, c'est plutôt dans des mini-ghettos artistiques, intellectuels, qui ne représentent pas la masse.

M : Je sais pas...

JC : Faut pas se leurrer : ce qui marche le mieux, ça reste les soirées dans les campings, T-Rio, La Chupetta...

M : C'est quoi La Chupetta ?

JC : (Rires. Il fredonne.) La Chu-pet-ta, na-na-na-na...

M : Je connais pas.

JC : Ce que je veux dire, c'est que tu ne peux pas faire de généralités sur le public qu'on rencontre...

Il m'est venu récemment une question que je veux vous soumettre. Prenons les standards de la chanson français : Claude François, Joe Dassin... Ces personnes ont donné naissance à des chansons qui ont très bien marché quand elles sont sorties, mais qui fonctionnent toujours aujourd'hui, vingt-cinq ans après ; si tu passes Alexandrie, Alexandra à des gamins de vingt ans, tu peux être sûr que ça va marcher.

M : C'est une super chanson...

Prenons maintenant un tube des cinq dernières années ; je suis sûr qu'en 2020, il ne fera pas le même effet.

M : Comment tu peux le savoir ?

JC : On n'en sait rien.

C'est mon avis.

M : Je suis pas aussi sûr...

Du coup, je me demande pourquoi on n'arrive plus à sortir de telles chansons aujourd'hui, qui puissent avoir autant d'impact.

M : Je ne suis pas d'accord. Il y a encore de très bonnes chansons qui sortent...

JC : Le contexte était complètement différent : à l'époque, il n'y avait pas autant de tubes qu'aujourd'hui, pas autant de producteurs, de radios... Pour le grand public, le choix musical était assez restreint. Du coup, tout le monde écoutait la même chose. Les morceaux de Claude François ont dû être diffusés un nombre de fois...

Tu penses que le succès de ces chansons viendrait du matraquage ?

JC : Complètement. Je pense que c'était vraiment une question de choix. Maintenant, Claude François avait un certain talent ; j'aime bien la musique populaire et je pense qu'un succès populaire ne naît pas uniquement du marketing. Le public n'est pas abruti à ce point...

M : Moi aussi, j'aime beaucoup la musique populaire, même si je joue dans des ghettos artistiques. D'ailleurs, si je joue un tube dans un de ces ghettos artistiques, il fonctionnera également.

JC : Bien sûr.

M : Sur Unemployed, nous n'avons pas cherché à travailler les mélodies, mais actuellement, on y fait beaucoup plus attention pour obtenir des morceaux qui soient plus accrocheurs ; la mélodie accroche l'oreille et les paroles t'empêchent de partir. Voilà, c'est tout simple. Alors Alexandrie, Alexandra... Ne serait-ce que le titre... Et la musique est truffée de règles comme ça...

Est-ce que tu sous-entends qu'il existe des techniques pour composer un tube ?

M : Peut être, mais s'il en existe, elles sont inconscientes. Étienne Roda-Gil, qui a écrit Alexandrie, Alexandra, avait déjà écrit énormément de chansons pour d'autres artistes, donc il avait vraiment rodé son travail. En tant que fils d'immigrés, il a aussi écrit des textes engagés...

JC : Un succès dépend de plusieurs paramètres : un contexte, une composition, une personne... Claude François était un bosseur, une bête de scène... Aujourd'hui, il n'existe plus personne qui travaille comme lui, communique aussi bien avec le public...

M : Puff Daddy... (Rires)

JC : Les gens ont beaucoup plus de recul qu'avant, mais paradoxalement, des icônes populaires continuent d'émerger...

M : J'étais chez une amie, à Dublin. Elle a une fille de deux ans. Je la sortais du siège, à l'arrière de la voiture, et je lui ai dit : "Do you want me to take care ?" Elle a commencé à fredonner Take Me Out de Franz Ferdinand. Tu imagines ? Elle a deux ans et elle connaît déjà ce morceau. Elle l'écoute en boucle, c'est sa chanson préférée. Si c'est pas la définition d'un tube...

B : Sauf que Franz Ferdinand ne fera pas date, c'est sûr.

