Laurent Collat est l'artiste du label
que j'ai eu l'opportunité de croiser en premier ; c'était
en 1998. Depuis cette date, nous nous croisons rarement mais ne perdons
jamais vraiment contact. Il sait la profonde estime que j'ai pour son
travail et son talent.
C'est entre les deux soirs du F Com
10 Year Festival que nous avons réussi à caser un
rendez-vous pour une interview @home. Difficile toutefois de
lui servir un menu de questions lambda sans que cela sonne faux. Voici
donc le récit de notre conversation à l'heure du déjeuner.
Vous y découvrirez une multitude d'anecdotes ainsi qu'un regard
franc et posé sur une carrière perturbée. Bon appétit.
Entrée
Plat
Dessert
Café
Sancho : Commençons donc par
From Nowhere With Love. Je te l'ai déjà dit, je
trouve que c'est un maxi magnifique, peut-être le plus beau que
tu ais produit, ce qui ne veut pas dire que les autres sont mauvais,
bien au contraire, mais...
Elegia : C'est vrai qu'il a une
belle énergie. L'énergie du garçon qui ne comprend
pas tout ce qui lui arrive, qui a encore ce rapport très naïf
avec la musique, qui vient d'être signé chez F Communications
et qui a envie de produire un beau disque, non pas pour lui mais pour
sa maison de disque parce qu'il appartient maintenant à une famille
et que ça lui donne une énergie folle. De toute façon,
From Nowhere With Love et Snapshots sont des maxis qui
ont été écrits en un mois.
De A à Z ?
De A à Z. Un morceau comme Grid
One m'avait pris quatre heures. Je l'avais composé dans la
nuit... Ce sont des morceaux où tout allait très simplement,
c'était...
On ne se pose pas de questions et
on y va ?
Tout coulait de source. C'était
évident. En même temps, From Nowhere With Love était
une élégante manière de remercier mes influences
de l'époque.
C'est-à-dire ?
Un morceau comme Grid One, par
exemple, est très proche du projet Deepside de Ludovic Navarre.
C'est vrai.
Ils sont de la même famille. D'ailleurs,
je ne me suis pas mis aux machines en y pensant, mais à un moment,
j'ai réalisé que je n'étais pas très loin
de Girlfriend et consorts... Ce n'est pas grave, j'assume ces
similitudes et je me dis que je suis resté dans une certaine
tradition d'écriture de F Communications. De même,
1992 sur From Nowhere With Love est un sacré coup
d'épaule à Kenny Larkin sur un album comme Azimuth,
donc il y a certaines influences comme ça... Il y a aussi des
trucs drôles sur ce maxi : Rescue était un morceau
plutôt drôle avec son sample de Dizzy Gillespie. Aujourd'hui,
si je voulais encore produire des morceaux pareils, je ne pourrais pas
le faire.
Pourquoi ? Parce qu'ils étaient
trop légers ?
Non, pas du tout, mais parce que tout
a tellement changé. En 1996/1997, quand j'ai écrit From
Nowhere With Love et Snapshots, on pouvait sampler
; il y avait une vraie liberté du sampling. Sur Rescue,
c'est Dizzy Gillespie, sur Grid One, c'est Björk, sans compter
les artistes moins connus et je ne parle même pas de Snapshots
où il y en a partout : This Mortal Coil, Prince, Björk à
nouveau, Kate Bush... Non, Kate Bush, c'est sur From Nowhere With
Love : c'est une des voix féminines qui introduit le morceau.
Il m'arrive parfois de repérer
certains de tes emprunts lorsque j'écoute des artistes que je
ne connaissais pas avant. Par exemple, c'est par ton intermédiaire
que j'ai découvert This Mortal Coil et je me suis rendu compte
que tu en as utilisé un échantillon sur Mother.
Effectivement, il s'agit de I Am
The Cosmos sur l'album Blood. Je suis fou de This Mortal
Coil. Pour moi, ce sont des piliers, et ceux qui ont osé
dire que c'était de la new wave n'ont rien compris. C'est
exactement comme ceux qui disent que New Order, c'était aussi
de la new wave...
Enfin, New Order, c'est quand même
plus facile d'accès que This Mortal Coil...
