Music No Music
Sancho : On va s'arrêter là pour l'album.
Laurent Garnier : D'accord.
J'avais noté d'autres questions, mais on va s'arrêter là.
Si tu veux. C'est toi le chef.
Non...
C'est toi qui conduit. Je te suis.
Bon... Considérant qu'on connaît déjà ton parcours, tes anecdotes...
J'ai écrit un bouquin là-dessus, donc on est d'accord.
Puisque la plupart des journalistes vont parler de The Cloud Making Machine, j'aurais souhaité qu'on aborde un autre sujet, un événement qui a forcément changé ta vie : la naissance de ton fils. Je tiens à te dire que ça n'est pas de la curiosité, mais arrivant à la trentaine, j'ai pas mal de potes autour de moi qui commencent à avoir des enfants, je constate le bouleversement que ça représente dans leur vie et j'ai donc pensé qu'il serait intéressant d'en parler avec toi. Si ça ne te dérange pas...
Non.
On pourrait commencer simplement : t'as pas une photo ?
Non. Pas sur moi.
Je connais le physique des deux parents donc...
Il est très beau. (Rires) Il a de très grands yeux. Une grosse tête et des grands yeux. Il est très beau.
Il ressemble à qui ?
Maintenant, il a vraiment pris des deux, pépère...
Et au début ?
Alors, bizarrement, on dit souvent qu'à la naissance, les enfants ressemblent plus à leur père...
Tout dépend si c'est une fille ou un garçon...
Non, peu importe. On dit toujours ça. Et j'y crois un peu parce que la mère ayant porté l'enfant pendant tellement longtemps, le père a besoin d'avoir son rôle dans la famille, il a besoin de se reconnaître quelque part dans l'enfant. J'y crois vraiment. Souvent, à la naissance, un bébé ressemble plus à son père qu'à sa mère. Plus tard, c'est différent. Par exemple, Arthur vient d'avoir un an et il a vraiment pris des deux. Depuis le début, il a le nez de sa mère, le menton de sa mère, il a mes yeux, c'est clair, mais aujourd'hui le mélange est plus prononcé. Vraiment. Certains disent qu'il ressemble à sa mère, d'autres disent qu'il me ressemble mais je pense que c'est vraiment un mélange de nous deux ; c'est clair, net et précis. Tu sens bien que c'est le nôtre... Mais il a de très grands yeux, il a vraiment des gros yeux ronds... Et il est beau comme tout.
Il est curieux ?
Il est très curieux et très posé si tu veux que je te dise. Il aime bien quand il y a du monde mais pas trop longtemps parce que ça le gonfle, donc il aime bien aussi se retrouver tout seul. Même s'il a juste un an, il aime bien ses petits moments de calme. C'est très important de l'emmener au calme quand il y a du monde. Ma femme est très calme de nature, on vit dans un espace assez grand et on voit beaucoup Arthur pendant la journée puisqu'on travaille tous les deux à la maison, donc on a passé beaucoup de temps ensemble depuis qu'il est né. Mais aujourd'hui, il commence à prendre un petit peu d'indépendance. Entre douze et trente mois, les enfants te font comprendre qu'ils ont aussi besoin de leur indépendance et Arthur commence tout juste donc c'est super intéressant.
Il commence à jouer tout seul...
Disons qu'il a parfois envie que tu le lâches ; il veut jouer tout seul pendant dix minutes. Pour l'instant, ce sont des courtes périodes parce qu'il est encore très petit, mais il a ces passages, entre dix minutes et un quart d'heure, où tu peux le laisser jouer. Bien sûr, il faut le surveiller mais il va être très content de jouer tout seul avec ses joujoux pendant un quart d'heure. J'aime ça. J'aime bien cette indépendance... Il commence à forger son caractère, c'est normal.
Tu te sentais prêt à avoir un enfant ?
Oui. Tu sais, ça fait treize ans que je suis avec ma femme.
Peut-être, mais c'est pas une raison. Ça n'est pas parce que tu es longtemps avec quelqu'un que...
