Entrée
Plat
Dessert
Café
Sancho : Tu as dû être
impressionné de te retrouver à côté de Lisa
Gerrard.
Elegia : Ce n'est pas la chanteuse
du label 4AD qui m'a le plus touché. Si j'avais été
dans la même pièce qu'Elizabeth Fraser de Cocteau Twins,
je crois que je serais tombé dans les pommes parce que j'adore
sa voix depuis toujours. Lisa Gerrard représente un côté
plus sombre du label 4AD qui ne me correspond pas forcément,
mais avoir travaillé avec elle reste un instant magique. D'ailleurs,
je n'ai pas touché à sa prise de voix car il n'y avait
rien à faire : une artiste de sa classe sait ce qu'elle veut.
Je me souviens qu'elle s'était plongée dans un mutisme
complet pendant des heures, puis quand elle s'est placée devant
le micro, elle a tout enregistré d'un trait : première
partie, deuxième partie, troisième partie. Je ne pouvais
vraiment rien lui apporter car c'est une vraie professionnelle qui ressent
le truc et donne en conséquence. Une personne très gentille,
très simple. Un instant inoubliable... De même, quand je
me suis retrouvé au studio A, devant ce jouet magnifique qui
vaut très cher mais qui ne sert finalement à rien...
Disons qu'il faut s'en servir régulièrement
pendant un certain temps avant d'en maîtriser tous les rouages
et d'en utiliser toutes les capacités.
Le coût d'un tel équipement
implique une obligation de résultat contraire à la liberté
offerte par un home studio : chez moi, si je veux passer l'après-midi
à créer un son, c'est pas un problème.
Mais imagine un peu que tu puisses
passer cet après-midi avec un jouet pareil...
Il y a tellement de paramètres
à maîtriser... Même si j'ai plus d'assurance aujourd'hui
parce que j'ai beaucoup appris depuis l'époque où je me
suis retrouvé au studio "Guillaume Tell", il me faudrait
pas mal de temps pour dompter la bête. Quand je vois le temps
qu'il m'a fallu pour maîtriser parfaitement ma table de mixage
alors qu'elle ne commence pas dans les toilettes pour finir dans le
salon des voisins. (Rires) Avoir un équipement pareil
chez moi pourrait me tenter, mais déjà qu'on ne me voit
pas beaucoup, je pense qu'on ne me verrait plus du tout... (Rires)
C'est vrai qu'on me voit pas beaucoup.
Je vais me permettre de revenir sur
le remix de Gortoz A Ran que tu as fait sur l'album de Denez
Prigent parce que je trouve qu'il est vraiment magnifique. Honnêtement,
c'est la raison pour laquelle j'ai acheté l'album, car même
si Irvi est un beau disque, je ne suis pas non plus un grand
fan de musique celtique...
Je comprends, c'est très particulier...
Je pense que si tu as remixé
ce titre en particulier, c'est sans doute parce que tu en as ressenti
le besoin car il n'est pas sorti en maxi, c'est un supplément
de l'album qui se trouve à la fin du disque... Tu voulais probablement
lui apporter un plus, amplifier le côté éthéré
de la version originale. Il y a quelque chose dans ce remix...
À nouveau, une réalisation
artistique nécessite un dévouement complet au projet de
l'autre ; il ne faut surtout pas y calquer ton essence. Chez moi, j'ai
des versions de ces morceaux de l'album que personne n'a entendues,
à part les gens de Barclay. Je ne sais pas si elles sortiront
un jour, mais ce sont des versions qui sont très intéressantes,
dans la veine du remix de Gortoz A Ran. Et c'est vrai que j'ai
senti un potentiel sur ce titre : je savais que je pouvais en tirer
une version d'une sobriété absolue, qui serait parfaitement
dans son style puisque c'est une gwerz, c'est-à-dire une
chanson bretonne à la fois mélancolique et très
belle qui se rapproche finalement de la définition d'Elegia.
Rappelons qu'une élégie était un poème lyrique
souvent tendre et triste chez les Grecs.
Tu as fait ce remix de ta propre
initiative, ils ne te l'ont pas demandé.
