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Interview 004

{Taho}{14/12/2003}{Vincennes}

26F Communications18 – 14 –

Sancho : Le bocal ?

Taho : (Il pioche un nouveau papier) 14. Encore des chiffres... On reste dans les maths.

Je ne t'ai pas encore demandé si tu avais une éducation musicale ?

J'ai suivi des cours au collège musical. Je m'y suis très vite ennuyé mais au moins, j'ai acquis les bases en quelques années. Ensuite, j'ai beaucoup appris seul dans les livres d'harmonies que j'ai épluchés et j'ai cherché par moi-même en écoutant plus particulièrement du jazz.

Pourtant le jazz n'est pas aussi facile d'accès que la musique classique sur un plan pédagogique, même s'il est très riche en matière d'harmonies.

Tout à fait.

Ça n'a pas dû être évident.

Non. (Rires) Dans un sens, le jazz est né de l'évolution de la musique classique au début du XXème siècle, notamment grâce aux travaux de certains compositeurs qui ont révolutionné l'harmonie. Il faut bien avouer que les harmonies étaient parfois pauvres en musique classique même si les arrangements étaient généralement d'un excellent niveau. Elles peuvent me paraître trop simples, trop évidentes, trop entendues... On retrouve souvent des accords majeurs de quatre notes et je trouve dommage de ne pas jouer sur davantage de nuances. C'est exactement comme un tableau : quand tu joues un accord ou deux mais que les basses et les fondamentales jouées ne sont pas nécessairement dans la tonalité de l'accord, tu arrives à créer des nuances, des tensions... C'est une notion que l'on retrouve plus souvent dans le jazz.

Sans doute parce qu'il s'offre beaucoup plus de libertés.

Oui. La liberté d'expérimenter. (Le morceau démarre) Terrible.

Il s'agit la bande originale d'un film qui s'appelle De Beaux Lendemains.

En plus d'être de circonstance, le titre est très joli.

Le film l'est beaucoup moins ; c'est un très beau film mais il est aussi très triste. Réalisé par Atom Egoyan, il raconte l'histoire d'un village traumatisé par un accident de car dans lequel tous les enfants sont morts sauf un. Tout se déroule dans un climat de tristesse, sous la neige, au Canada... En tout cas, la musique est très jolie. Je ne sais pas ce que tu en as pensé...

J'adore.

Elle a été composée par Mychael Danna et comme tu as pu l'entendre, elle marie entre autres des sons électroniques avec de la flûte, ce qui m'amène à te poser la question suivante : as-tu déjà travaillé avec des instruments acoustiques ?

Non, mais ça me tenterait. Je rêverais de travailler avec un orchestre.

Pourquoi ?

Parce que certaines oeuvres classiques et certaines musiques de films sont si émouvantes... D'une part, l'instrument réel sonne plus vivant, et d'autre part, tout s'harmonise à merveille dans un orchestre, comme dans un choeur.

Il faut quand même savoir l'utiliser.

Je n'ai pas dit que j'étais en mesure de le faire ; c'est un rêve. Par contre, je pourrais travailler avec un guitariste ou un flûtiste par exemple. Je devais d'ailleurs travailler sur un projet world, avec un son plutôt minimal dans la lignée de Maurizio, et j'avais commencé quelques morceaux en utilisant les sons de vrais instruments qu'un producteur de world avait enregistrés : une voix, un violon, une flûte... C'était vraiment intéressant, même si je ne sais pas si le projet va finalement aboutir. Après le morceau que tu viens de me faire écouter, je suis forcément imprégné par l'idée de travailler avec un orchestre, pouvoir mélanger des nappes et le son d'un orchestre, un peu comme sur la bande originale du film Baraka. Tu connais ce film ?

De nom.

La bande originale est très électronique mais elle utilise aussi beaucoup d'instruments réels et d'orchestrations. Le film est également très artistisque : il ne comporte aucun dialogue, uniquement des images et de la musique.

Est-ce que tu comptes mettre une voix sur l'un de tes futurs morceaux ?

J'aimerais beaucoup mais je recherche une chanteuse depuis longtemps. J'ai utilisé une voix en arrière-plan dans Mutant was in love, sur le Lumina 001 ; elle est discrète mais on l'entend bien. Sur la plupart des morceaux que je compose, j'entends une voix, mais je n'ai pas encore trouvé de chanteuse.

Et tu ne ferais qu'utiliser la voix ou bien tu écrirais des paroles ?

J'ai déjà écrit des paroles ; il ne me manque plus qu'une voix féminine. J'en rêve...