Non, mais tu sais, si elle n'est pas partie... Je n'ai pas beaucoup changé ma vie depuis treize ans. Pendant une année, elle a vécu en Angleterre alors que je vivais en France... Donc, tenir toutes ces années dans une vie qui n'est pas toujours facile pour elle... Très souvent, les gens s'adressent à elle parce qu'elle est avec moi et ça demande finalement beaucoup d'humilité... Du coup, elle me protège parce que je suis assez ouvert, je rencontre beaucoup de monde et elle voit arriver ceux qui sont louches... Elle fait attention pour moi. Et le fait que je ne sois pas là le week-end ou pendant ses congés...
C'est pas trop dur ?
C'est super dur. C'est très dur parce qu'elle reste à la maison. Moi, je me casse, je vais faire la fête, je vais rencontrer des gens et dîner dans des restos... Et j'ai la chance de jouer en soirée tout en me faisant plaisir tandis que ma femme se retrouve parfois toute seule à la maison. D'ailleurs, tu te rends compte qu'à partir du moment où tu vis en couple, très souvent, quand l'un des deux n'est pas là, tes potes ne t'invitent pas. La France est un pays très difficile sur ce point. Vraiment. Je te jure que c'est vrai. Pour un mec, c'est beaucoup plus facile : par exemple, si ma femme se casse une semaine en Angleterre, j'appelle mes potes, on sort, on va faire les cons. Mais si tu y penses et que tu vis en couple, tu verras : le jour où tu devras t'absenter, ta copine sortira peut-être avec une amie toute seule, mais c'est très rare qu'un couple invite une personne seule.
Effectivement.
C'est extrêmement rare. On arrive à un âge où la plupart des gens vivent en couple, donc si ses amies ne sont pas libres, ma femme se retrouve souvent seule à la maison. Et le fait d'avoir un enfant ne facilite pas non plus parce que tu es obligé d'organiser tes nuits, de contacter une baby-sitter... Ça peut sembler simple mais c'est parfois super compliqué. Bref, c'est pas toujours facile pour elle, c'est clair, et je comprends parfaitement qu'elle n'ait pas envie de me suivre tous les jours, donc si on est encore ensemble après toutes ces années, c'est qu'il y a quand même quelque chose d'assez exceptionnel et d'assez fort. Voilà.
Pour moi, ça reste quand même distinct du fait d'avoir un enfant.
Nous étions prêts à avoir un enfant, même si je pense que finalement, tu n'es jamais prêt à avoir un enfant. Tu n'es jamais prêt. Tu auras beau penser que tu l'es à 200%, je peux te dire qu'au moment où ta femme tombe enceinte, tu fais pas le malin. Et tu pourras en parler avec tous tes potes, c'est vrai qu'il y a des moments très forts où tu es persuadé que ça va être génial mais je te jure qu'il y a des moments où tu flippes. Vraiment. Comment je vais faire ? Qu'est-ce qui va se passer ? Et quand il arrive...
C'est vrai ?
Bien sûr. Attends, le premier soir où tu te retrouves tout seul avec lui, chez toi, vous êtes tous les trois, le petit n'a que trois jours... Tu te dis : "Je fais quoi ?" Alors tu suis ton instinct. Bien sûr, tu suis ton instinct. Mais il y a plein de gestes que tu n'as jamais faits, que tu n'as pas l'habitude de faire. Des trucs cons : changer sa couche, comprendre ses pleurs, s'il a faim, s'il a froid, s'il a une colique... D'accord, tu apprends super vite à comprendre ses cris, ses horaires, mais je t'assure que la première semaine... Est-ce que je nettoie bien son cordon ? Est-ce que mes gestes sont les bons ? Est-ce que je le porte bien ? Je te jure qu'au début, c'est un peu Shot In The Dark, mais étrangement...
C'est lui qui est le plus rassuré dans l'histoire.
Lui ? Oui, bien sûr. Au début, un bébé, c'est très basique : j'ai mal au ventre, j'ai faim, je suis fatigué.... Il reste très dépendant de toi. Aujourd'hui encore, c'est un petit bout qui me sourit tout le temps mais qui reste très dépendant. Et quand tu le regardes, c'est... C'est très lourd parce que tu te prends en pleine gueule ta jeunesse, tes rapports avec tes parents, ta famille, tout ce qui se passe autour de toi, c'est... (Rires) C'est super lourd. Je sais que j'ai passé des nuits entières à réfléchir, à penser à lui, à me dire : "Qu'est-ce que je vais pouvoir faire pour lui donner le plus d'armes possibles, le plus de choses possibles pour qu'il soit intéressé, curieux..." C'est très important.
