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Plat
Dessert
Café
Sancho : Comment s'est passée
la collaboration avec Laurent Garnier sur Unreasonable Behaviour
? Combien de temps a-t-elle duré ?
Elegia : Nous avons travaillé
sur cet album pendant trois mois durant lesquels je rentrais chez moi
le week-end uniquement pour dormir car nous tenions un rythme très
soutenu pendant la semaine, tu peux me croire... Il y avait tellement
de travail. Déjà, il nous fallait un minimum de temps
pour les prises sonores, mais il y avait surtout un énorme travail
de traitement à effectuer ; Laurent est quelqu'un qui envoie
des informations brutes. Sa capacité de production musicale est
très impressionnante, d'autant plus avec son approche qui reste
très old school : il peut passer des heures à entrer
des grilles rythmiques, note par note, sans utiliser d'outil de quantification...
Dans ses morceaux, quand tu entends un charley qui te semble
déplacé par rapport à son emplacement mathématique,
c'est parce que Laurent l'entendait comme ça et l'a donc précisément
placé ici. Son approche est d'ailleurs l'une des premières
choses à comprendre chez lui : il me fallait impérativement
développer mes propres réflexes pour comprendre où
et comment il entendait les sons. Tout est ensuite allé beaucoup
plus vite. En fait, être réalisateur artistique pour quelqu'un,
c'est développer une profonde empathie pour le projet de l'autre
sans y projeter son propre ego. Avec Laurent, nous avons passé
trois mois dans un climat joyeux, positif, bordélique... Nous
avions un rapport simple d'artiste à artiste, même si je
lui demandais parfois de quitter la pièce.
Histoire qu'il te laisse travailler.
Oui. Quand je commençais à
travailler la production sur la table de mixage, ça ne servait
à rien qu'il soit là, donc il s'en allait et quand il
revenait, je lui proposais des options, il les écoutait, me donnait
ses commentaires, ses impressions... C'était simple. Il m'est
aussi arrivé d'être en désaccord avec lui. (Rires)
Il a fallu notamment se battre avec sa tendance à prendre le
micro et à jacter sur ses morceaux... C'est Laurent... Il a toujours
des tas de trucs à dire.
C'est vrai qu'il n'y a pas beaucoup
de voix sur Unreasonable Behaviour...
Non, mais entre Delia et moi... Je me
souviens qu'elle lui disait : "Non, mais c'est fini, faut arrêter,
Laurent, faut arrêter, c'est bon... essaie de proposer autre chose,
quoi..." Finalement, elle a bien fait de lui dire puisqu'elle a
même fini sur un des morceaux de l'album. Un titre magnifique
sur lequel il s'est vraiment passé quelque chose de magique...
C'est lequel ?
Last Tribute to the 20th Century.
Oui, c'est vrai. Le dernier morceau
de l'album.
Voilà. D'ailleurs, il s'agit
peut-être de mon apport le plus flagrant sur l'album, du fait
des nappes qui sont très élégiaques, entre guillemets...
Laurent a découvert un monde quand je suis arrivé chez
lui avec tous ces outils numériques : je rentrais certaines programmations
qu'il réorganisait à sa façon par la suite, avant
que je ne revienne traiter des petits segments sonores, tel un haut
couturier du son. Sur Greed, j'ai également pris le parti
de travailler comme Arthur Baker, c'est-à-dire avec toutes les
pistes sur la table de mixage, en traitement direct, avant de passer
au montage puis au retraitement : je préparais des racks d'effets
assez complexes, je lançais le morceau et je dosais sur le vif...
C'est ainsi que travaillent des personnes comme Mad Professor, Adrian
Sherwood... Étant donné que Greed était
un morceau electro, j'ai vraiment recherché à obtenir
le son d'Arthur Baker, c'est-à-dire l'exagération : reverb
gate sur les pieds de grosse caisse, delay interminable...
Greed constitue l'un de mes plus beaux souvenirs en matière
de mixage sur l'album de Garnier, d'autant plus que nous avons travaillé
à quatre mains dessus puisqu'il était impossible de faire
autrement. Je regrette juste de ne pas avoir enregistré toute
la phase préparatoire du truc parce que je me souviens d'un moment
magique qui a duré six ou sept minutes, pendant lequel j'étais
seul sur la table de mixage, je travaillais, je testais les effets et
je crois que je tenais une version de Greed qui tuait sa race...
