Entrée
Plat
Dessert
Café
Sancho : Mother est un maxi qui a
bien marché ?
Elegia : Il ne s'est pas très
bien vendu parce que...
En tout cas, on ne le trouve plus
aujourd'hui. (Rires)
Non, c'est devenu un véritable
objet de collection et c'est vrai qu'à l'époque, Laurent
Garnier l'a joué, de nombreux autres l'ont joué... Si
la communication sur la musique électronique avait été
ce qu'elle est actuellement avec Internet, ce maxi aurait sans doute
été un truc énorme ; il aurait figuré dans
beaucoup de playlists. Je n'en ai pas vraiment pris conscience tout
de suite. J'ai compris lorsque que F Communications a essayé
de m'approcher indirectement.
Tu as senti qu'ils voulaient te signer
?
Oui, je l'ai vraiment senti parce que...
je pense pouvoir le raconter aujourd'hui parce que c'était drôle.
RadiKal Groov Records et F Communications avait un artiste
en commun à l'époque : Freon.
Oui.
On se réunissait souvent, c'était
déjà une petite famille et je crois que c'est ce que je
cherchais dans une maison de disques : l'esprit de corps, l'idée
de se serrer les coudes et d'avancer ensemble. Je me souviens d'une
de ces soirées mémorables pendant lesquelles on mangeait
des pâtes, on riait beaucoup et on écoutait de la musique
: Freon était venu me parler dans un coin et m'avait incité
à contacter Eric Morand. Lui envoyer une maquette, prendre un
rendez-vous pour discuter... Il l'a fait une première fois mais
je n'ai pas réagi tout de suite. Il m'en a reparlé, mais
je crois que j'ai vraiment eu le déclic quand j'ai senti l'orientation
qu'allait prendre RadiKal Groov Records : ils sont partis dans
une autre direction... Il fallait peut-être bouffer... Je ne vais
pas non plus taper sur eux bêtement, d'autant plus que David Kemmoun
a été un des piliers de la scène électronique
underground française. Bref, j'ai fini par contacter F Communications
chez qui j'avais déjà essayé de signer en leur
envoyant une maquette...
Quelle maquette ? Body&Soul
?
Non, c'était en 1994 et je leur
avais envoyé une maquette de pop hybride avec une approche très
électronique. Eric Morand m'avait répondu en me disant
qu'il y avait des faiblesses dans les rythmiques, ce qui était
parfaitement normal puisque je n'étais pas encore dans un schéma
dancefloor. Je connaissais tout juste Scan X et Laurent Garnier, donc...
J'avais laissé tomber. (Rires) De toute façon,
j'avais essayé de signer chez eux uniquement parce que des amis
m'y avaient poussé. Mais pour en revenir à mon arrivée
chez F Communications, j'ai fini par appeler Eric Morand et je
lui ai dit : "Bonjour... je m'appelle Laurent Collat... Elegia...
j'ai sorti quelques trucs..." "Oui, oui." (Rires)
Eric, très calme. "Ce serait possible qu'on se voit, parce
que j'ai l'impression que si je ne fais rien pour moi, il ne va rien
se passer." Je me souviens vraiment de cette phrase. Je lui ai
dit ça et il m'a répondu : "Pas de problème,
mardi prochain, telle heure." Je me souviens même du jour...
J'arrive au rendez vous. Un accueil... Je ne comprends pas ce qui se
passe. C'était la grande époque de F Communications
avec des personnes comme Laurent Masset, Joss Danjean... Ils étaient
encore basés dans la rue de Clichy, au-dessus de PIAS.
Donc j'arrive et je reçois un accueil des plus chaleureux, avec
des grands sourires... Qu'est-ce qui se passe... Je discute avec Eric
et il m'écoute avec un sourire... (Rires) Je me souviendrai
toujours du sourire d'Eric Morand, c'était... c'était
chouette. Tout simplement chouette d'arriver là-bas, de recevoir
cet accueil...
Et au moment où il t'a présenté
une mallette de billets, tu as été conquis. (Rires)
Non. En fait, Eric a fait mieux que
ça : il a tellement voulu comprendre qui j'étais et surtout
comment je vivais, qu'il est venu à Vernon. Il est venu chez
moi, nous avons déjeuné ensemble et il a ensuite inspecté
mon appartement dans son intégralité. C'était fou.
Je crois qu'il n'y a pas un livre ou un disque qui lui ait échappé.