M : Tu as tort. Take Me Out comporte d'excellentes lignes mélodiques. Un groupe comme U2 a sorti des tubes qui sont restés dans les esprits alors qu'on devait probablement penser que ça ne durerait pas. Il suffit de jouer les premières secondes de Sunday Bloody Sunday, la ligne de batterie... (Il imite le son de la batterie.)

B : C'est pas pareil...

Les tubes d'aujourd'hui sont quand même beaucoup plus pensés comme tels, avec d'énormes moyens marketing derrière... C'est la raison pour laquelle je pense que l'on ne s'en souviendra pas dans vingt ans.

M : Prends les tubes de rap : ils ne respectent pas ces règles et ce sont pourtant des tubes dont les gens se souviennent.

Est-ce que tu crois vraiment que ces tubes seront toujours dans les esprits d'ici vingt ans ?

M : Oui. Je pense qu'on s'en souviendra comme on se souvient aujourd'hui des tubes de la Motown.

JC : C'est bien que tu fasses référence à la Motown parce que toutes les critiques envers la Star Academy sont finalement un peu hypocrites : la Motown n'était rien d'autre que la Star Academy de l'époque.

M : C'était une usine de production.

JC : On "blanchissait" les artistes noirs afin qu'ils passent bien mieux pour le grand public. Aucun groupe n'était légitime, né de la rencontre entre plusieurs musiciens ; on idéalisait la formation de ces groupes alors qu'ils étaient montés de toutes pièces, composés de requins de studio... C'était la Star Academy avant l'heure. Mais à l'époque, on ne parlait pas de marketing, les gens ne disposait pas des clés pour déchiffrer l'information, la publicité... Maintenant, c'est devenu tellement banal que toutes les pubs sont à prendre au troisième degré : on sait que tu comprends la pub, que tu connais ses codes, donc on te passe un second message pour que tu te marres, que tu connaisses le produit et que tu y adhères parce qu'on a compris que tu étais quelqu'un d'intelligent. C'est désormais le lien créé entre l'annonceur et le consommateur qui fait vendre, ce ne sont plus les qualités du produit.

M : Oui.

JC : C'est super tordu. Tout le monde décrypte tout, donc le rapport à l'information n'est plus le même. Du coup, comment peut-on savoir ce qui va marcher dans vingt ans ? Pourra-t-on seulement être populaire au même titre que l'était Claude François ? Est-ce que tu connais Franck Michael ?

De nom...

JC : C'est un produit dérivé de Claude François, mais il remplit encore des salles en Province et il vend des albums alors que personne n'en entend plus parler aujourd'hui.

M : Il a fédéré son public.

JC : Voilà. C'est un chanteur populaire.

M : Je pense qu'on pourrait continuer à parler pendant des heures, à se demander pourquoi un morceau marche plus qu'un autre...

JC : Heureusement, personne ne possède la formule secrète.

M : Sans oublier qu'aujourd'hui, la plupart des chanteurs ne composent pas les morceaux qu'ils chantent.. Je connais quelqu'un qui travaille pour Universal - il écrit des morceaux pour eux - et il me racontait qu'ils avaient effectivement des paroliers, des musiciens...

JC : Tout à fait.

M : On leur soumet des morceaux en permanence et ils choisissent. Ensuite, le public identifie très facilement le produit avec le chanteur ; il aura beau jouer un rôle, les gens veulent croire que c'est vrai, qu'il raconte vraiment sa vie. Heureusement, ceux qui creusent un peu se rendent rapidement compte de la réalité. Quant aux petites scènes, elles comptent davantage d'auteurs compositeurs : des artistes comme Bonnie Prince Billy... Ceux-là ne savent pas s'ils écrivent des tubes, d'ailleurs, ils ne cherchent pas à le savoir ; ils produisent aussi bien qu'ils le peuvent. Quand on a fait les morceaux qui sont sur Unemployed, c'était vraiment l'aventure...

JC : Mais effectivement, les noms de l'industrie musicale connaissent certaines ficelles qu'ils exploitent quand elles ont fait leurs preuves...