(Rires) Je regrette de ne pas avoir enregistré toutes
les étapes de la production. Quand je suis arrivé dans
le studio de Laurent, certaines bases étaient vraiment rough
et il a fallu produire, élaguer, traiter, reproduire certains
sons, programmer des synthétiseurs comme un Jupiter 8,
machine fantastique que je ne connaissais pas, bien évidemment...
(Rires) Bref, c'était une très belle réalisation.
J'imagine que le fait de travailler avec Laurent Garnier fait rêver
beaucoup de gens, même si le rapport avec la légende disparaît
dans ce contexte...
Pour travailler avec lui, il faut
quand même être une brute de studio, être à
la hauteur...
Oui, d'autant plus qu'il est très
exigeant.
Il faut pouvoir lui apporter une
vraie valeur ajoutée.
Oui, d'ailleurs, Stéphane va
souffrir. (Rires)
C'est vrai qu'ils ont commencé
à travailler sur le nouvel album.
Oui, je l'ai appris récemment.
Qu'est-ce que ça va donner
d'après toi ?
Je n'en sais rien du tout.
D'un point de vue technique, professionnel...
Stéphane est largement à
la hauteur.
Quelle couleur va-t-il donner au
son de Garnier ? Tu ne penses pas que l'album risque d'être plus
froid ?
Je ne sais pas. Je ne connais ni la
nature du projet, ni la direction qu'ils veulent prendre. Tout ce que
je sais, c'est qu'il s'agit d'un vrai travail de réalisation
: Stéphane va devoir traiter énormément d'informations
brutes, tout comme j'ai eu à le faire, afin d'en tirer quelque
chose qui soit en accord avec la vision de Laurent et ce sera vraiment
le plus gros du travail. Je me souviens qu'au moment du cutting
et de l'editing, nous étions en parfaite symbiose, à
réagir en même temps sur un même son. (Rires)
D'ailleurs, j'étais surpris parce que c'est l'étape que
Laurent a préférée. Par exemple, pour The Man
With The Red Face, Laurent s'est occupé du cutting
sur l'ewee et sur le saxophone de Philippe. Je peux te dire qu'il
était ravi. Il s'est éclaté. Philippe s'est bien
éclaté aussi. Très franchement, ce titre n'est
pas une légende.
Tu l'as vu... (Rires)
C'est vraiment pas une légende.
On l'a fait souffler comme un fou pendant deux heures. Nous avions déjà
des heures d'enregistrements sur le direct to disk et il n'en
pouvait plus tandis que nous étions morts de rire.
Tu peux l'avouer maintenant : vous
avez fini par lui demander de rejouer uniquement pour le plaisir de
le voir changer de couleur à force de souffler.
Non. En fait, c'est un truc de réalisateur,
une technique qui ne fonctionne pas toujours mais assez souvent quand
même : si tu veux obtenir d'un musicien ou d'un chanteur une interprétation
précise, il ne faut pas t'arrêter à la première
prise qui sera souvent très énergique. L'énergie
n'est pas nécessairement ce qui marche le mieux. Donc, si tu
recherches le côté plus suave, plus sensuel du saxophone
qui vient te chatouiller les oreilles, il va falloir le fatiguer un
peu pour qu'il commence à souffler moins fort. Finalement, nous
sommes restés très sages dans le choix des prises du saxophone
parce que Philippe pouvait partir en free jazz mais je pense
que le public n'aurait pas aussi bien suivi si le son avait été
dissonant, barré... Il y a des milliards de trucs à raconter
sur cet album. Les crises, les fous rires, les prises de tête
aussi... J'ai un problème : quand je suis fatigué, je
commence à être d'une humeur insupportable. Je peux être
insupportable mais comme Laurent a un caractère...
De cochon.
Exactement. Laurent, c'est le profil
du titi parisien, donc s'il découvre un point sensible, tu peux
être sûr qu'il va appuyer dessus sans arrêt. Mais
le plus drôle reste sans doute la façon dont j'ai décroché
cette réalisation : j'étais venu chez lui pour lui montrer
quelques trucs et dès que je suis rentré dans son studio,
je l'ai engueulé. Je lui ai dit : "T'as vu la poussière
qu'il y a sur tes machines ? Si ça craque, si ton son c'est de
la merde, ce sera bien fait pour ta gueule." (Rires) Il
m'a regardé avec des grands yeux avant de me dire : "T'as
raison de me parler comme ça." Voilà. Laurent, je
crois que si j'ai envie de lui dire merde, je lui dis merde, et la semaine
suivante, on se parle, tout va bien. Ça me paraît pas mal
d'avoir ce type de rapports.
Et pourquoi tu n'as pas remixé
de morceaux sur cet album ? Sans doute parce que tu as participé
à sa création...