Il voulait peut-être aussi se rendre compte de ce que j'avais
pour faire de la musique, or je n'avais rien parce que beaucoup des
machines m'avaient été prêtées par RadiKal
Groov Records. Et même si nous étions loin des contrats
que les artistes de la french touch ont pu toucher un peu plus
tard, F Communications assignait des vrais budgets sur chacun
de ses disques, ils posaient des questions toutes simples mais qui sont
loin d'être ridicules, à savoir comment je vivais, si j'étais
couvert socialement... C'était déjà vraiment high
care. Ils prenaient soin des personnes qu'ils signaient.
Ils sont encore comme ça.
Absolument. De toute façon. Bref,
début de l'aventure. Je signe, j'expédie le contrat avec
RadiKal Groov Records d'une façon qui n'est pas racontable
(Rires)
Ça peut arriver, c'est pas
grave.
D'un autre côté, j'ai vraiment
bien fait parce que je crois que si j'étais resté chez
RadiKal Groov Records, j'aurais accepté de faire ce qu'ils
voulaient. J'aurais pu devenir une magnifique machine commerciale, mais
je serais devenu très aigri et j'aurais tourné le dos
à ce que je suis alors que j'ai finalement le sentiment d'avoir
respecté qui j'étais. Peut-être un peu trop, d'ailleurs,
parce que je comprends mieux maintenant la difficulté qu'a pu
rencontrer le public à la sortie de Sounds Within. Il
y avait un trajet logique et simple à suivre : Mother,
From Nowhere With Love, Snapshots, le live que j'ai présenté
pendant quelques années et qui était un live de deep house
très fluide, aérien... L'album qui devait arriver sur
F Communications devait être un album de deep house et
j'ai complètement brisé cette ligne.
Basic suivait encore cette ligne.
Oui, mais...
Certes, Sounds Within était
clairement différent des précédents maxis, mais
le son de l'artiste restait présent.
En fait, il existe deux albums : Sounds
Within et un album de deep house que personne n'a jamais écouté.
L'album noir... (Rires)
En faisant cette remarque, je n'avais
pas encore connaissance du contenu de ce fameux Black Album.
Suivant la tendance des bonus cachés qui parsèment aujourd'hui
le marché du DVD, Elegia et SdFC vous offrent au creux
de cette interview un extrait de cet album : You are my best chance,
superbe morceau drum'n bass dans une veine aérienne et positive,
parfaite pour ces premières heures ensoleillées. De quoi
nous faire rêver un peu plus devant les merveilles qui dorment
encore dans ses tiroirs...
You
are my best chance - Haut débit (160kbs)
You
are my best chance - Bas débit (64kbs)
Cet album constituait vraiment la suite
logique de Snapshots. Le problème ne se posait pas en
terme de qualité mais plutôt sur mon envie de sortir cet
album : j'ai cherché la difficulté. J'ai vraiment cherché
le point de rupture avec moi-même. Je n'avais pas commencé
à faire de la musique pour m'interdire, un jour, d'expérimenter.
Quant aux rythmiques 4:4, même si je parvenais à transmettre
des émotions, je crois que j'ai fini par m'ennuyer. Du coup,
cet album est resté dans un tiroir. Parfois, je sors un morceau,
comme I am not worried anymore ...a deal with god qui est justement
issu de cette période, mais je me suis finalement fait beaucoup
de mal sur Sounds Within. J'ai vraiment poussé la machine
au dernier degré, sur le fil du rasoir.
Et si les ventes de l'album n'ont
pas suivi, est-ce qu'au moins, sur un plan personnel, ça valait
le coup d'aller aussi loin ?
La suite des évènements
me donne à penser que j'ai vraiment fait le bon choix parce que
c'est grâce à Sounds Within que Denez Prigent et
Alan Gac m'ont approché ; ils m'ont demandé si je voulais
éventuellement travailler avec eux sur le nouvel album de Denez
parce que Sounds Within existait, de même que Laurent Garnier
s'est adressé à moi pour Unreasonable Behaviour.
Et tu penses qu'ils ne l'auraient
pas fait si le Black Album était sorti ?
Certainement. La production de Sounds
Within est quand même très poussée, c'est d'ailleurs
le gros défaut de cet album : son côté surproduit
le rend un peu froid. Pour moi qui me souviens de l'émotion brute
lors des prises, je trouve que le résultat final est déjà
très aseptisé, surtout au niveau du traitement sonore.
L'arrivée massive du numérique y a contribué :
des maxis comme From Nowhere With Love et Snapshots tournait
en MIDI sur un Atari, c'était la façon la plus
roots de faire de la musique. Sur Sounds Within, je suis
passé aux programmations en numérique, aux plug-ins...