Je crois qu'il ne faut pas trop te prendre la tête, quand même...
Non, mais je pense qu'il faut réfléchir sur ton vécu, ce qui t'a gêné afin d'essayer de travailler dessus. Tu auras beau te dire qu'il ne faut pas trop y réfléchir, tu y penseras quand même parce que tout le monde y pense. Sauf ceux qui ne réfléchissent jamais, mais bon...
Je te dis qu'il ne faut pas trop y réfléchir parce que, de toute façon, tu...
Tu fais des erreurs.
Tu ne donneras pas une éducation parfaite.
Bien sûr que non.
Tu vas corriger les erreurs de tes parents mais tu vas faire les tiennes...
Évidemment, je vais faire des conneries. Je suis même sûr d'en avoir déjà faites cette année, mais c'est bien de réfléchir parce qu'une personne qui réfléchit se rend compte, se pose des questions, essaie justement de corriger le tir et c'est très important. Savoir aussi comment fonctionne un bébé de douze mois. C'est très important de savoir comment il fonctionne.
Psychologiquement ?
Psychologiquement ou ne serait-ce que comment il est. C'est important de comprendre que s'il te mord, ça n'est pas en lui rendant qu'il... Si tu le mords, il ne va pas comprendre pourquoi.
Non.
Bien sûr que non. Tu trouves peut-être que c'est logique, mais beaucoup de gens pensent le contraire. S'il tombe, il s'éclate la gueule contre une table, tu entendras souvent dire : "C'est le métier qui rentre." Sûrement pas. Il ne va pas comprendre. C'est... Il y a plein de choses comme ça et c'est bien de comprendre comment il fonctionne aussi. C'est bien de comprendre à quel âge il commence à penser, à quel âge il va commencer à comprendre les rapports... Par exemple, jusqu'à deux ans, un enfant n'est pas encore prêt à faire des choix. Tu peux lui demander : "Quel gâteau tu as envie de manger en premier ?" Mais tu ne peux pas lui dire : "Aujourd'hui, est-ce que tu as envie d'être avec papa ou avec maman ?" Il n'est pas encore apte à comprendre la différence. Il a simplement envie d'être avec les deux.
Et comment tu sais tout ça puisque ton fils n'a que douze mois ?
J'ai lu des bouquins sur le sujet, je me suis renseigné. J'aime bien savoir comment fonctionnent les gens...
Tu n'as lu que le début et la fin ?
Non, pas du tout... Ça m'intéresse de savoir comment ils évoluent. C'est intéressant de savoir à quel âge un bébé se rend compte qu'il a des mains et des pieds. Pour toi, c'est évident : après une semaine, il commence à voir, donc il voit qu'il a des mains et des pieds.
Non. Il voit des mains et des pieds mais il ne sait pas ce que c'est...
Oui, tu as raison, mais beaucoup de gens ne le savent pas. Arthur avait trois jours et mon père m'a dit : "Tu sais, si tu commences à courir au berceau dès qu'il pleure, t'as pas fini." Je lui ai répondu : "On se calme. Déjà, c'est le mien. Et là, je pense qu'il est un peu petit pour se rendre compte de ce genre de trucs, tu vois. Peut-être que plus tard, je suis d'accord avec toi, quand il aura dix-huit mois, deux ans, même plus jeune, faudra pas toujours courir, on est tout à fait d'accord. Mais il a trois jours, c'est... Laisse le. Il sort du ventre, c'était tout noir pendant neuf mois, il n'y avait pas beaucoup de bruit, il était au chaud, et maintenant il découvre la lumière, on lui donne des trucs bizarres à boire, il y a du bruit... Laisse le un peu s'adapter. Il a besoin de quinze jours, trois semaines, tu vois... Là, il a été un peu secoué, quand même."
Étant donné que les réactions sont toutes différentes selon les personnes, qu'as-tu ressenti la première fois que tu l'as vu ?
Le premier jour où je l'ai vu ?
Oui.