Je sais que tu ne suis pas de près le DJ business et que tu n'as pas autant de références que les autres artistes...

Hélas, non.

Ce qui n'est pas plus mal puisque cela permet un peu de fraîcheur. Est-ce que tu suis quand même un peu le travail de Laurent Collat aka Elegia ?

J'avais beaucoup aimé son premier maxi sur F Communications.

From Nowhere With Love. C'est un très beau disque, en effet.

Il m'avait retourné le cœur. C'était magnifique. J'admire de telles productions sur F Communications.

Malheureusement, il n'y en a pas beaucoup...

C'est dommage.

Ses productions sont toujours très émouvantes. Je vais te faire écouter quelques titres.

(From Nowhere With Love démarre) J'ai écouté ce morceau en boucle... Depuis le début, tu assures en me passant tout ce que j'aime.

Si je te parle de lui, c'est parce que j'apprécie énormément son travail et que certains élements vous rapprochent : vous aimez la techno de Detroit - même si vous n'êtes pas les seuls - et vous partagez un certain isolement. Laurent Collat habite à Vernon, en Normandie ; il est donc relativement éloigné de toute l'actualité de la scène électronique, ce qui influe forcément sur sa carrière puisque la distance lui ferme probablement quelques opportunités.

C'est sans doute vrai.

Il est très mélancolique dans sa musique, perfectionniste au niveau du son, il expérimente les techniques... Mais l'élément qui vous rapproche, surtout si l'on prend pour référence tes dernières productions, ce sont les nappes. Pour m'être essayé à la musique électronique, j'ai pu me rendre compte que les nappes habillent facilement un morceau mais qu'il est très difficile de dépasser cette fonction. Or chacun à votre manière, vous parvenez à les modeler pour en tirer des sons sublimes ; tu les illumines par un spectre d'accords large et travaillé tandis qu'Elegia se penche davantage sur les effets pour les rendre aériennes, éthérées. From Nowhere With Love était déjà magnifique mais il est arrivé aujourd'hui à un résultat incroyable sur le plan sonore, d'autant plus incroyable si l'on considère le matériel qu'il utilise par comparaison avec celui des studios d'enregistrements. Je ne cesserai de le répéter : Unreasonable Behaviour de Laurent Garnier n'aurait été aussi bon s'il n'était passé dans les mains de Laurent Collat. Bref, cette utilisation récurrente des nappes accompagnée d'un savoir-faire indéniable vous rapproche tous les deux et j'étais curieux de savoir si tu avais suivi ses travaux.

Non, mais je compte bien me rattraper.

Vous avez également la même démarche qui consiste à produire une musique qui ne cherche pas à se vendre.

C'est vrai.

Vous n'arrivez pas à vous détacher de votre intégrité.

Non.

Sur un plan technique, tu nous as expliqué comment tu travaillais les nappes. J'ai relevé une autre caractéristique dans tes morceaux : la progression est souvent lente.

Oui.

J'aime beaucoup cet effet dans Mutant was in love ; le morceau dure une dizaine de minutes...

Douze.

Douze minutes.

(Rires) C'est long.

Il prend son temps, ça n'est pas une montagne russe. Il monte très doucement jusqu'à son apogée puis redescend très doucement. C'est très pratique pour mixer, mais ça l'est beaucoup moins pour une diffusion radio.

Oui. (Rires) C'est impossible.

Est-ce que tu recherches cette longueur ?

Oui, car mon approche de la musique convient davantage à une écoute chez soi. Dans le contexte d'une soirée, le morceau n'a besoin que d'une partie où il puisse s'exprimer puisqu'il est introduit par le DJ dans une continuité musicale ; l'auditeur est déjà imprégné par la musique. Une écoute chez soi nécessite d'introduire l'auditeur dans un univers propre et c'est pour cette raison que j'aime bien prendre le temps de l'emmener en hauteur, jusqu'à l'euphorie ; que l'auditeur réalise en plein milieu du morceau qu'il est monté tout doucement, très haut, alors qu'au début...

Il n'y avait rien d'accrocheur.

Exactement. Pour une soirée, j'aurais davantage tendance à produire des outils pour DJ, mais ma musique s'adresse souvent à une écoute domestique.

Tu n'aimes donc pas les artistes minimalistes purs et durs comme Jeff Mills ou Robert Hood ?

