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Photo Elegia

 

Interview 006

{Elegia}{30/04/2004}{Vincennes}

EntréePlatDessert – Café –

Sancho : Tu as dû être impressionné de te retrouver à côté de Lisa Gerrard.

Elegia : Ce n'est pas la chanteuse du label 4AD qui m'a le plus touché. Si j'avais été dans la même pièce qu'Elizabeth Fraser de Cocteau Twins, je crois que je serais tombé dans les pommes parce que j'adore sa voix depuis toujours. Lisa Gerrard représente un côté plus sombre du label 4AD qui ne me correspond pas forcément, mais avoir travaillé avec elle reste un instant magique. D'ailleurs, je n'ai pas touché à sa prise de voix car il n'y avait rien à faire : une artiste de sa classe sait ce qu'elle veut. Je me souviens qu'elle s'était plongée dans un mutisme complet pendant des heures, puis quand elle s'est placée devant le micro, elle a tout enregistré d'un trait : première partie, deuxième partie, troisième partie. Je ne pouvais vraiment rien lui apporter car c'est une vraie professionnelle qui ressent le truc et donne en conséquence. Une personne très gentille, très simple. Un instant inoubliable... De même, quand je me suis retrouvé au studio A, devant ce jouet magnifique qui vaut très cher mais qui ne sert finalement à rien...

Disons qu'il faut s'en servir régulièrement pendant un certain temps avant d'en maîtriser tous les rouages et d'en utiliser toutes les capacités.

Le coût d'un tel équipement implique une obligation de résultat contraire à la liberté offerte par un home studio : chez moi, si je veux passer l'après-midi à créer un son, c'est pas un problème.

Mais imagine un peu que tu puisses passer cet après-midi avec un jouet pareil...

Il y a tellement de paramètres à maîtriser... Même si j'ai plus d'assurance aujourd'hui parce que j'ai beaucoup appris depuis l'époque où je me suis retrouvé au studio "Guillaume Tell", il me faudrait pas mal de temps pour dompter la bête. Quand je vois le temps qu'il m'a fallu pour maîtriser parfaitement ma table de mixage alors qu'elle ne commence pas dans les toilettes pour finir dans le salon des voisins. (Rires) Avoir un équipement pareil chez moi pourrait me tenter, mais déjà qu'on ne me voit pas beaucoup, je pense qu'on ne me verrait plus du tout... (Rires) C'est vrai qu'on me voit pas beaucoup.

Je vais me permettre de revenir sur le remix de Gortoz A Ran que tu as fait sur l'album de Denez Prigent parce que je trouve qu'il est vraiment magnifique. Honnêtement, c'est la raison pour laquelle j'ai acheté l'album, car même si Irvi est un beau disque, je ne suis pas non plus un grand fan de musique celtique...

Je comprends, c'est très particulier...

Je pense que si tu as remixé ce titre en particulier, c'est sans doute parce que tu en as ressenti le besoin car il n'est pas sorti en maxi, c'est un supplément de l'album qui se trouve à la fin du disque... Tu voulais probablement lui apporter un plus, amplifier le côté éthéré de la version originale. Il y a quelque chose dans ce remix...

À nouveau, une réalisation artistique nécessite un dévouement complet au projet de l'autre ; il ne faut surtout pas y calquer ton essence. Chez moi, j'ai des versions de ces morceaux de l'album que personne n'a entendues, à part les gens de Barclay. Je ne sais pas si elles sortiront un jour, mais ce sont des versions qui sont très intéressantes, dans la veine du remix de Gortoz A Ran. Et c'est vrai que j'ai senti un potentiel sur ce titre : je savais que je pouvais en tirer une version d'une sobriété absolue, qui serait parfaitement dans son style puisque c'est une gwerz, c'est-à-dire une chanson bretonne à la fois mélancolique et très belle qui se rapproche finalement de la définition d'Elegia. Rappelons qu'une élégie était un poème lyrique souvent tendre et triste chez les Grecs.

Tu as fait ce remix de ta propre initiative, ils ne te l'ont pas demandé.