Le premier truc que je me suis dit : "C'est à moi, ça ?" C'est très abstrait pour un père. Pour une mère, c'est normal, tu le sens grandir pendant neuf mois et même si le père s'implique...
Qu'il touche le ventre...
Oui, il va chercher le contact... Nous, on a fait de l'haptonomie et c'était très intéressant. Ça reste un concept assez bizarre pour plein de gens mais j'ai adoré l'haptonomie ; ça m'a permis de le connaître un peu avant la naissance, de pouvoir lui parler... Mais quand il arrive, déjà, tu te demandes forcément à quoi il va ressembler. Et c'est vrai que la première fois que tu le vois, tu te dis : "C'est à moi, ça ? C'est à moi, ça ? Naaan..." Tu penses que dès son arrivée, tu vas l'aimer énormément, mais ça ne vient pas comme ça. Je me souviens de la première fois où je l'ai pris dans mes bras, je l'ai regardé et je suis resté comme... (Rires) L'infirmière m'a dit : "Vous pouvez fermer la bouche, tout va bien..."
Qu'est-ce que tu ressens physiquement ? Est-ce que tu sens que c'est ton bébé ?
Honnêtement, non. Pas tout de suite. Tu as besoin de temps pour le connaître. Aujourd'hui, je sais que c'est le mien ; je m'en aperçois vraiment. C'est le mien. Et aujourd'hui, j'ai un amour profond pour lui, bien supérieur à ce que je ressentais pendant les premières semaines. À la naissance, je l'aimais beaucoup mais ça n'a rien à voir avec aujourd'hui. Aujourd'hui, c'est... Je pense que tous les parents te diront ça. C'est comme une folle ascension et tu te demandes vraiment si ça va s'arrêter. Tu te demandes vraiment où ça va s'arrêter et j'ose comprendre aujourd'hui la réaction des parents qui perdent un enfant. Pour moi, c'est un truc inconcevable. Ça serait insurmontable. Insurmontable. T'es prêt à perdre un parent, t'es prêt à perdre des gens proches mais ton enfant, c'est... Tu n'y penses même pas... Enfin si, tu y penses et tu finis par comprendre les parents qui surprotègent leurs mômes. De toute façon, tu ne pourras pas comprendre les réactions de tes parents tant que tu n'as pas eu d'enfants. Maintenant, je le sais. C'est... Tu retrouves ton instinct animal, tu reviens sur des bases très primitives...
Je pense que c'est très difficile d'écouter son instinct et de ne pas tomber dans l'excès de protection en même temps.
Ça demande beaucoup de travail sur soi. Mais je me souviens très bien de ma première réaction à l'hôpital. Les infirmières m'avaient expliqué que je ne pouvais pas le prendre et l'emmener pour le changer, or dès le premier jour, j'ai voulu m'impliquer ; aujourd'hui, je m'en occupe pas mal, je peux lui donner son bain, le changer, lui faire à manger... À notre époque, je pense que c'est une attitude normale pour un père, mais ce n'était absolument pas le cas pour la génération de nos parents...
C'est clair.
Les générations ont changé, c'est tout. Bref, en me promenant avec le berceau, je me souviens parfaitement être devenu très méfiant envers les gens qui passaient à côté. Je ne voulais pas qu'on renverse ce berceau, tu vois, ça devenait... J'avais l'impression de devenir une panthère... C'est... Je pensais au morceau de Mike, Protecting My Hive, sur UR. J'avais vraiment l'impression d'être une abeille qui protégeait sa ruche ou d'être un... Je comprends très bien la réaction animale d'un félin qui va protéger ses bébés. Maintenant, je la comprends. C'est la première fois de ma vie où je comprends cette réaction d'un animal qui te regarde et qui grogne, pensant : "Viens pas me faire chier, là, j'ai mes bébés." Aujourd'hui, je comprends.
Et c'est pas trop difficile quand tu dois partir une dizaine de jours en Asie...
C'est l'horreur.
Sachant qu'à son âge, ils évoluent à une vitesse...
