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Interview 005

{Alexkid}{22/03/2004}{Paris}

Quelques minutes de retard, une conversation téléphonique en cours... Alors que notre interview devait être son seul impératif de la journée et qu'il pensait pouvoir travailler tranquillement dans son studio, Alexkid s'est retrouvé sous le feu de l'imprévu, métamorphosant son working day en running day. Du coup, c'est avec un certain plaisir qu'il s'est enfin posé en notre compagnie, aux alentours de 18h, afin de répondre à nos questions dans une atmosphère de détente.

Et si les dernières apparitions scéniques du personnage peuvent donner l'impression d'un amoureux de la nuit, laissant imaginer la part de superficiel qui accompagne cet univers, les pages qui suivent vous permettront de découvrir le véritable professionnel qu'il est. Exigeant. Expérimenté. Étonnant. D'ailleurs, si votre créneau, c'est plutôt le cinéma d'auteur asiatique, vous y trouverez aussi votre compte, c'est dire...


– AsianCinema – Live&MintDevoted2Promotion

Sancho : Puisque tu n'as pas arrêté de courir toute la journée, je te propose de contrebalancer la tendance en commençant l'interview par une conversation sans but précis pendant laquelle on ne se préoccupera pas du MiniDisc qui tourne.

Alexkid : D'accord.

On va donc passer un peu de temps à discuter, calmement, et plus précisément à parler ciné puisque c'est aussi l'un des pôles principaux de la Sancho Galaxy.

Ça me va très bien.

J'ai pu lire dans plusieurs de tes interviews que le cinéma était une influence majeure pour toi, mais je n'ai rien trouvé de plus précis et c'est un peu frustrant...

Le cinéma a surtout été très influent à mes débuts : sur Playground, mon premier maxi sorti chez FCom, I think et I am étaient des morceaux drum'n bass, mais les autres morceaux — plutôt breakbeat — étaient essentiellement réalisés avec des samples de musiques de films ou de séries télévisées.

Quelles sont les séries que tu as pillées ?

The Girl From UNCLE. J'ai également pillé Swamp Thing, ainsi que de très mauvais films de kung-fu datant des années 70, avec de pures musiques et surtout de purs bruitages ; je sentais très bien que les mecs avaient des Promer sur lesquels ils avaient samplé quatre sons et que tous les bruits de sabres ou de poings étaient les mêmes. (Il imite les bruits)

Ces films conservent néanmoins un certain charme.

Je sais, d'ailleurs j'adore ça. J'ai donc pillé pas mal de ces sources car je m'amusais beaucoup à les sortir de leur contexte. J'apprécie aussi beaucoup le travail de Lalo Schiffrin, ainsi que celui d'Ennio Morricone dans un autre style... Je suis d'avis que la musique d'un film contribue énormément à la vibe du film... 70% environ...

Tant que ça ? Quel que soit le film ?

Enlève-la et tu verras. Bien évidemment, la musique d'un film peut être complètement ratée. Par exemple, prenons Nid de Guêpes que j'ai vu chez moi ce week-end : la musique est très bien mais elle n'a rien à voir avec le film.

Pourtant, j'ai le souvenir que le son était excellent dans Nid de Guêpes...

Écoute, j'étais choqué tellement la musique était en désaccord avec le film. Très belle musique, certes, mais en décalage complet avec le film. À l'inverse, certaines bandes originales sont en parfaite adéquation : Clint Mansell et le Kronos Quartet pour Requiem for a Dream. Mortel. Hans Zimmer également pour son travail sur The Pledge.

Je n'ai pas vu le film.

Étonnant.

La musique ne sonne pas trop comme du Hans Zimmer, justement ?

Un peu, mais ça colle très bien. Le thème est très bien produit. Pour que je m'en souvienne vraiment... Idem pour Requiem for a Dream. Certains morceaux reprennent un thème de Laurie Anderson et je me souviens m'être senti mal à l'aise chez quelqu'un parce que nous écoutions l'un de ses disques. Comme quoi, la musique d'un film peut vraiment coller à la peau.

Et tu ne penses pas que la musique s'apparente davantage à un surligneur des émotions qui sont véhiculées à l'écran ?