En effet, mais ils l'ont écouté et l'ont tellement aimé qu'ils ont décidé de le mettre sur l'album. Ils auraient très bien pu le mettre sur un single ou une promo copy mais ils l'ont mis sur l'album, ce qui m'a vraiment fait plaisir. Tu sais, cet album de Denez Prigent aurait pu être un milliard de fois plus extrême.

Oui, mais ce n'était pas le but de ton travail.

Non, je crois que j'ai vraiment respecté l'univers de l'artiste. D'ailleurs, je me souviens que l'album Irvi avait été nommé "disque du mois" dans CODA, ce qui n'est pas si surprenant venant d'une personne commme Frédéric Messent qui est quelqu'un de très ouvert, mais dans son article, il regrettait ma discrétion sur ce disque. Pour moi, le plus important dans une réalisation artistique, je le répète, c'est de ne pas tomber dans l'ego-dropping. Je pense que les gens de Barclay étaient conscients de leur choix : Elegia, Denez Prigent, Arnaud Rebotini... Des personnes reconnues pour leur expérience, leur savoir-faire. Pour travailler avec Denez, je tenais tout d'abord à comprendre son univers : j'ai donc reçu les textes et les maquettes avant de commencer parce qu'il fallait que je comprenne ce qu'est la musique celtique, son apport, cette souffrance latente du chant breton, ses revendications... Finalement, j'avais davantage l'impression de travailler avec Mad Mike qu'avec Denez Prigent ; inutile d'aller à Detroit pour trouver le côté revendicatif de la black nation quand on est blanc et qu'on habite en France. Il suffit simplement de comprendre ce que revendiquent ces gens à travers leur culture et constater qu'ils se sentent un peu exclus de l'entité nationale... Je ne suis pas indépendantiste pour autant, là n'est pas la question, mais il fallait comprendre ça. En plus, Denez est un être adorable et il est impossible de ne pas être touché par sa voix : il a une voix magnifique. Pour en revenir à Gortoz A Ran, avoir Lisa Gerrard et Denez Prigent sur ce titre, c'était inouï. Il s'est vraiment passé quelque chose et je ne suis pas peu fier de mon remix. J'en suis très content et je le réécoute souvent.

Tu peux en être fier.

Je trouve qu'il se rapproche du son d'Ennio Morricone. J'ai cherché ce côté un peu...

Western breton ?

Grand espace. Western. C'est ça. Particulièrement au moment où Lisa reprend. Denez commence, elle enchaîne, Denez reprend avant qu'elle ne revienne à son tour, au moment où la harpe arrive. il se passe alors un truc qui relève plus de la résonance que de la mélodie finalement, mais qui me fait un effet terrible. Et c'est ça que j'ai recherché, c'est d'ailleurs ça que je cherche plus que tout. C'est pour cette raison que je travaille tellement sur les textures sonores : la résonance. La mélodie, le jeu, la performance d'un musicien sont des éléments secondaires pour moi.

D'accord. On va faire une pause.

OK.

On va mettre les cannelonnis à chauffer.


(Bruits d'assiettes et de couverts tandis que nous allons manger de l'ananas frais en dessert...)

Tu veux que je te serve ?

Oui, vas-y. Tu as choisi quel sujet pour conclure cette interview ?

To become... En fait, c'est un tournant pour moi. Je m'en rends compte en ce moment. To become... est une chrysalide qui va bientôt donner naissance au papillon.

J'ai vu que Charlotte Savary figurait dans les crédits de ce morceau.

Oui, car elle m'a aidé à écrire les textes.

Tu n'arrivais pas à les écrire seul ?

C'est justement tout le concept de la chenille, de la chrysalide et du papillon.

C'est-à-dire ?