Toutes ces technologies étaient en train de révolutionner
l'approche de la musique électronique et comme je n'étais
pas particulièrement en retard mais plutôt en avance sur
celles-ci, j'avais envie de les exploiter. Naturellement, le son des
productions a changé. J'avais envie d'expérimenter, d'explorer
de nouvelles rythmiques, de nouvelles ambiances... Et j'en avais assez
d'entendre dire de ma musique qu'elle était très jolie.
Ce mot m'exaspère. La musique n'est pas jolie : elle te parle
ou ne te parle pas, mais elle n'est pas jolie. J'ai tellement entendu
ce commentaire, notamment en tournée... Quand je me retrouvais
sur le même plateau que Scan X, tu comprendras que le mélange
d'audience était un peu particulier. Les gens qui s'intéressaient
plus à Scan X me disaient très poliment : "Oui, c'était
joli." (Rires) Une heure après, Stéphane allait
prendre les commandes, leur envoyer la sauce et les mecs partaient immédiatement
dans le cosmos... Je crois également que sur Sounds Within,
je ne voulais plus sampler.
Il n'y a pas de samples ?
Non. À part Billie Holiday sur
My Pleasure, mais c'était plus par jeu : j'avais envie
d'utiliser une de ses voix et d'en faire un morceau un peu sautillant,
amusant, mais qui conserverait en même temps plusieurs niveaux
d'écoute. D'ailleurs, plusieurs morceaux de Sounds Within
partagent ces multiples niveaux d'écoute. Mais pour en revenir
à Basic, effectivement, c'est un morceau très proche
de mes précédentes productions.
Pourtant, il est aussi bien produit
que le reste de l'album...
Oui, complètement.
Donc tu aurais pu faire un album
qui soit très produit tout en restant dans cette veine qui colle
au dancefloor.
Oui, mais j'avais fait le choix de changer.
Le fait de travailler avec Esther a également changé la
donne parce que j'ai senti que je pouvais aller gratter vraiment en
profondeur, ce qui me permettait d'expérimenter, de transformer
la voix en un élément sonore qui soit très particulier.
Basic a été produit vers la fin. En écoutant
l'ensemble des titres, j'ai pensé que ce serait quand même
pas mal de rappeler aussi d'où je venais et de faire un morceau
relativement basique, simple et très efficace ; c'est ce qui
s'est passé puisque la composition de Basic nous a pris
trois heures, un matin, on a travaillé le son pendant l'après-midi...
J'imagine déjà les
têtes de ceux qui vont lire ça, avec un doux mélange
d'admiration et d'écoeurement.
Je sais pas, mais c'est vrai qu'il y
a un truc très particulier dans le son de Basic ; au moment
de l'engineering, j'ai trouvé une formule que j'ai reprise
par la suite.
C'est bien Laurent Garnier qui a
remixé Basic ?
Oui. Absolument. Il a adoré le
titre. On travaillait déjà sur son album au moment de
la sortie de Basic, ce qui fait qu'il l'a remixé devant
moi et c'est très étrange de voir quelqu'un remixer un
de tes morceaux. Vraiment. Je crois d'ailleurs qu'il y a un solo de
clavier au Nord Lead que j'ai rentré. Mais tout s'est
décidé sur le vif, à la roots, à
l'image de Laurent finalement, c'est-à-dire : "Merde, j'ai
pas encore fait ton remix... Allez, on s'y met maintenant, on torche
ça dans l'après-midi." (Rires) Et il l'a effectivement
bouclé dans l'après-midi. En plus, c'est un remix infernal
parce que l'ordinateur s'est planté, il a fallu faire un montage...
C'est d'ailleurs pour cette raison qu'un DJ qui le joue aura beau compter
à partir du moment où la nappe est toute seule, ça
ne sert à rien, il va se prendre un truc terrible. C'est drôle,
d'ailleurs, que ce soit un remix de Garnier qui soit un piège
pour DJ aussi énorme. Je n'ai surtout rien dit parce que j'adore
bousculer l'univers du DJ. J'adore ça...
Piéger un DJ pour casser son
set... (Rires)
Mais oui, ça les oblige à
être un peu plus créatifs et à bien connaître
leurs disques. C'est pas mal. (Rires)
N'empêche qu'un disque qui
plante comme ça, en plein milieu d'un set, je n'aurais jamais
pensé que ça puisse être un piège ; je serais
resté persuadé d'avoir fait une erreur.
C'est le plus drôle. (Rires)
C'est ce qui me fait hurler de rire.
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