C'est l'horreur. Je n'ai jamais eu ce problème avant parce que je parle tous les jours avec ma femme au téléphone. Alors même quand je partais au Japon, je lui parlais tous les jours. Mais maintenant, c'est l'horreur, ne serait-ce qu'une seule journée. Particulièrement en ce moment. Et j'en souffre : ce soir, quand je vais rentrer, je sais qu'il sera couché, or je pars demain matin à 6h et je ne rentre que samedi. Dimanche dernier, c'était son anniversaire : on a passé toute une journée ensemble et depuis, dès que je quitte la pièce, il pleure. C'est la première fois qu'il nous fait ça ; il commence à se rendre compte qu'il est vraiment attaché à nous et c'est l'enfer. Ça, c'est très dur, donc il va falloir que... Que je laisse passer ça. Je deviens très attaché. C'est très difficile. Oui, c'est vraiment dur.
Sur ces mots, je propose à Laurent d'arrêter l'interview, préférant largement qu'il finisse plus tôt et qu'il en profite pour passer du temps en famille. Malheureusement, une autre interview était programmée juste après et les journalistes n'étaient pas encore arrivés... Nous avons donc poursuivi pendant quelques minutes.
Alors peut-être pourrais-tu revenir sur l'album et sur l'influence que ton fils a pu avoir dessus ?
Tu sais, je pense que l'album ne lui est pas entièrement dédié... Quand ta femme tombe enceinte, tu as vraiment besoin des neuf mois. C'est une période très importante...
Pour l'enfant ou...
Non, non, pour les parents.
Pourquoi ?
Mais parce qu'il faut que te fasses à l'idée que tu vas être papa, que tu vas fonder une famille... Il faut que tu prépares son arrivée, que tu te prépares physiquement et mentalement à l'arrivée d'un enfant. Je t'assure que tu as besoin de ces neuf mois, c'est très important.
D'après moi, c'est une réflexion que tu dois avoir avant de décider d'avoir un enfant, c'est elle qui doit justement t'amener à te sentir prêt. Mais c'est finalement contradictoire parce que je commence à penser qu'on ne peut jamais être prêt...
C'est la raison pour laquelle cette période est si importante. Je prends un exemple : un de mes très bons amis qui est DJ m'a toujours dit qu'ils n'étaient pas prêts pour avoir un enfant, or sa femme est tombée enceinte l'été dernier et je peux t'assurer qu'il devient prêt. Au moment où elle est tombée enceinte, il a eu peur, le ton est monté mais ils se sont accrochés parce qu'ils étaient ensemble depuis des années et que ça valait la peine. Ils sont venus nous voir, on a beaucoup parlé d'Arthur, de son arrivée, comment ça se passait... Aujourd'hui, ils se sentent mieux. Ensuite viennent les doutes...Et le dernier mois de grossesse... C'est une période très difficile pour une femme.
Parce qu'elle a envie que ça se termine.
Parce qu'elle arrive au moment où elle va souffrir, parce qu'on ne sait pas ce que c'est, on ne sait pas où on va... C'est un autre Shot In The Dark, comme je te disais tout à l'heure. Et tu as vraiment besoin de ces neuf mois. C'est très important. Avant qu'elle ne tombe enceinte, tu ne peux pas vraiment imaginer.
Est-ce que le fait d'avoir Arthur à la maison ne va pas te forcer à rester chez toi ? Sans que ce soit une contrainte...
Non, ça ne va pas me forcer, mais je vais ralentir le rythme. D'ailleurs, j'ai déjà ralenti à un moment parce que j'avais envie de passer du temps avec ma femme et...
Tu as ralenti, mais tu me disais que tu n'étais pas là le week-end...