J'ai du mal avec Robert Hood mais j'adore Jeff Mills parce qu'il a les deux facettes. Il avait composé un très beau morceau pour la naissance de sa fille ; je me ne rappelle plus son nom mais il m'a bien inspiré. Un titre très doux avec une note qui revient tout le temps... Parallèlement, il me met en transe sur un dancefloor : le son est rapide, j'ai l'impression d'être dans un vaisseau spatial... J'aime beaucoup sa technique ; je crois qu'il est le roi pour faire danser une piste. Sa musique est excellente, assez positive, hormis quelques productions qu'il a mal construites. Je pense notamment à son album de vieux titres...

Every dog has its day ?

Oui, c'est ça. Les morceaux sont jolis mais ils ne sont pas terminés : il n'a fait qu'appuyer sur les touches Mute de sa table de mixage... C'est sans doute efficace sur un dancefloor, comme ses disques sur Purpose Maker qui sont de très beaux outils pour DJ, mais pour en revenir à la façon dont je construis mes morceaux, Jeff Mills n'est clairement pas une de mes références.

Est-ce que tu pourrais raccourcir tes morceaux pour une diffusion radio ?

J'ai l'intention de sortir un album en avril. Du coup, j'avais prévu de faire un edit radio 3'30'' du single extrait de l'album, accompagné d'un clip ; comme je ne m'imaginais pas réaliser un clip sur le morceau original qui dure neuf minutes, je t'avoue que cette contrainte m'arrange. Et je sens qu'il y a un potentiel car tous ceux qui ont entendu ce morceau l'adorent ; je vais donc en profiter et effectuer un léger compromis pour toucher plus de monde. Ce ne sera pas facile car je vais perdre la possibilité de communiquer avec l'auditeur plus profondément, sur la longueur, lentement. Ici, je vais être obligé d'aller tout de suite au coeur du morceau, de façon un peu brutale, or ça ne me correspond pas, sauf pour le dancefloor mais le contexte est différent puisque c'est le DJ qui crée la montée. Quand tu composes pour une écoute domestique, l'auditeur t'invite chez lui donc tu dois respecter son environnement ; quand tu joues en tant que DJ, il vient te voir donc l'approche est différente : il est plus réceptif, il s'est préparé... Sur un album, le travail est plus long et plus doux.

Est-ce que tu as bien avancé sur ton prochain album ?

Je reprends quelques morceaux de l'album Amour LP qu'il faut que j'améliore.

Lesquels ?

Behind the vision : un morceau qui commence avec une voix, dans une couleur semblable au Elle EP. La plupart des morceaux de cet album sont en phase de finalisation mais avant de le sortir, je compte en sortir un reprenant tous mes remixes ; il devrait être disponible en mars. Le concept est plus simple puisqu'il n'y a pas d'histoires à écrire. Par contre, pour Amaryllis LP, tous les morceaux auront une histoire et je vais réaliser un clip. Il s'agit de la suite de mon maxi sur Adrenogroov, Iulia EP, dans laquelle je vais reprendre l'univers que j'avais évoqué dans Iulia EP. Iulia était la déesse de la beauté, celle qui crée les mondes ; Amaryllis est sa représentation dans tous ces mondes. Amaryllis est une fée comme...

La fée dans Fantasia 2000 ?

Exactement puisque c'est elle que j'ai redessinée. Je cherche encore le personnage, c'est la raison pour laquelle je m'étais inspiré d'elle. Dans l'album, elle évolue, donc il faut bien concevoir l'ordre des morceaux. J'ai envie de partir du dub, passer par l'ambient, revenir deep techno pour finir sur quelques morceaux dancefloor.

Afin de porter l'album ?

Oui. Nous pourrons ainsi le sortir sur vinyle.

Sur Lumina ?

Oui. Toutes mes sorties sont prévues sur Lumina désormais.

Une date de sortie ?

Avril. Je devrais être prêt à temps.

Et tu comptes sortir un single en même temps ?

Peut-être quelques semaines avant.

En même temps que ton album de remixes.

Oui. (Rires) Du coup, je pense plutôt au mois d'avril pour le maxi et au mois de mai pour l'album. Ça me semble plus réaliste.

Le nom de l'album ?

Amaryllis LP. Amaryllis, comme la fleur ; j'espère qu'il sera aussi joli qu'elle...

(Un grand merci à David de s'être déplacé jusqu'à nous pour répondre à nos questions. Nous lui présentons tous nos encouragements pour sa démarche artistique des plus courageuses actuellement. Merci également à Lily pour les petits gâteaux. Enfin, n'oublions pas de remercier le précieux bocal sans qui cette interview n'aurait pas été.)