Jusqu'à présent, je travaillais sur les ambiances, les machines et je laissais les autres s'exprimer. Aujourd'hui, j'ai envie de mettre des mots sur mes idées et c'est quelque chose qui risque de vraiment changer la donne : si j'ai beaucoup aimé produire une musique électronique instrumentale, c'est justement parce que ça m'allégeait du poids de l'écriture, il ne fallait pas aller nécessairement au charbon. De plus, j'arrivais quand même à exprimer certaines émotions sans avoir besoin d'y poser des mots, donc ça me convenait. Pourtant, dans mes premières heures, j'étais très pop et j'écrivais quelques chansons dont les textes étaient bien évidemment très mauvais. (Rires) C'est normal, mais aujourd'hui, je crois avoir trouvé la façon d'aborder les textes, la surprise étant qu'ils ne doivent pas forcément être en anglais.

Sur To become..., les textes étaient en anglais.

Oui, To become... était en anglais, mais c'est la raison pour laquelle je te disais qu'il s'agit d'un tournant. Je vais prendre le temps nécessaire pour proposer des textes qui soient très intimistes, sans utiliser le "je" ou le "il". Je travaille beaucoup là-dessus. Mais To become... est certainement un des titres les plus importants de ma carrière ; j'ai l'impression de l'avoir porté toute ma vie et il est enfin sorti.

Je trouve que c'est un morceau très profond.

Il est d'une tristesse absolue. Sincèrement. Entre le thème évoqué dans le texte, la façon dont les sons s'opposent, le contre-champ mélodique... C'est pas la fête du slip, ça c'est sûr. (Rires) Mais To become... est un titre qui pourrait être dans la droite lignée de From Nowhere With Love et Snapshots en matière d'émotion pure ; il renferme quelque chose de brut.

Sans pour autant être simple car il est plutôt bien produit.

Il est très complexe et pourtant, il a été produit très vite.

En combien de temps ?

Ce morceau a dû être réalisé en deux ou trois semaines de temps. Bon, je sais... (Rires) On peut produire plus rapidement, mais en ce qui me concerne, c'est une performance. D'autant plus que la voix s'est faite en deux étapes : au départ, je n'assumais pas du tout le fait que je devais chanter là-dessus et j'ai donc complètement transformé ma prise de voix, jusqu'au moment où une amie m'a dit : "Tu sais, Laurent, le morceau est bon, la mélodie est très belle, mais le schtroumpf défoncé à l'hélium qui chante, c'est pas génial..."

(Rires)

C'était dur à encaisser parce que j'aimais bien le morceau comme il était, mais j'ai compris qu'il s'agissait juste d'une étape et ce sont des personnes comme Nancy Danino qui m'ont vraiment encouragé à l'assumer. La voix de To become... reste un peu transformée parce que je voulais conserver cette couleur robotisée en écho à l'inhumanité du texte. Le récit est bien évidemment romancé mais il prend sa source dans un ressenti personnel très fort et j'avoue que ce titre me donnerait bien envie d'aller refaire du live, ne serait-ce que pour le jouer sur scène. C'est une belle émotion à ressentir en plus... C'est également un tournant sonore parce qu'on commence à voir apparaître tout mon nouveau travail sur le son, assez particulier, que l'on entend aussi légèrement sur So Far Above. Sur l'album de Clover, cette nouvelle approche est déjà très présente, mais elle le sera encore davantage sur les prochaines productions tout en restant très intimiste, très nue. Je suis en train de terminer un titre en ce moment...

Pour toi ?

Oui, pour moi. C'est un morceau très sobre : je chante un texte très dur, appuyé par un simple clavier, il se passe quelque chose de très fort, d'évanescent... Une telle production, aussi dépouillée, est difficile à assumer, mais j'en avais assez des rythmiques. Elles vont probablement disparaître de mes morceaux, ou bien apparaître de façon différente, beaucoup plus acoustique, moins oppressante... J'ai envie de mouvement mais pas de rythmique. C'est un retour à la musique. Tout simplement.

(Que dire de plus, si ce n'est un profond remerciement et une estime sincère pour Laurent Collat, artiste intègre et particulièrement talentueux. Certes, le personnage n'est pas exempt de défauts car humain, comme vous et moi, mais il a su s'ouvrir aux émotions et nous les communique par l'intermédiaire de son travail. Je ne saurais que trop vous inviter à découvrir ses oeuvres passées, présentes et futures, comme l'album de Clover dont la sortie est prévue à la rentrée prochaine.)