Quelques minutes de retard, une conversation
téléphonique en cours... Alors que notre interview devait
être son seul impératif de la journée et qu'il pensait
pouvoir travailler tranquillement dans son studio, Alexkid s'est retrouvé
sous le feu de l'imprévu, métamorphosant son working
day en running day. Du coup, c'est avec un certain plaisir
qu'il s'est enfin posé en notre compagnie, aux alentours de 18h,
afin de répondre à nos questions dans une atmosphère
de détente.
Et si les dernières apparitions
scéniques du personnage peuvent donner l'impression d'un amoureux
de la nuit, laissant imaginer la part de superficiel qui accompagne
cet univers, les pages qui suivent vous permettront de découvrir
le véritable professionnel qu'il est. Exigeant. Expérimenté.
Étonnant. D'ailleurs, si votre créneau, c'est plutôt
le cinéma d'auteur asiatique, vous y trouverez aussi votre compte,
c'est dire...
AsianCinema
Live&Mint
Devoted2Promotion
Sancho : Puisque tu n'as pas arrêté
de courir toute la journée, je te propose de contrebalancer la
tendance en commençant l'interview par une conversation sans
but précis pendant laquelle on ne se préoccupera pas du
MiniDisc qui tourne.
Alexkid : D'accord.
On va donc passer un peu de temps
à discuter, calmement, et plus précisément à
parler ciné puisque c'est aussi l'un des pôles principaux
de la Sancho Galaxy.
Ça me va très bien.
J'ai pu lire dans plusieurs de tes
interviews que le cinéma était une influence majeure pour
toi, mais je n'ai rien trouvé de plus précis et c'est
un peu frustrant...
Le cinéma a surtout été
très influent à mes débuts : sur Playground,
mon premier maxi sorti chez FCom, I think et I am
étaient des morceaux drum'n bass, mais les autres morceaux
plutôt breakbeat étaient essentiellement
réalisés avec des samples de musiques de films ou de séries
télévisées.
Quelles sont les séries que
tu as pillées ?
The Girl From UNCLE. J'ai également
pillé Swamp Thing, ainsi que de très mauvais films
de kung-fu datant des années 70, avec de pures musiques et surtout
de purs bruitages ; je sentais très bien que les mecs avaient
des Promer sur lesquels ils avaient samplé quatre sons
et que tous les bruits de sabres ou de poings étaient les mêmes.
(Il imite les bruits)
Ces films conservent néanmoins
un certain charme.
Je sais, d'ailleurs j'adore ça.
J'ai donc pillé pas mal de ces sources car je m'amusais beaucoup
à les sortir de leur contexte. J'apprécie aussi beaucoup
le travail de Lalo Schiffrin, ainsi que celui d'Ennio Morricone dans
un autre style... Je suis d'avis que la musique d'un film contribue
énormément à la vibe du film... 70% environ...
Tant que ça ? Quel que soit
le film ?
Enlève-la et tu verras. Bien
évidemment, la musique d'un film peut être complètement
ratée. Par exemple, prenons Nid de Guêpes que j'ai
vu chez moi ce week-end : la musique est très bien mais elle
n'a rien à voir avec le film.
Pourtant, j'ai le souvenir que le
son était excellent dans Nid de Guêpes...
Écoute, j'étais choqué
tellement la musique était en désaccord avec le film.
Très belle musique, certes, mais en décalage complet avec
le film. À l'inverse, certaines bandes originales sont en parfaite
adéquation : Clint Mansell et le Kronos Quartet pour Requiem
for a Dream. Mortel. Hans Zimmer également pour son travail
sur The Pledge.
Je n'ai pas vu le film.
Étonnant.
La musique ne sonne pas trop comme
du Hans Zimmer, justement ?
Un peu, mais ça colle très
bien. Le thème est très bien produit. Pour que je m'en
souvienne vraiment... Idem pour Requiem for a Dream. Certains
morceaux reprennent un thème de Laurie Anderson et je me souviens
m'être senti mal à l'aise chez quelqu'un parce que nous
écoutions l'un de ses disques. Comme quoi, la musique d'un film
peut vraiment coller à la peau.
Et tu ne penses pas que la musique
s'apparente davantage à un surligneur des émotions qui
sont véhiculées à l'écran ?