En effet, mais ils l'ont écouté
et l'ont tellement aimé qu'ils ont décidé de le
mettre sur l'album. Ils auraient très bien pu le mettre sur un
single ou une promo copy mais ils l'ont mis sur l'album, ce qui
m'a vraiment fait plaisir. Tu sais, cet album de Denez Prigent aurait
pu être un milliard de fois plus extrême.
Oui, mais ce n'était pas le
but de ton travail.
Non, je crois que j'ai vraiment respecté
l'univers de l'artiste. D'ailleurs, je me souviens que l'album Irvi
avait été nommé "disque du mois" dans
CODA, ce qui n'est pas si surprenant venant d'une personne commme
Frédéric Messent qui est quelqu'un de très ouvert,
mais dans son article, il regrettait ma discrétion sur ce disque.
Pour moi, le plus important dans une réalisation artistique,
je le répète, c'est de ne pas tomber dans l'ego-dropping.
Je pense que les gens de Barclay étaient conscients de
leur choix : Elegia, Denez Prigent, Arnaud Rebotini... Des personnes
reconnues pour leur expérience, leur savoir-faire. Pour travailler
avec Denez, je tenais tout d'abord à comprendre son univers :
j'ai donc reçu les textes et les maquettes avant de commencer
parce qu'il fallait que je comprenne ce qu'est la musique celtique,
son apport, cette souffrance latente du chant breton, ses revendications...
Finalement, j'avais davantage l'impression de travailler avec Mad Mike
qu'avec Denez Prigent ; inutile d'aller à Detroit pour trouver
le côté revendicatif de la black nation quand on
est blanc et qu'on habite en France. Il suffit simplement de comprendre
ce que revendiquent ces gens à travers leur culture et constater
qu'ils se sentent un peu exclus de l'entité nationale... Je ne
suis pas indépendantiste pour autant, là n'est pas la
question, mais il fallait comprendre ça. En plus, Denez est un
être adorable et il est impossible de ne pas être touché
par sa voix : il a une voix magnifique. Pour en revenir à Gortoz
A Ran, avoir Lisa Gerrard et Denez Prigent sur ce titre, c'était
inouï. Il s'est vraiment passé quelque chose et je ne suis
pas peu fier de mon remix. J'en suis très content et je le réécoute
souvent.
Tu peux en être fier.
Je trouve qu'il se rapproche du son
d'Ennio Morricone. J'ai cherché ce côté un peu...
Western breton ?
Grand espace. Western. C'est ça.
Particulièrement au moment où Lisa reprend. Denez commence,
elle enchaîne, Denez reprend avant qu'elle ne revienne à
son tour, au moment où la harpe arrive. il se passe alors un
truc qui relève plus de la résonance que de la mélodie
finalement, mais qui me fait un effet terrible. Et c'est ça que
j'ai recherché, c'est d'ailleurs ça que je cherche plus
que tout. C'est pour cette raison que je travaille tellement sur les
textures sonores : la résonance. La mélodie, le jeu, la
performance d'un musicien sont des éléments secondaires
pour moi.
D'accord. On va faire une pause.
OK.
On va mettre les cannelonnis à
chauffer.
(Bruits d'assiettes et de couverts
tandis que nous allons manger de l'ananas frais en dessert...)
Tu veux que je te serve ?
Oui, vas-y. Tu as choisi quel sujet
pour conclure cette interview ?
To become... En fait, c'est un
tournant pour moi. Je m'en rends compte en ce moment. To become...
est une chrysalide qui va bientôt donner naissance au papillon.
J'ai vu que Charlotte Savary figurait
dans les crédits de ce morceau.
Oui, car elle m'a aidé à
écrire les textes.
Tu n'arrivais pas à les écrire
seul ?
C'est justement tout le concept de la
chenille, de la chrysalide et du papillon.
C'est-à-dire ?
Jusqu'à présent, je travaillais
sur les ambiances, les machines et je laissais les autres s'exprimer.
