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Interview 006

{Elegia}{30/04/2004}{Vincennes}

Laurent Collat est l'artiste du label que j'ai eu l'opportunité de croiser en premier ; c'était en 1998. Depuis cette date, nous nous croisons rarement mais ne perdons jamais vraiment contact. Il sait la profonde estime que j'ai pour son travail et son talent.

C'est entre les deux soirs du F Com 10 Year Festival que nous avons réussi à caser un rendez-vous pour une interview @home. Difficile toutefois de lui servir un menu de questions lambda sans que cela sonne faux. Voici donc le récit de notre conversation à l'heure du déjeuner. Vous y découvrirez une multitude d'anecdotes ainsi qu'un regard franc et posé sur une carrière perturbée. Bon appétit.


– Entrée – PlatDessertCafé

Sancho : Commençons donc par From Nowhere With Love. Je te l'ai déjà dit, je trouve que c'est un maxi magnifique, peut-être le plus beau que tu ais produit, ce qui ne veut pas dire que les autres sont mauvais, bien au contraire, mais...

Elegia : C'est vrai qu'il a une belle énergie. L'énergie du garçon qui ne comprend pas tout ce qui lui arrive, qui a encore ce rapport très naïf avec la musique, qui vient d'être signé chez F Communications et qui a envie de produire un beau disque, non pas pour lui mais pour sa maison de disque parce qu'il appartient maintenant à une famille et que ça lui donne une énergie folle. De toute façon, From Nowhere With Love et Snapshots sont des maxis qui ont été écrits en un mois.

De A à Z ?

De A à Z. Un morceau comme Grid One m'avait pris quatre heures. Je l'avais composé dans la nuit... Ce sont des morceaux où tout allait très simplement, c'était...

On ne se pose pas de questions et on y va ?

Tout coulait de source. C'était évident. En même temps, From Nowhere With Love était une élégante manière de remercier mes influences de l'époque.

C'est-à-dire ?

Un morceau comme Grid One, par exemple, est très proche du projet Deepside de Ludovic Navarre.

C'est vrai.

Ils sont de la même famille. D'ailleurs, je ne me suis pas mis aux machines en y pensant, mais à un moment, j'ai réalisé que je n'étais pas très loin de Girlfriend et consorts... Ce n'est pas grave, j'assume ces similitudes et je me dis que je suis resté dans une certaine tradition d'écriture de F Communications. De même, 1992 sur From Nowhere With Love est un sacré coup d'épaule à Kenny Larkin sur un album comme Azimuth, donc il y a certaines influences comme ça... Il y a aussi des trucs drôles sur ce maxi : Rescue était un morceau plutôt drôle avec son sample de Dizzy Gillespie. Aujourd'hui, si je voulais encore produire des morceaux pareils, je ne pourrais pas le faire.

Pourquoi ? Parce qu'ils étaient trop légers ?

Non, pas du tout, mais parce que tout a tellement changé. En 1996/1997, quand j'ai écrit From Nowhere With Love et Snapshots, on pouvait sampler ; il y avait une vraie liberté du sampling. Sur Rescue, c'est Dizzy Gillespie, sur Grid One, c'est Björk, sans compter les artistes moins connus et je ne parle même pas de Snapshots où il y en a partout : This Mortal Coil, Prince, Björk à nouveau, Kate Bush... Non, Kate Bush, c'est sur From Nowhere With Love : c'est une des voix féminines qui introduit le morceau.

Il m'arrive parfois de repérer certains de tes emprunts lorsque j'écoute des artistes que je ne connaissais pas avant. Par exemple, c'est par ton intermédiaire que j'ai découvert This Mortal Coil et je me suis rendu compte que tu en as utilisé un échantillon sur Mother.

Effectivement, il s'agit de I Am The Cosmos sur l'album Blood. Je suis fou de This Mortal Coil. Pour moi, ce sont des piliers, et ceux qui ont osé dire que c'était de la new wave n'ont rien compris. C'est exactement comme ceux qui disent que New Order, c'était aussi de la new wave...

Enfin, New Order, c'est quand même plus facile d'accès que This Mortal Coil...