Si, bien sûr...

Comme toi, je suis très sensible à la musique d'un film : quand elle me touche, je suis bien évidemment beaucoup plus ouvert aux différentes émotions...

Le seul problème, c'est que si tu n'as pas l'appui de la musique...

L'ensemble est un peu aride, je suis d'accord. Disons qu'en ce qui te concerne, l'impact émotionnel d'un film dépend essentiellement de sa musique, mais je ne pense pas que ce soit vrai dans l'absolu.

Pour moi, c'est un élément primordial car c'est sur elle que s'articule la tension d'un film : inconsciemment, tous les appels de l'atmosphère d'un film proviennent en grande partie de sa musique.

Le problème étant que tu peux très facilement tomber dans des clichés.

Bien sûr, mais c'est un code et c'est justement tout l'intérêt : comment jouer avec ces codes établis tout en composant une musique qui soit toujours différente ? Certains contournent le problème et nous servent toujours la même musique... C'est dommage car c'est un exercice très intéressant auquel d'ailleurs j'aimerais bien me soumettre un jour.

C'est une envie qui revient souvent dans les propos des artistes électroniques.

Chez les producteurs de musique électronique ou de musique instrumentale, ça paraît légitime...

Sauf que l'on ne s'improvise pas compositeur d'une bande originale de film.

Non, ça ne s'improvise pas, j'en suis totalement conscient. C'est très difficile. Une étape intéressante serait sans doute de passer avant par les jeux vidéos, car ils se basent aussi sur une mise en scène.

D'autant plus aujourd'hui où la frontière entre ciné et jeux vidéos commence à s'effriter.

Tout à fait. Certains budgets de jeux vidéos dépassent même ceux d'un film. C'est effrayant de voir le poids que le jeu vidéo est en train de prendre... Bref, travailler sur une bande originale de film me plairait assez.

Et tu serais plus dans l'esprit d'une musique très fouillée comme celle de Requiem for a Dream ou tu resterais au contraire dans la veine des films de kung-fu qui n'utilisent que trois ou quatre sons ?

Je pense que je serais plutôt dans la lignée des films de kung-fu pour construire des ambiances qui soient un peu naïves, même si le fait d'avoir un thème dans un film est très utile. Une musique fantastique qui me vient à l'esprit : Ghost Dog par RZA. Énorme. Par contre, dans Kill Bill... Le soundtrack est très bien, mais tous les morceaux de RZA...

Je n'ai pas vraiment fait attention au score...

J'étais déçu par Kill Bill alors qu'il y avait pas une seule baisse de régime dans Ghost Dog. Dans le film de Jarmush, il a travaillé un seul morceau comme thème, le reste n'étant que de l'habillage, et j'adore ça. Dans The Virgin Suicides, la bande originale est construite selon le même schéma : deux thèmes récurrents qui varient sans cesse, or je crois sincèrement qu'une musique de film doit avoir un élément qui soit vraiment reconnaissable. Ce n'est pas forcément une mélodie mais peut-être trois sons auxquels tu t'accroches tout au long du film et qui reviennent dans différentes situations.

Et pour une bande originale de film, tu ne serais pas tenté de composer une musique orchestrale ?

Non, et si c'était le cas, alors j'aurais besoin de quelqu'un pour m'aider sur les arrangements de cordes parce que c'est une composante assez compliquée que je connais absolument pas.

Avril se débrouille plutôt bien avec les arrangements de cordes...

Mais Avril, c'est une bestiasse là-dessus. S'il y a un truc qu'il sait vraiment bien faire, c'est les arrangements.

Il pourrait donc t'aider.

Oui, ça pourrait être Avril, même s'il y a d'autres personnes auxquelles je pense.

Si proche du quartier indien de Paris et amateur de naïveté cinématographique, tu dois aimer Bollywood, non ?

Pas trop, figure-toi... C'est probablement trop kitch pour moi. Étrangement, c'est une culture qui ne m'attire pas particulièrement même si j'aime beaucoup son esthétique. Je suis davantage intéressé par les films asiatiques : Wong Kar-Wai, Zhang Yimou, Tran Anh Ung...