Alors c'est très intéressant
parce qu'au moment de l'explosion des artistes de Bristol, le New
Musical Express avait publié une overview sur le pourquoi
du comment dans laquelle ils expliquaient que les vrais inventeurs du
trip-hop étaient 4AD à travers This Mortal Coil
et certains titres des Cocteau Twins. Si tu écoutes l'album Treasure
de Cocteau Twins, dans ses lenteurs et ses langueurs, on retrouve déjà
l'essence du trip-hop. Ce n'est pas pour rien que les membres de Massive
Attack ont fait appel à Elizabeth Fraser sur Mezzanine
; je pense qu'ils leur doivent vraiment quelque chose.
Il manque quand même tout l'aspect
rythmique.
Le son de This Mortal Coil et des Cocteau
Twins est effectivement très blanc alors que le trip-hop a davantage
intégré la musique noire, particulièrement dans
les rythmes, mais bon... Revenons-en à From Nowhere With Love.
Je t'ai déjà posé
cette question mais j'aimerais tu y répondes pour les internautes
: pourquoi le morceau From Nowhere With Love n'est-il pas plus
long ? Il prend son temps pour démarrer et se termine juste après
avoir décollé alors que le voyage s'annonce somptueux.
C'est à cause du format : il
était destiné au vinyle. Nous aurions pu prévoir
une version plus longue pour le CD, mais je crois que nous n'y avons
tout simplement pas pensé. Je comprends vraiment ta frustration
puisque moi-même je la ressens maintenant, mais je crois que sur
From Nowhere With Love et sur Snapshots, j'avais une approche
de la musique qui était très pop, voilà tout.
Les morceaux ne sont pas non plus
formatés sur 3'30...
Bien sûr, mais sur ces deux maxis,
il y avait une volonté de narration qui n'existait pas forcément
dans la musique électronique.
À l'époque, tu découvrais
tout ça ?
C'était tellement inouï
ce qui se passait...
Tu as dû être remarqué
puis courtisé par toutes les institutions de la presse musicale
et autres ?
Je me souviens de la presse à
cette période : quand on parlait de la scène française,
on parlait d'Elegia et des Daft Punk. C'était très étrange...
Normal, c'est le vivier électronique
de l'Ouest parisien.
(Rires) Grand Ouest. Plus sérieusement,
pour moi, c'était inouï parce que je n'ai jamais voulu faire
de la musique avec l'intention de sortir des disques ; je crois que
si personne ne m'avait poussé pour que je fasse écouter
mes productions, je serais probablement encore à faire de la
musique pour moi. Je n'avais pas cette nécessité d'une
reconnaissance publique. Mais ça s'est fait...
Sans que tu cherches vraiment à
le provoquer.
Tu sais, le premier album, Body&Soul,
est sorti parce que je connaissais quelqu'un qui était signé
chez RadiKal Groov Records, à qui j'ai vendu une TR-808,
qui avait écouté mes travaux et qui m'avait incité
à ce que je les fasse écouter au boss de RadiKal Groov
Records, David Kemmoun. (Rires) Pourquoi pas... Et c'est
vrai qu'à l'époque, je n'avais pas réalisé
la chance qui m'avait été offerte parce qu'il avait écouté
trois ou quatre titres, m'avait demandé si j'en avais d'autres,
je lui en avais alors sorti une bonne quinzaine et il m'avait rappelé
en me disant qu'il fallait qu'on sorte un album. (Rires) J'avais
accepté très calmement. Ensuite, nous avons rencontré
quelques problèmes ; Body&Soul était un disque
modeste, sorti sur une petite maison de disques, avec peu de moyens.
Il aurait peut-être fallu d'abord
sortir un maxi.
Oui, mais je n'avais aucune conscience
du fonctionnement de ce marché. On m'avait demandé un
album et ça m'avait semblé naturel parce que je n'étais
pas familier des maxis ; je ne suis pas DJ.
Tu n'as jamais mixé ?
Non, et je ne veux pas le faire car
ce serait pour les mauvaises raisons. Il y a tellement de mauvais DJ
; je n'ai pas envie d'en faire partie. Pourtant, j'ai parfaitement conscience
de ce que je perds... Bref, Body&Soul sort, la presse s'y
intéresse un peu... Ma première interview s'est déroulée
au téléphone avec Jean-Yves Leloup sur Radio FG,
à la grande époque... Totalement surréaliste. (Rires)
Surtout pour Body&Soul qui n'était rien d'autre qu'une
collection de titres que j'avais stockés depuis 1992. Le morceau
Elegia remonte même à 1991, si je ne m'abuse...