Alors c'est très intéressant parce qu'au moment de l'explosion des artistes de Bristol, le New Musical Express avait publié une overview sur le pourquoi du comment dans laquelle ils expliquaient que les vrais inventeurs du trip-hop étaient 4AD à travers This Mortal Coil et certains titres des Cocteau Twins. Si tu écoutes l'album Treasure de Cocteau Twins, dans ses lenteurs et ses langueurs, on retrouve déjà l'essence du trip-hop. Ce n'est pas pour rien que les membres de Massive Attack ont fait appel à Elizabeth Fraser sur Mezzanine ; je pense qu'ils leur doivent vraiment quelque chose.

Il manque quand même tout l'aspect rythmique.

Le son de This Mortal Coil et des Cocteau Twins est effectivement très blanc alors que le trip-hop a davantage intégré la musique noire, particulièrement dans les rythmes, mais bon... Revenons-en à From Nowhere With Love.

Je t'ai déjà posé cette question mais j'aimerais tu y répondes pour les internautes : pourquoi le morceau From Nowhere With Love n'est-il pas plus long ? Il prend son temps pour démarrer et se termine juste après avoir décollé alors que le voyage s'annonce somptueux.

C'est à cause du format : il était destiné au vinyle. Nous aurions pu prévoir une version plus longue pour le CD, mais je crois que nous n'y avons tout simplement pas pensé. Je comprends vraiment ta frustration puisque moi-même je la ressens maintenant, mais je crois que sur From Nowhere With Love et sur Snapshots, j'avais une approche de la musique qui était très pop, voilà tout.

Les morceaux ne sont pas non plus formatés sur 3'30...

Bien sûr, mais sur ces deux maxis, il y avait une volonté de narration qui n'existait pas forcément dans la musique électronique.

À l'époque, tu découvrais tout ça ?

C'était tellement inouï ce qui se passait...

Tu as dû être remarqué puis courtisé par toutes les institutions de la presse musicale et autres ?

Je me souviens de la presse à cette période : quand on parlait de la scène française, on parlait d'Elegia et des Daft Punk. C'était très étrange...

Normal, c'est le vivier électronique de l'Ouest parisien.

(Rires) Grand Ouest. Plus sérieusement, pour moi, c'était inouï parce que je n'ai jamais voulu faire de la musique avec l'intention de sortir des disques ; je crois que si personne ne m'avait poussé pour que je fasse écouter mes productions, je serais probablement encore à faire de la musique pour moi. Je n'avais pas cette nécessité d'une reconnaissance publique. Mais ça s'est fait...

Sans que tu cherches vraiment à le provoquer.

Tu sais, le premier album, Body&Soul, est sorti parce que je connaissais quelqu'un qui était signé chez RadiKal Groov Records, à qui j'ai vendu une TR-808, qui avait écouté mes travaux et qui m'avait incité à ce que je les fasse écouter au boss de RadiKal Groov Records, David Kemmoun. (Rires) Pourquoi pas... Et c'est vrai qu'à l'époque, je n'avais pas réalisé la chance qui m'avait été offerte parce qu'il avait écouté trois ou quatre titres, m'avait demandé si j'en avais d'autres, je lui en avais alors sorti une bonne quinzaine et il m'avait rappelé en me disant qu'il fallait qu'on sorte un album. (Rires) J'avais accepté très calmement. Ensuite, nous avons rencontré quelques problèmes ; Body&Soul était un disque modeste, sorti sur une petite maison de disques, avec peu de moyens.

Il aurait peut-être fallu d'abord sortir un maxi.

Oui, mais je n'avais aucune conscience du fonctionnement de ce marché. On m'avait demandé un album et ça m'avait semblé naturel parce que je n'étais pas familier des maxis ; je ne suis pas DJ.

Tu n'as jamais mixé ?

Non, et je ne veux pas le faire car ce serait pour les mauvaises raisons. Il y a tellement de mauvais DJ ; je n'ai pas envie d'en faire partie. Pourtant, j'ai parfaitement conscience de ce que je perds... Bref, Body&Soul sort, la presse s'y intéresse un peu... Ma première interview s'est déroulée au téléphone avec Jean-Yves Leloup sur Radio FG, à la grande époque... Totalement surréaliste. (Rires) Surtout pour Body&Soul qui n'était rien d'autre qu'une collection de titres que j'avais stockés depuis 1992. Le morceau Elegia remonte même à 1991, si je ne m'abuse...