C'est pas kitch tout ça.

Non, c'est pas kitch du tout. Au contraire. Prends, par exemple, les films de Wong Kar-Wai : le travail de photographie effectué par Christopher Doyle est à tomber par terre. En revanche, un film qui m'a un peu déçu, probablement parce que j'en attendais trop, c'est Hero.

Tiens, c'est intéressant. Pourquoi as-tu été déçu, plus précisément ?

Parce que la distribution était mortelle, il y avait tout pour que ça me retourne la tête, c'est Zhang Yimou qui réalise...

Oui, mais c'est pas un Zhang Yimou traditionnel. Zhang Yimou, d'habitude, c'est plutôt trois heures de film contemplatif.

Je sais mais j'ai adoré Vivre!. Ce n'est pas le meilleur film de Zhang Yimou mais c'est un film où je me suis pris une méchante claque. Idem pour Épouses et Concubines dont la photographie est sublime.

Mouais... De toute façon, jusqu'à Hero, je n'ai jamais vraiment accroché le cinéma de Zhang Yimou. C'est un peu trop lent pour moi.

C'est vrai que c'est lent, mais...

J'ai vu Épouses et Concubines en quatre fois...

Je me le fais d'un trait, sans problème. Mais pour en revenir à Hero, la costumière était celle qui avait travaillé sur Ran, la photographie était signée Christopher Doyle...

Tu t'attendais à quoi ?

Je m'attendais à Tigre et Dragon, en mieux.

C'est typique. Je pense qu'il faut toujours faire attention aux attentes que l'on peut avoir face à un film car l'appréciation et le plaisir finissent par être faussés.

Quand j'ai vu Hero, j'ai trouvé ça bien, d'accord, mais je m'attendais à tellement plus...

Et l'inverse ? Quel est le film que tu es allé voir sans trop en attendre et qui t'a surpris dans le bon sens ?

C'est amusant que tu me poses cette question parce que je me suis fais la remarque dernièrement sur un film... Déjà, Kill Bill : on en parlait tellement que j'étais devenu sceptique, mais finalement, j'ai trouvé ça vraiment pas mal. En fait, on m'avait vendu Kill Bill comme un nouveau From Dusk Till Dawn alors que j'avais détesté ce film.

C'est pas du tout le même genre...

Je sais, mais j'ai beaucoup entendu ce commentaire. Du coup, j'y suis allé à reculons et j'ai fini par bien aimer le film, même si je ne suis pas un fan inconsidéré de Tarentino. À part ça... Comme ça, à froid, je ne pourrais pas te dire... Dernièrement, j'ai vu un film coréen qui m'a tellement surpris que je suis allé l'acheter en DVD : Memento Mori. Film d'horreur coréen, très abstrait, plein de poésie. J'ai adoré.

J'ai pas été emballé...

Moi, j'adore ce genre de trucs. (Rires) Je suis à fond sur ce genre de trucs. Par contre, j'ai du mal avec certains films de Wong Kar-Wai.

Lesquels ?

Les Anges Déchus, par exemple.

J'ai bien aimé...

Esthétiquement, c'est super, mais bon...

Est-ce que tu as vu Les Cendres du Temps ?

Non.

C'est le film que Wong Kar-Wai a tourné avant Les Anges Déchus. La photographie est bien évidemment à pleurer et la trame du film est très intéressante car c'est une grande boucle temporelle ; à chaque fois que tu vois le film, tu assimiles des éléments supplémentaires qui te permettent de comprendre un peu mieux. Par exemple, sans avoir vu la fin, tu ne peux pas comprendre le début.

D'accord.

De toute façon, le film est suffisamment beau pour être apprécié dès la première fois, même si le spectateur est largué après les vingt premières minutes.

J'ai adoré In The Mood For Love alors que je n'avais franchement pas envie de le voir. Je n'avais aucune envie d'y aller, je ne sais pas pourquoi, et je me suis pris une méchante claque. C'est peut-être une des plus belles histoires d'amour que j'ai pu voir au cinéma. Sublime. Et les robes de Maggie Cheung...

Elle sait les porter...