Si, bien sûr...
Comme toi, je suis très sensible
à la musique d'un film : quand elle me touche, je suis bien évidemment
beaucoup plus ouvert aux différentes émotions...
Le seul problème, c'est que si
tu n'as pas l'appui de la musique...
L'ensemble est un peu aride, je suis
d'accord. Disons qu'en ce qui te concerne, l'impact émotionnel
d'un film dépend essentiellement de sa musique, mais je ne pense
pas que ce soit vrai dans l'absolu.
Pour moi, c'est un élément
primordial car c'est sur elle que s'articule la tension d'un film :
inconsciemment, tous les appels de l'atmosphère d'un film proviennent
en grande partie de sa musique.
Le problème étant que
tu peux très facilement tomber dans des clichés.
Bien sûr, mais c'est un code et
c'est justement tout l'intérêt : comment jouer avec ces
codes établis tout en composant une musique qui soit toujours
différente ? Certains contournent le problème et nous
servent toujours la même musique... C'est dommage car c'est un
exercice très intéressant auquel d'ailleurs j'aimerais
bien me soumettre un jour.
C'est une envie qui revient souvent
dans les propos des artistes électroniques.
Chez les producteurs de musique électronique
ou de musique instrumentale, ça paraît légitime...
Sauf que l'on ne s'improvise pas
compositeur d'une bande originale de film.
Non, ça ne s'improvise pas, j'en
suis totalement conscient. C'est très difficile. Une étape
intéressante serait sans doute de passer avant par les jeux vidéos,
car ils se basent aussi sur une mise en scène.
D'autant plus aujourd'hui où
la frontière entre ciné et jeux vidéos commence
à s'effriter.
Tout à fait. Certains budgets
de jeux vidéos dépassent même ceux d'un film. C'est
effrayant de voir le poids que le jeu vidéo est en train de prendre...
Bref, travailler sur une bande originale de film me plairait assez.
Et tu serais plus dans l'esprit d'une
musique très fouillée comme celle de Requiem for a
Dream ou tu resterais au contraire dans la veine des films de kung-fu
qui n'utilisent que trois ou quatre sons ?
Je pense que je serais plutôt
dans la lignée des films de kung-fu pour construire des ambiances
qui soient un peu naïves, même si le fait d'avoir un thème
dans un film est très utile. Une musique fantastique qui me vient
à l'esprit : Ghost Dog par RZA. Énorme. Par contre,
dans Kill Bill... Le soundtrack est très bien,
mais tous les morceaux de RZA...
Je n'ai pas vraiment fait attention
au score...
J'étais déçu par
Kill Bill alors qu'il y avait pas une seule baisse de régime
dans Ghost Dog. Dans le film de Jarmush, il a travaillé
un seul morceau comme thème, le reste n'étant que de l'habillage,
et j'adore ça. Dans The Virgin Suicides, la bande originale
est construite selon le même schéma : deux thèmes
récurrents qui varient sans cesse, or je crois sincèrement
qu'une musique de film doit avoir un élément qui soit
vraiment reconnaissable. Ce n'est pas forcément une mélodie
mais peut-être trois sons auxquels tu t'accroches tout au long
du film et qui reviennent dans différentes situations.
Et pour une bande originale de film,
tu ne serais pas tenté de composer une musique orchestrale ?
Non, et si c'était le cas, alors
j'aurais besoin de quelqu'un pour m'aider sur les arrangements de cordes
parce que c'est une composante assez compliquée que je connais
absolument pas.
Avril se débrouille plutôt
bien avec les arrangements de cordes...
Mais Avril, c'est une bestiasse là-dessus.
S'il y a un truc qu'il sait vraiment bien faire, c'est les arrangements.
Il pourrait donc t'aider.
Oui, ça pourrait être Avril,
même s'il y a d'autres personnes auxquelles je pense.
Si proche du quartier indien de Paris
et amateur de naïveté cinématographique, tu dois
aimer Bollywood, non ?
Pas trop, figure-toi... C'est probablement
trop kitch pour moi. Étrangement, c'est une culture qui ne m'attire
pas particulièrement même si j'aime beaucoup son esthétique.
Je suis davantage intéressé par les films asiatiques :
Wong Kar-Wai, Zhang Yimou, Tran Anh Ung...