Et tu ne les as pas retouchés
juste avant de les sortir ?
Non. L'album n'était même
pas passé au mixage puisque de toute façon je n'en avais
pas les moyens. Mais quand il sera à disposition sur mon futur
site Internet, il sera tel qu'il aurait dû étre initialement,
avec tout un travail sur la stéréo : sur un morceau comme
Elegia, pour le moment, le son est très cohérent,
mais quand tu écouteras la nouvelle version, tu entendras la
TB-303 partir de la gauche et la TR-606 partir de la droite,
tout simplement parce qu'elles passaient à travers un même
rack d'effets, tout le jeu s'effectuant sur un croisement du delay
entre la TB-303 et la TR-606 en plus d'un truc qui tournait
sur un vieil ordinateur Atari et qui n'était même
pas synchronisé. C'est un morceau impossible. La sortie de Body&Soul
est donc remarquée par les personnes qui s'intéressent
vraiment à la musique, mais c'est sûr que tout va vraiment
commencer avec Mother. Ce qui est assez drôle finalement
parce que j'aimais la house, mais de loin : je ne suis pas un trainspotter...
D'ailleurs, comment as-tu découvert
cette musique ? N'étant pas DJ, tu ne devais pas acheter de vinyles
?
Non. L'historique, c'est qu'une fois
mon baccalauréat en poche, je suis monté à Paris
pour suivre des études de communication à Paris ; j'habitais
dans le quartier de République. À l'époque, la
programmation du Gibus était encore très rock, mais le
week-end, les caves du Gibus se transformaient... J'habitais Quai de
Jemmape et j'allais régulièrement boire un verre dans
un café qui se trouvait juste en face du Gibus. Un soir, j'ai
rencontré deux jeunes dans ce café. Nous avons commencé
à discuter, j'ai compris qu'il se passait quelque chose, ils
m'ont emmené au Gibus et j'ai alors compris qu'il s'y passait
aussi quelque chose. En fait, j'en avais eu un aperçu lors d'un
voyage à Ibiza, en pleine époque acid house, mais je pensais
qu'il ne s'agissait que d'un truc de vacances. Je n'en avais pas vraiment
conscience.
Tu ne savais pas ce qui t'attendait
là-bas...
Non, je pensais que c'était un
truc local, vraiment... Par la suite, le mouvement acid house est arrivé
à Manchester, atteignant des artistes comme les Happy Mondays
ou New Order... J'ai commencé à écouter Radio
FG, surtout Arnaud l'Aquarium et son émission Atlantis...
C'était quand même très
pointu pour l'époque...
C'était effectivement très
pointu, mais Arnaud l'Aquarium a toujours été un prescripteur
: une personne très pointue, adorable, que j'ai rencontrée
plus tard parce qu'il gravitait autour de RadiKal Groov Records.
C'était donc très étrange pour moi de découvrir
toute cette musique d'un coup, puis quelques mois plus tard, de me retrouver
d'entrée de jeu dans ce milieu, mais peut-être que je produisais
déjà de la techno, de la musique électronique,
avant même d'en écouter ; je suis peut-être allé
dans certaines directions de façon totalement naturelle et intuitive,
sans avoir d'influences directes. D'ailleurs, Jean-Yves Leloup me parlait
de Kenny Larkin à propos de Body&Soul. Oui, j'ai écouté
Kenny Larkin... après Body&Soul et après avoir
discuté avec Jean-Yves Leloup. (Rires) Je me demandais
qui était ce Kenny Larkin alors que les autres connaissaient
tellement de trucs... C'était finalement très naturel.
Et donc, pour en revenir à Mother, je me suis levé
un matin et j'ai réalisé que je ne m'étais pas
encore essayé à la house. Je ne m'étais pas encore
penché sur la question, je me suis lancé et j'ai composé
Mother. Du coup, j'étais forcément surpris de lire
Didier Lestrade dans Libération dire que Turn It Up
était le plus beau titre de deep house jamais créé
en France. (Rires) Je venais d'arriver, j'avais fait ça
comme ça, sans aucune prétention, sans même trop
savoir comment ça fonctionnait vraiment, enfin... Voilà.
Mother, c'est le disque magique.
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