Aujourd'hui, j'ai envie de mettre des mots sur mes idées et c'est
quelque chose qui risque de vraiment changer la donne : si j'ai beaucoup
aimé produire une musique électronique instrumentale,
c'est justement parce que ça m'allégeait du poids de l'écriture,
il ne fallait pas aller nécessairement au charbon. De plus, j'arrivais
quand même à exprimer certaines émotions sans avoir
besoin d'y poser des mots, donc ça me convenait. Pourtant, dans
mes premières heures, j'étais très pop et j'écrivais
quelques chansons dont les textes étaient bien évidemment
très mauvais. (Rires) C'est normal, mais aujourd'hui,
je crois avoir trouvé la façon d'aborder les textes, la
surprise étant qu'ils ne doivent pas forcément être
en anglais.
Sur To become..., les textes
étaient en anglais.
Oui, To become... était
en anglais, mais c'est la raison pour laquelle je te disais qu'il s'agit
d'un tournant. Je vais prendre le temps nécessaire pour proposer
des textes qui soient très intimistes, sans utiliser le "je"
ou le "il". Je travaille beaucoup là-dessus. Mais To
become... est certainement un des titres les plus importants de
ma carrière ; j'ai l'impression de l'avoir porté toute
ma vie et il est enfin sorti.
Je trouve que c'est un morceau très
profond.
Il est d'une tristesse absolue. Sincèrement.
Entre le thème évoqué dans le texte, la façon
dont les sons s'opposent, le contre-champ mélodique... C'est
pas la fête du slip, ça c'est sûr. (Rires)
Mais To become... est un titre qui pourrait être dans la
droite lignée de From Nowhere With Love et Snapshots
en matière d'émotion pure ; il renferme quelque chose
de brut.
Sans pour autant être simple
car il est plutôt bien produit.
Il est très complexe et pourtant,
il a été produit très vite.
En combien de temps ?
Ce morceau a dû être réalisé
en deux ou trois semaines de temps. Bon, je sais... (Rires) On
peut produire plus rapidement, mais en ce qui me concerne, c'est une
performance. D'autant plus que la voix s'est faite en deux étapes
: au départ, je n'assumais pas du tout le fait que je devais
chanter là-dessus et j'ai donc complètement transformé
ma prise de voix, jusqu'au moment où une amie m'a dit : "Tu
sais, Laurent, le morceau est bon, la mélodie est très
belle, mais le schtroumpf défoncé à l'hélium
qui chante, c'est pas génial..."
(Rires)
C'était dur à encaisser
parce que j'aimais bien le morceau comme il était, mais j'ai
compris qu'il s'agissait juste d'une étape et ce sont des personnes
comme Nancy Danino qui m'ont vraiment encouragé à l'assumer.
La voix de To become... reste un peu transformée parce
que je voulais conserver cette couleur robotisée en écho
à l'inhumanité du texte. Le récit est bien évidemment
romancé mais il prend sa source dans un ressenti personnel très
fort et j'avoue que ce titre me donnerait bien envie d'aller refaire
du live, ne serait-ce que pour le jouer sur scène. C'est une
belle émotion à ressentir en plus... C'est également
un tournant sonore parce qu'on commence à voir apparaître
tout mon nouveau travail sur le son, assez particulier, que l'on entend
aussi légèrement sur So Far Above. Sur l'album
de Clover, cette nouvelle approche est déjà très
présente, mais elle le sera encore davantage sur les prochaines
productions tout en restant très intimiste, très nue.
Je suis en train de terminer un titre en ce moment...
Pour toi ?
Oui, pour moi. C'est un morceau très
sobre : je chante un texte très dur, appuyé par un simple
clavier, il se passe quelque chose de très fort, d'évanescent...
Une telle production, aussi dépouillée, est difficile
à assumer, mais j'en avais assez des rythmiques. Elles vont probablement
disparaître de mes morceaux, ou bien apparaître de façon
différente, beaucoup plus acoustique, moins oppressante... J'ai
envie de mouvement mais pas de rythmique. C'est un retour à la
musique. Tout simplement.
(Que dire de plus, si ce n'est un
profond remerciement et une estime sincère pour Laurent Collat,
artiste intègre et particulièrement talentueux. Certes,
le personnage n'est pas exempt de défauts car humain, comme vous
et moi, mais il a su s'ouvrir aux émotions et nous les communique
par l'intermédiaire de son travail. Je ne saurais que trop vous
inviter à découvrir ses oeuvres passées, présentes
et futures, comme l'album de Clover dont la sortie est prévue
à la rentrée prochaine.)