C'est pas kitch tout ça.
Non, c'est pas kitch du tout. Au contraire.
Prends, par exemple, les films de Wong Kar-Wai : le travail de photographie
effectué par Christopher Doyle est à tomber par terre.
En revanche, un film qui m'a un peu déçu, probablement
parce que j'en attendais trop, c'est Hero.
Tiens, c'est intéressant.
Pourquoi as-tu été déçu, plus précisément
?
Parce que la distribution était
mortelle, il y avait tout pour que ça me retourne la tête,
c'est Zhang Yimou qui réalise...
Oui, mais c'est pas un Zhang Yimou
traditionnel. Zhang Yimou, d'habitude, c'est plutôt trois heures
de film contemplatif.
Je sais mais j'ai adoré Vivre!.
Ce n'est pas le meilleur film de Zhang Yimou mais c'est un film où
je me suis pris une méchante claque. Idem pour Épouses
et Concubines dont la photographie est sublime.
Mouais... De toute façon,
jusqu'à Hero, je n'ai jamais vraiment accroché
le cinéma de Zhang Yimou. C'est un peu trop lent pour moi.
C'est vrai que c'est lent, mais...
J'ai vu Épouses et Concubines
en quatre fois...
Je me le fais d'un trait, sans problème.
Mais pour en revenir à Hero, la costumière était
celle qui avait travaillé sur Ran, la photographie était
signée Christopher Doyle...
Tu t'attendais à quoi ?
Je m'attendais à Tigre et
Dragon, en mieux.
C'est typique. Je pense qu'il faut
toujours faire attention aux attentes que l'on peut avoir face à
un film car l'appréciation et le plaisir finissent par être
faussés.
Quand j'ai vu Hero, j'ai trouvé
ça bien, d'accord, mais je m'attendais à tellement plus...
Et l'inverse ? Quel est le film que
tu es allé voir sans trop en attendre et qui t'a surpris dans
le bon sens ?
C'est amusant que tu me poses cette
question parce que je me suis fais la remarque dernièrement sur
un film... Déjà, Kill Bill : on en parlait tellement
que j'étais devenu sceptique, mais finalement, j'ai trouvé
ça vraiment pas mal. En fait, on m'avait vendu Kill Bill
comme un nouveau From Dusk Till Dawn alors que j'avais détesté
ce film.
C'est pas du tout le même genre...
Je sais, mais j'ai beaucoup entendu
ce commentaire. Du coup, j'y suis allé à reculons et j'ai
fini par bien aimer le film, même si je ne suis pas un fan inconsidéré
de Tarentino. À part ça... Comme ça, à froid,
je ne pourrais pas te dire... Dernièrement, j'ai vu un film coréen
qui m'a tellement surpris que je suis allé l'acheter en DVD :
Memento Mori. Film d'horreur coréen, très abstrait,
plein de poésie. J'ai adoré.
J'ai pas été emballé...
Moi, j'adore ce genre de trucs. (Rires)
Je suis à fond sur ce genre de trucs. Par contre, j'ai du mal
avec certains films de Wong Kar-Wai.
Lesquels ?
Les Anges Déchus, par
exemple.
J'ai bien aimé...
Esthétiquement, c'est super,
mais bon...
Est-ce que tu as vu Les Cendres
du Temps ?
Non.
C'est le film que Wong Kar-Wai a
tourné avant Les Anges Déchus. La photographie
est bien évidemment à pleurer et la trame du film est
très intéressante car c'est une grande boucle temporelle
; à chaque fois que tu vois le film, tu assimiles des éléments
supplémentaires qui te permettent de comprendre un peu mieux.
Par exemple, sans avoir vu la fin, tu ne peux pas comprendre le début.
D'accord.
De toute façon, le film est
suffisamment beau pour être apprécié dès
la première fois, même si le spectateur est largué
après les vingt premières minutes.
J'ai adoré In The Mood For
Love alors que je n'avais franchement pas envie de le voir. Je n'avais
aucune envie d'y aller, je ne sais pas pourquoi, et je me suis pris
une méchante claque. C'est peut-être une des plus belles
histoires d'amour que j'ai pu voir au cinéma. Sublime. Et les
robes de Maggie Cheung...
Elle sait les porter...