Je crois que c'est ça.
Puisqu'il t'en as fait un pour Basic,
je pensais qu'en échange de bons procédés...
Tu sais, je pense que ce remix était
une façon de me remercier pour le travail que j'avais accompli
sur Unreasonable Behaviour. Cet album est un peu devenu le mien
tant je m'y suis investi, même s'il ne s'agit pas de ma production.
À nouveau, si tu n'atteins pas ce degré d'empathie pour
le projet de l'autre, ça ne sert à rien de se lancer dans
une réalisation artistique, sinon tu tombes dans ce qu'on appelle
de l'ego-dropping : un certain nombre de producteurs travaillent
pour d'autres personnes parce que ça présente un avantage
pour la maison de disques, sans effectuer un vrai travail de réalisation...
Bref, sur Unreasonable Behaviour, il me semblait évident
que d'autres personnes s'attaquent aux remixes, d'ailleurs, je n'en
ai pas fait la demande. Au final, il y a eu de belles réussites
: par exemple, le remix de Greed par Avril est excellent. (Rires)
Il a fait un vrai beau travail de compréhension et de réinterprétation
à sa façon. Très bien.
J'en suis toujours à me demander
comment il a fait pour rentrer aussi bien un orchestre dans son sampler...
Je sais comment il a fait mais je vais
pas te dévoiler les secrets de fabrication des autres.
En tout cas, il n'a pas travaillé
avec un orchestre, n'est-ce pas ?
Bien sûr que non. Je n'irai pas
jusqu'à citer le nom de la banque de sons qu'il a utilisée
mais je la connais.
De toute façon, même
en ayant la banque de sons à disposition, il faut savoir l'utiliser
comme lui ; j'imagine que des cordes ne s'arrangent pas si facilement,
qu'elles soient réelles ou enregistrées.
Effectivement, mais ça n'est
pas non plus très compliqué... Moi, ça ne me paraît
pas insurmontable. Le plus difficile n'est pas de créer un arrangement
pour cordes mais de diriger des personnes pour qu'elles le jouent.
D'ailleurs, est-ce que tu as reçu
une éducation musicale ou bien tu as tout appris seul ?
J'avais la chance d'avoir un piano dans
le grenier. Je n'ai pas pris de cours et le solfège m'a longtemps
rebuté, peut-être un peu moins aujourd'hui mais il ne me
passionne pas pour autant. J'ai plutôt appris seul.
Donc pour les arrangements, les accords,
les mélodies ou les phrases musicales, tu travailles à
l'instinct ?
Non. Tu sais, la musique est finalement
très mathématique.
Oui, mais il faut connaître
ses règles pour les appliquer.
Il faut connaître les écarts.
Une fois que tu connais les écarts et que tu as compris comment
la règle générale s'applique, tu peux commencer
à prendre des libertés par rapport à cette règle.
De toute façon, à l'époque des premiers maxis d'Elegia,
je n'avais pas besoin de connaître exactement le fonctionnement
des cordes ; je tapais un accord avec un son de violon, c'était
suffisant. (Rires) Aujourd'hui, c'est devenu beaucoup plus compliqué,
particulièrement sur des disques comme celui de Clover où
il faut réellement travailler un arrangement pour cordes, même
si celles-ci sont malheureusement virtuelles. Travailler avec de vraies
cordes nécessite un budget important, d'autant plus important
si tu souhaites travailler avec des français.
C'est la raison pour laquelle de
plus en plus d'enregistrements sont faits dans les pays de l'Est.
Tout à fait. Là-bas, pour
la moitié du prix payé ici, tu as même un rang supplémentaire,
alors pourquoi se priver ? C'est évident. En France, deux journées
avec deux rangs de cordes reviennent au même prix que l'enregistrement
d'un album comme Sounds Within... Cette barrière constitue
d'ailleurs l'une de mes grandes frustrations. Je me fiche de l'acoustique
; c'est la matière du son qui m'intéresse puisque je peux
la modeler ensuite selon mon envie. Du coup, j'aimerais beaucoup avoir
les moyens d'enregistrer de vraies cordes, de pouvoir jouer d'entrée
de jeu sur l'interprétation. Il faut se méfier des cordes
car elles peuvent très vite devenir sirupeuses. Il faut trouver
le point d'équilibre entre émotion et maîtrise ;
c'est loin d'être simple... J'ai des morceaux qui sont prêts
et qui n'attendent plus que des vraies cordes.
Et tu ne voudrais pas les sortir
avec des cordes enregistrées ?