Le jeu robes/papiers peints... Énorme. Énorme. C'est vrai qu'un film n'est pas uniquement le fruit du travail d'un réalisateur, c'est celui du travail de toute une équipe, mais je pense qu'un bon réalisateur doit savoir s'entourer d'une équipe talentueuse pour que ses films soient beaux. D'autres références... Cyclo, L'Odeur de la Papaye Verte... De jolis films même s'ils comportent des longueurs.

Dans les titres que tu me cites, aucun n'est celui d'un film de kung-fu des années 70.

Non... Quand je regarde des films comme ça, c'est uniquement pour la bande sonore.

Pourtant, c'est sympa.

C'est drôle pendant cinq minutes... J'en ai vu un récemment sur CinéCinéma avec une bande originale excellente... Je ne me souviens malheureusement plus du titre. Une intrigue bateau avec des plans abusés, mais j'adore ce genre de trucs, même si je ne vais pas m'en souvenir éternellement.

Et c'est tout l'intérêt du cinéma indien : leur conception est totalement différente de la nôtre. Ils font abstraction de toutes les contraintes et se permettent absolument tout. D'accord, leurs films sont souvent naïfs, mais tu jubiles pendant trois heures. Intellectuellement, tu n'en ressors peut-être pas grandi, mais tu prends beaucoup plus de plaisir que devant un film américain, tout simplement parce que nous en connaissons trop les articulations.

Effectivement...

Et les chansons...

Ça, c'est trop pour moi.

Tu n'aimais pas voir Champs-Élysées quand tu étais petit ?

Non. (Rires) Je crois que LE film qui m'a vraiment amené au cinéma asiatique, comme beaucoup de gens, c'est Histoire de fantômes chinois.

D'habitude, c'est plutôt The Killer...

Que je n'ai pas vu.

C'est très différent.

J'ai trouvé Histoire de fantômes chinois plein de poésie, malgré une façon de filmer très mauvaise qui lui donne en même temps beaucoup de charme. Les combats sont magnifiques ; d'ailleurs, dans Hero, les combats sont chorégraphiés par la même personne mais ils ne m'ont pas autant marqué. Je trouve ceux de Tigre et Dragon beaucoup plus beaux, plus poétiques. Le combat de nuit entre Zhang Ziyi et Michelle Yeoh, avec ces plans où l'un marche sur le pied de l'autre pour éviter qu'elle ne s'envole... Et celui dans les roseaux... Sublime. Dans Hero, les décors des combat sont très colorés, c'est très joli, mais j'ai trouvé les scènes nettement moins poétiques. Comme dans les films de Kurosawa, il y a des codes couleurs, mais je n'ai pas été touché...

Et Kitano dans tout ça ?

En fait, je ne connais pas tant que ça, étonnamment.

Tu n'as jamais vu ses films ?

J'en ai vus très peu. J'ai vu L'Été de Kikujiro : très bien, très joli, mais sans plus. Je n'ai pas encore vu Sonatine, Brother... Il faudrait que je m'y mette.

J'ai commencé avec Hana-Bi, une immense claque, donc tu devrais essayer de le voir en premier. Si tu aimes, il y a des chances pour que tu apprécies les autres.

C'est vrai que le cinéma asiatique m'attire mais c'est un petit peu au coup par coup, par hasard...

Le seul problème avec ça, c'est que tu ne peux pas profiter de tous les films ; tu restes sur les films qui sont distribués en France et c'est dommage.

Je sais...

Or c'est un cinéma d'une richesse bien supérieure à celle que l'on nous laisse découvrir aujourd'hui.

Tu avais vu Yi Yi ?

Non.

Très beau film coréen dans lequel un homme remet toute sa vie en question, ses choix, son mariage, parce qu'il a croisé en croisant une ex dans l'ascenseur lors d'un mariage. Je suis très sensible à ce genre de films... Films d'auteurs asiatiques, un peu lourds (Rires), qui ne démarrent jamais et qui durent trois plombes.

C'est tes potes qui doivent être contents...

Non. De toute façon, je vais au cinéma tout seul ou avec ma copine, donc le problème ne se présente pas. Tant mieux.

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