Sur Unemployed, on vous a laissé une liberté totale, vous avez pu faire exactement ce que vous vouliez, mais à l'inverse, si vous étiez simplement partis sur l'idée de composer un morceau qui marche, une balle, est-ce que vous y seriez arrivés ?

M : Non.

JC : Non. Pourtant, on va travailler sur des morceaux plus accrocheurs, avec une mélodie, un refrain qui te reste dans la tête... Réussir un tube dans le bon sens du terme.

M : On aimerait bien y arriver, mais comment peut-on le savoir à l'avance ? (Rires) La musique évolue tellement vite aujourd'hui : JC télécharge des morceaux qui ont été terminés seulement deux jours avant puis nous les fait écouter... Grâce à sa culture de DJ, on arrive à suivre la tendance, par exemple, on a écouté LCD Soundsystem avant qu'il n'explose, mais on n'arrive pas pour autant à prévoir ce qui va marcher...

Mais ne serait-ce que produire un tube pour vous, un morceau dont vous n'êtes pas seulement fiers mais qui vous donne des frissons à chaque fois, qui sonne imparable à vos oreilles...

JC : Sur l'album, on pensait que le morceau qui allait un peu émerger, c'était Under The Bombs, mais finalement, c'est Sluts qui a bénéficié du plus grand nombre de passages à la radio. C'est le morceau qui accroche le plus.

M : On pensait aussi que Love Triangle allait marcher...

B : Pour moi, Sluts, c'est un tube.

M : Excepté qu'il n'entre pas dans un format 3'30''.

JC : En tout cas, concrètement, c'est le morceau qui nous a été le plus demandé. D'ailleurs, on s'en rend compte pendant les concerts : c'est celui qui marche le mieux, les filles nous sourient tout en nous faisant ça... (He gives me the finger.) C'est amusant parce qu'il se crée vraiment un lien avec le public.

Pourtant, en tant que DJ, tu devrais savoir à l'oreille ce qui marche...

M : C'est un mauvais DJ. (Rires)

Quand tu vas dans une boutique, tu écoutes les disques très rapidement pour voir s'ils sont exploitables et il arrive parfois que tu tombes sur un morceau qui t'accroche dès les premières secondes, que tu identifies immédiatement comme une tuerie.

JC : Oui, mais c'est différent quand il s'agit de tes propres productions ; tu ne peux pas avoir le recul dont tu disposes quand tu écoutes un disque...

Sachant que vous êtes trois, vous pouvez toujours travailler à deux et bénéficier du recul du troisième, non ?

JC : Effectivement, mais on a travaillé sur l'album de façon très spontanée, sans se donner de réelle direction. Très souvent, on venait d'écouter un morceau d'une certaine influence, du coup, on décidait de travailler dans ce sens, mais on se retrouvait finalement avec un morceau qui n'avait plus rien à voir. Unemployed est né comme ça : un après-midi, on avait décidé de travailler sur un slow inspiré de Bon Jovi, pour plaisanter ; c'est devenu Unemployed.

M : De même, un matin, j'étais très énervé, j'arrive ici, ils avaient commencé à travailler sur morceau un peu punk. Parfait. Welcome to your future. On travaille au feeling mais chacun d'entre nous dispose de son propre bagage...

JC : Aujourd'hui, on a un peu de recul par rapport à nos premières sorties...

M : En même temps, si j'essaie d'appliquer des règles aujourd'hui, je doute du résultat ; les anciens morceaux était tout aussi bons alors que je ne connaissais pas ces règles... Ils étaient sur la périphérie de ces règles.

JC : On doit notamment notre position actuelle à notre façon de travailler donc il faut poursuivre dans cette voie et conserver cette liberté, cette forme d'indépendance dont on parlait tout à l'heure. On a la chance de pouvoir sortir des morceaux librement sans être contraints par les résultats, sans devoir obligatoirement sortir un tube formaté, alors gardons précieusement cette chance. Et si l'on sort un tube naturellement, tant mieux.

(Merci aux trois membres de Think Twice pour leur patience et à Marion Barat pour nous avoir autorisés à utiliser cette superbe photo.)