Le jeu robes/papiers peints... Énorme.
Énorme. C'est vrai qu'un film n'est pas uniquement le fruit du
travail d'un réalisateur, c'est celui du travail de toute une
équipe, mais je pense qu'un bon réalisateur doit savoir
s'entourer d'une équipe talentueuse pour que ses films soient
beaux. D'autres références... Cyclo, L'Odeur
de la Papaye Verte... De jolis films même s'ils comportent
des longueurs.
Dans les titres que tu me cites,
aucun n'est celui d'un film de kung-fu des années 70.
Non... Quand je regarde des films comme
ça, c'est uniquement pour la bande sonore.
Pourtant, c'est sympa.
C'est drôle pendant cinq minutes...
J'en ai vu un récemment sur CinéCinéma avec
une bande originale excellente... Je ne me souviens malheureusement
plus du titre. Une intrigue bateau avec des plans abusés, mais
j'adore ce genre de trucs, même si je ne vais pas m'en souvenir
éternellement.
Et c'est tout l'intérêt
du cinéma indien : leur conception est totalement différente
de la nôtre. Ils font abstraction de toutes les contraintes et
se permettent absolument tout. D'accord, leurs films sont souvent naïfs,
mais tu jubiles pendant trois heures. Intellectuellement, tu n'en ressors
peut-être pas grandi, mais tu prends beaucoup plus de plaisir
que devant un film américain, tout simplement parce que nous
en connaissons trop les articulations.
Effectivement...
Et les chansons...
Ça, c'est trop pour moi.
Tu n'aimais pas voir Champs-Élysées
quand tu étais petit ?
Non. (Rires) Je crois que LE
film qui m'a vraiment amené au cinéma asiatique, comme
beaucoup de gens, c'est Histoire de fantômes chinois.
D'habitude, c'est plutôt The
Killer...
Que je n'ai pas vu.
C'est très différent.
J'ai trouvé Histoire de fantômes
chinois plein de poésie, malgré une façon de
filmer très mauvaise qui lui donne en même temps beaucoup
de charme. Les combats sont magnifiques ; d'ailleurs, dans Hero,
les combats sont chorégraphiés par la même personne
mais ils ne m'ont pas autant marqué. Je trouve ceux de Tigre
et Dragon beaucoup plus beaux, plus poétiques. Le combat
de nuit entre Zhang Ziyi et Michelle Yeoh, avec ces plans où
l'un marche sur le pied de l'autre pour éviter qu'elle ne s'envole...
Et celui dans les roseaux... Sublime. Dans Hero, les décors
des combat sont très colorés, c'est très joli,
mais j'ai trouvé les scènes nettement moins poétiques.
Comme dans les films de Kurosawa, il y a des codes couleurs, mais je
n'ai pas été touché...
Et Kitano dans tout ça ?
En fait, je ne connais pas tant que
ça, étonnamment.
Tu n'as jamais vu ses films ?
J'en ai vus très peu. J'ai vu
L'Été de Kikujiro : très bien, très
joli, mais sans plus. Je n'ai pas encore vu Sonatine, Brother...
Il faudrait que je m'y mette.
J'ai commencé avec Hana-Bi,
une immense claque, donc tu devrais essayer de le voir en premier. Si
tu aimes, il y a des chances pour que tu apprécies les autres.
C'est vrai que le cinéma asiatique
m'attire mais c'est un petit peu au coup par coup, par hasard...
Le seul problème avec ça,
c'est que tu ne peux pas profiter de tous les films ; tu restes sur
les films qui sont distribués en France et c'est dommage.
Je sais...
Or c'est un cinéma d'une richesse
bien supérieure à celle que l'on nous laisse découvrir
aujourd'hui.
Tu avais vu Yi Yi ?
Non.
Très beau film coréen
dans lequel un homme remet toute sa vie en question, ses choix, son
mariage, parce qu'il a croisé en croisant une ex dans l'ascenseur
lors d'un mariage. Je suis très sensible à ce genre de
films... Films d'auteurs asiatiques, un peu lourds (Rires), qui
ne démarrent jamais et qui durent trois plombes.
C'est tes potes qui doivent être
contents...
Non. De toute façon, je vais
au cinéma tout seul ou avec ma copine, donc le problème
ne se présente pas. Tant mieux.
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