Non, car le jour où je sortirai
ces morceaux, ce sera fini. Je ne pourrai plus les travailler autrement
et je ne souhaite pas les reprendre dix ou quinze ans plus tard sous
prétexte que je peux alors m'offrir de vraies cordes. Je préfère
les conserver dans mes tiroirs en attendant le jour où je pourrai
les sortir sans cette frustration, car il n'y a pas plus terrible que
de sortir un disque avec une frustration. Vraiment. Je veux pouvoir
défendre ce disque. C'est une trilogie qui s'appelle Fatale
et que connaissent quelques personnes dont Eric Morand. Je me souviens
qu'à l'époque, Fabrice Chena qui était responsable
de la communication chez F Com avait écouté le
truc et m'avait dit : "Laurent, c'est le I Will Survive
des années 2000..." Pour le moment, il est bien dans mon
tiroir. Et s'il s'agit réellement d'un classique, alors on peut
le sortir dans dix ans. De toute façon, j'ai tout mon temps.
C'est finalement mon mot d'ordre. Pourquoi me consacrer entièrement
à la production d'un album quand les investissements s'orientent
aujourd'hui vers ce qui peut éventuellement rapporter le plus
d'argent ? Pourtant, je comprends parfaitement ces priorités.
Chez F Communications, nous avons déjà bénéficié
d'un miracle : Mr. Oizo. Son disque a permis de nourrir tout le monde,
de réaliser de beaux disques...
Une centaine de sorties ont déjà
suivi Flat Beat ; il faudrait peut-être qu'un nouveau miracle
arrive...
C'est vrai, mais je crois qu'il y travaille.
Peut-être, mais entre nous,
le succès de Mr. Oizo... C'est grâce aux jeans. (Rires)
C'est un des éléments
du miracle...
Je ne sais pas si Levi's a
contacté Mr. Oizo ou si c'est l'inverse qui s'est produit, mais
sans la campagne de publicité, il est clair que ce morceau n'aurait
pas eu le succès qu'il a connu, même avec la marionnette...
Bien sûr.
Donc, si Flat Beat s'est vendu
à trois millions d'exemplaires, c'est bien parce que le morceau
passait en boucle à la télévision.
Je crois aussi que les responsables
de la communication chez Levi's ont bien compris l'intelligence
et la pertinence du gant de toilette de Quentin, parce qu'il ne faut
pas oublier qu'avant d'être Flat Eric, le personnage jaune s'appelait
Stéphane et qu'il s'agissait ni plus ni moins d'un gant de toilette
trafiqué. (Rires) Concept génial. Ils ont vraiment
saisi une part d'inconscient collectif et c'est state of the art
en matière de communication. À nouveau, ce disque a été
une aubaine pour F Communications, même s'il a eu des conséquences
terribles pour les autres artistes qui ont sorti un album en 1999 :
Juantrip', Nova Nova...
L'album de Nova Nova est sorti trop
tard. Ils l'ont accouché dans la douleur, comme par obligation
sur le contrat avant que l'aventure ne se termine.
Oui. C'est un album qui n'a pas été
simple, qui a demandé énormément de temps en production,
qui a sans doute coûté pas mal d'argent aussi... De toute
façon, tous les albums de 1999 étaient des albums difficiles.
Pour en revenir à Sounds Within, j'ai conscience que j'en
demandais peut-être beaucoup trop au public. Ce n'est pas parce
que je suis ouvert d'esprit que tous les autres doivent l'être.
Ça me semblait très naturel de passer d'un morceau drum'n
bass à quelque chose d'un peu plus étrange...
C'est le cas puisque la couleur du
son reste la même, mais tu n'as pas l'impression de te contredire
en avouant que Sounds Within était peut-être un
peu difficile pour le public tout en ayant un album de deep house plus
accessible dans les tiroirs mais que tu refuses de sortir ?
Complètement.
Donc entre l'autoroute et la route
de campagne, tu as choisi...
La route de campagne. J'ai pris la route
de campagne parce que j'essaie d'être le plus honnête avec
moi-même.
Alors il ne faut pas se plaindre
après. Il faut assumer qu'en prenant la route de campagne, tu
ne sais pas vraiment où tu vas arriver.
Je pense l'avoir assumé et mon
silence en est la preuve. Mais ce n'était pas une erreur car
Sounds Within a également eu des conséquences très
positives pour moi. Une production en amenant une autre, une réalisation
en amenant une autre, cet album m'a permis de rencontrer d'autres artistes
comme Lisa Gerrard, Denez Prigent... J'ai des souvenirs magnifiques
sur l'album de Denez Prigent...
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