Non, je ne suis pas là un week-end sur deux. Pour le moment, je ne suis pas là un week-end sur deux et ce sera comme ça pendant les six prochains mois, mais c'est aussi ce qui me fait vivre, ce qui nous fait vivre. Et je ne suis pas là le week-end, mais je suis là pendant la semaine. Je travaille. Je travaille toute la journée mais je suis à la maison. Je pense que l'arrivée d'un enfant, c'est un peu comme le fait de grandir : tu ouvres les yeux sur ce qui t'entoure. Tu te rends compte de ce qui est important pour toi et les petits maux quotidiens deviennent assez ridicules. Tu fais davantage la part des choses et tu deviens surtout beaucoup plus réceptif à ce qui se passe ailleurs. Vraiment. Mais je pense que ce n'est pas uniquement l'arrivée d'un enfant. Je pense que l'on entre depuis quelques années dans une période où le monde se rend compte qu'il y a autrui et qu'il faut s'entraider pour que les choses aillent mieux. J'en suis persuadé. Les temps sont de plus en plus durs, de plus en plus violents, mais c'est comme si un train se mettait en marche... Comme une population qui refuse notre époque et qui souhaite essayer d'avancer dans une autre direction. Aujourd'hui, nous éduquons nos enfants différemment. Je pense que toute une génération a vraiment souffert du fait de ne pas avoir passé du temps avec leurs parents, de pas avoir joué avec leurs parents, de pas avoir pu, ne serait-ce qu'une journée, entendre leurs parents dire : "Aujourd'hui, plutôt que nous suivre, qu'est-ce que vous voulez faire, les mômes ? Vous avez envie de faire ça ? On y va." Peut-être qu'ils en ont souffert, à des degrés plus ou moins différents. Mais c'est normal aujourd'hui pour un père de filer un biberon à son fils, de lui torcher le cul... Pour moi, c'est parfaitement logique. Les temps changent et je pense que nous avons tous envie d'oeuvrer pour se rendre la vie meilleure. Bien sûr, c'est pas encore ça, mais on avance. Je pense vraiment qu'on avance vers un avenir un petit peu plus positif, notamment sur le plan mondial. Hier, je discutais avec un espagnol que je connais bien, et je lui disais : "Luis, tu crois vraiment que si les attentats de Madrid avaient eu lieu il y a dix ans, deux millions de personnes seraient descendues dans la rue, comme ça, instinctivement ?" Il m'a répondu : "Non, pas deux millions. Il y aurait peut-être eu deux cent mille, trois cent mille personnes, mais pas deux millions." Et je suis persuadé que si le Front National était passé aux élections de 1988, il n'y aurait pas eu autant de jeunes dans la rue qu'en 2002. Il n'y aurait peut-être pas eu autant de réactions, parce qu'il y a eu vraiment beaucoup de monde... Je pense sincèrement que les gens commencent un peu à prendre leur destin en main. J'ai vraiment ce sentiment. Et le fait d'avoir un enfant contribue à cette initiative...
Peut-être parce que tu veux simplement lui préparer un bel avenir...
Bien sûr. Mais tu ne devrais même pas attendre d'avoir des mômes pour ça. Si tu ne le fais pas pour toi, fais-le au moins pour la génération qui va suivre. De plus en plus de gens se battent aujourd'hui pour l'avenir de notre planète, mais ça n'est pas pour eux ; nous n'allons pas tant souffrir de la dégradation de la planète, contrairement à ceux qui vont arriver dans cinquante ans. Il y a une prise de conscience générale qui s'opère et j'y crois dur comme fer. Alors effectivement, le fait d'avoir un enfant accélère peut-être processus... Voilà ce que j'en pense.
Pour finir, est-ce que tu te sens renforcé par la présence de ta petite famille à tes côtés ?
Bien sûr.
Tu parlais de panthère tout à l'heure... J'imagine que tu dois avoir plus d'assurance désormais.
Bien sûr. C'est... Avant la naissance d'Arthur, quand je faisais une mauvaise nuit, je rentrais et j'ennuyais tout le monde avec ça pendant une semaine. Maintenant, quand ça m'arrive, je me dis que je ne peux pas être bon tous les soirs et que de toute façon, c'est complètement dérisoire par rapport à ce qui m'attend chez moi. J'arrive à faire la part des choses. C'est dommage de faire une mauvaise nuit, d'avoir été mauvais, c'est dommage de pas avoir compris le public, mais je vise juste à donner du bonheur, à donner du voyage et c'est finalement pas si grave. C'est pas comme l'erreur d'un médecin qui va handicaper un enfant parce qu'il a touché le système nerveux, tu vois ce que je veux dire. Fonder une famille t'aide vraiment à relativiser. Ça ne règle pas tous les problèmes mais ça fait réfléchir. Déjà que je me posais beaucoup de questions... Voilà.
(Un grand merci à Corinne pour nous avoir fait une place dans le planning des interviews, à Damien pour son Powerbook G4, à Stéfan pour son appareil photo et bien évidemment à Laurent Garnier pour son travail, sa générosité et de belles années musicales en perspective.)