Et tu ne les as pas retouchés juste avant de les sortir ?

Non. L'album n'était même pas passé au mixage puisque de toute façon je n'en avais pas les moyens. Mais quand il sera à disposition sur mon futur site Internet, il sera tel qu'il aurait dû étre initialement, avec tout un travail sur la stéréo : sur un morceau comme Elegia, pour le moment, le son est très cohérent, mais quand tu écouteras la nouvelle version, tu entendras la TB-303 partir de la gauche et la TR-606 partir de la droite, tout simplement parce qu'elles passaient à travers un même rack d'effets, tout le jeu s'effectuant sur un croisement du delay entre la TB-303 et la TR-606 en plus d'un truc qui tournait sur un vieil ordinateur Atari et qui n'était même pas synchronisé. C'est un morceau impossible. La sortie de Body&Soul est donc remarquée par les personnes qui s'intéressent vraiment à la musique, mais c'est sûr que tout va vraiment commencer avec Mother. Ce qui est assez drôle finalement parce que j'aimais la house, mais de loin : je ne suis pas un trainspotter...

D'ailleurs, comment as-tu découvert cette musique ? N'étant pas DJ, tu ne devais pas acheter de vinyles ?

Non. L'historique, c'est qu'une fois mon baccalauréat en poche, je suis monté à Paris pour suivre des études de communication à Paris ; j'habitais dans le quartier de République. À l'époque, la programmation du Gibus était encore très rock, mais le week-end, les caves du Gibus se transformaient... J'habitais Quai de Jemmape et j'allais régulièrement boire un verre dans un café qui se trouvait juste en face du Gibus. Un soir, j'ai rencontré deux jeunes dans ce café. Nous avons commencé à discuter, j'ai compris qu'il se passait quelque chose, ils m'ont emmené au Gibus et j'ai alors compris qu'il s'y passait aussi quelque chose. En fait, j'en avais eu un aperçu lors d'un voyage à Ibiza, en pleine époque acid house, mais je pensais qu'il ne s'agissait que d'un truc de vacances. Je n'en avais pas vraiment conscience.

Tu ne savais pas ce qui t'attendait là-bas...

Non, je pensais que c'était un truc local, vraiment... Par la suite, le mouvement acid house est arrivé à Manchester, atteignant des artistes comme les Happy Mondays ou New Order... J'ai commencé à écouter Radio FG, surtout Arnaud l'Aquarium et son émission Atlantis...

C'était quand même très pointu pour l'époque...

C'était effectivement très pointu, mais Arnaud l'Aquarium a toujours été un prescripteur : une personne très pointue, adorable, que j'ai rencontrée plus tard parce qu'il gravitait autour de RadiKal Groov Records. C'était donc très étrange pour moi de découvrir toute cette musique d'un coup, puis quelques mois plus tard, de me retrouver d'entrée de jeu dans ce milieu, mais peut-être que je produisais déjà de la techno, de la musique électronique, avant même d'en écouter ; je suis peut-être allé dans certaines directions de façon totalement naturelle et intuitive, sans avoir d'influences directes. D'ailleurs, Jean-Yves Leloup me parlait de Kenny Larkin à propos de Body&Soul. Oui, j'ai écouté Kenny Larkin... après Body&Soul et après avoir discuté avec Jean-Yves Leloup. (Rires) Je me demandais qui était ce Kenny Larkin alors que les autres connaissaient tellement de trucs... C'était finalement très naturel. Et donc, pour en revenir à Mother, je me suis levé un matin et j'ai réalisé que je ne m'étais pas encore essayé à la house. Je ne m'étais pas encore penché sur la question, je me suis lancé et j'ai composé Mother. Du coup, j'étais forcément surpris de lire Didier Lestrade dans Libération dire que Turn It Up était le plus beau titre de deep house jamais créé en France. (Rires) Je venais d'arriver, j'avais fait ça comme ça, sans aucune prétention, sans même trop savoir comment ça fonctionnait vraiment, enfin... Voilà. Mother, c'est le disque magique.

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