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F Communications
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Sancho : Le bocal ?
Taho : (Il pioche un nouveau
papier) 14. Encore des chiffres... On reste dans les maths.
Je ne t'ai pas encore demandé
si tu avais une éducation musicale ?
J'ai suivi des cours au collège
musical. Je m'y suis très vite ennuyé mais au moins, j'ai
acquis les bases en quelques années. Ensuite, j'ai beaucoup appris
seul dans les livres d'harmonies que j'ai épluchés et
j'ai cherché par moi-même en écoutant plus particulièrement
du jazz.
Pourtant le jazz n'est pas aussi
facile d'accès que la musique classique sur un plan pédagogique,
même s'il est très riche en matière d'harmonies.
Tout à fait.
Ça n'a pas dû être
évident.
Non. (Rires) Dans un sens, le
jazz est né de l'évolution de la musique classique au
début du XXème siècle, notamment grâce aux
travaux de certains compositeurs qui ont révolutionné
l'harmonie. Il faut bien avouer que les harmonies étaient parfois
pauvres en musique classique même si les arrangements étaient
généralement d'un excellent niveau. Elles peuvent me paraître
trop simples, trop évidentes, trop entendues... On retrouve souvent
des accords majeurs de quatre notes et je trouve dommage de ne pas jouer
sur davantage de nuances. C'est exactement comme un tableau : quand
tu joues un accord ou deux mais que les basses et les fondamentales
jouées ne sont pas nécessairement dans la tonalité
de l'accord, tu arrives à créer des nuances, des tensions...
C'est une notion que l'on retrouve plus souvent dans le jazz.
Sans doute parce qu'il s'offre beaucoup
plus de libertés.
Oui. La liberté d'expérimenter.
(Le morceau démarre) Terrible.
Il s'agit la bande originale d'un
film qui s'appelle De Beaux Lendemains.
En plus d'être de circonstance,
le titre est très joli.
Le film l'est beaucoup moins ; c'est
un très beau film mais il est aussi très triste. Réalisé
par Atom Egoyan, il raconte l'histoire d'un village traumatisé
par un accident de car dans lequel tous les enfants sont morts sauf
un. Tout se déroule dans un climat de tristesse, sous la neige,
au Canada... En tout cas, la musique est très jolie. Je ne sais
pas ce que tu en as pensé...
J'adore.
Elle a été composée
par Mychael Danna et comme tu as pu l'entendre, elle marie entre autres
des sons électroniques avec de la flûte, ce qui m'amène
à te poser la question suivante : as-tu déjà travaillé
avec des instruments acoustiques ?
Non, mais ça me tenterait. Je
rêverais de travailler avec un orchestre.
Pourquoi ?
Parce que certaines oeuvres classiques
et certaines musiques de films sont si émouvantes... D'une part,
l'instrument réel sonne plus vivant, et d'autre part, tout s'harmonise
à merveille dans un orchestre, comme dans un choeur.
Il faut quand même savoir l'utiliser.
Je n'ai pas dit que j'étais en
mesure de le faire ; c'est un rêve. Par contre, je pourrais travailler
avec un guitariste ou un flûtiste par exemple. Je devais d'ailleurs
travailler sur un projet world, avec un son plutôt minimal dans
la lignée de Maurizio, et j'avais commencé quelques morceaux
en utilisant les sons de vrais instruments qu'un producteur de world
avait enregistrés : une voix, un violon, une flûte... C'était
vraiment intéressant, même si je ne sais pas si le projet
va finalement aboutir. Après le morceau que tu viens de me faire
écouter, je suis forcément imprégné par
l'idée de travailler avec un orchestre, pouvoir mélanger
des nappes et le son d'un orchestre, un peu comme sur la bande originale
du film Baraka. Tu connais ce film ?
De nom.
La bande originale est très électronique
mais elle utilise aussi beaucoup d'instruments réels et d'orchestrations.
Le film est également très artistisque : il ne comporte
aucun dialogue, uniquement des images et de la musique.
Est-ce que tu comptes mettre une
voix sur l'un de tes futurs morceaux ?
J'aimerais beaucoup mais je recherche
une chanteuse depuis longtemps. J'ai utilisé une voix en arrière-plan
dans Mutant was in love, sur le Lumina 001 ; elle est
discrète mais on l'entend bien. Sur la plupart des morceaux que
je compose, j'entends une voix, mais je n'ai pas encore trouvé
de chanteuse.
Et tu ne ferais qu'utiliser la voix
ou bien tu écrirais des paroles ?
J'ai déjà écrit
des paroles ; il ne me manque plus qu'une voix féminine. J'en
rêve...
Je sais que tu ne suis pas de près
le DJ business et que tu n'as pas autant de références
que les autres artistes...
Hélas, non.
Ce qui n'est pas plus mal puisque
cela permet un peu de fraîcheur. Est-ce que tu suis quand même
un peu le travail de Laurent Collat aka Elegia ?
J'avais beaucoup aimé son premier
maxi sur F Communications.
From Nowhere With Love. C'est un très beau disque, en effet.
Il m'avait retourné le cur.
C'était magnifique. J'admire de telles productions sur F Communications.
Malheureusement, il n'y en a pas
beaucoup...
C'est dommage.
Ses productions sont toujours très
émouvantes. Je vais te faire écouter quelques titres.
(From Nowhere With Love démarre)
J'ai écouté ce morceau en boucle... Depuis le début,
tu assures en me passant tout ce que j'aime.
Si je te parle de lui, c'est parce
que j'apprécie énormément son travail et que certains
élements vous rapprochent : vous aimez la techno de Detroit -
même si vous n'êtes pas les seuls - et vous partagez un
certain isolement. Laurent Collat habite à Vernon, en Normandie
; il est donc relativement éloigné de toute l'actualité
de la scène électronique, ce qui influe forcément
sur sa carrière puisque la distance lui ferme probablement quelques
opportunités.
C'est sans doute vrai.
Il est très mélancolique
dans sa musique, perfectionniste au niveau du son, il expérimente
les techniques... Mais l'élément qui vous rapproche, surtout
si l'on prend pour référence tes dernières productions,
ce sont les nappes. Pour m'être essayé à la musique
électronique, j'ai pu me rendre compte que les nappes habillent
facilement un morceau mais qu'il est très difficile de dépasser
cette fonction. Or chacun à votre manière, vous parvenez
à les modeler pour en tirer des sons sublimes ; tu les illumines
par un spectre d'accords large et travaillé tandis qu'Elegia
se penche davantage sur les effets pour les rendre aériennes,
éthérées. From Nowhere With Love était
déjà magnifique mais il est arrivé aujourd'hui
à un résultat incroyable sur le plan sonore, d'autant
plus incroyable si l'on considère le matériel qu'il utilise
par comparaison avec celui des studios d'enregistrements. Je ne cesserai
de le répéter : Unreasonable Behaviour de Laurent
Garnier n'aurait été aussi bon s'il n'était passé
dans les mains de Laurent Collat. Bref, cette utilisation récurrente
des nappes accompagnée d'un savoir-faire indéniable vous
rapproche tous les deux et j'étais curieux de savoir si tu avais
suivi ses travaux.
Non, mais je compte bien me rattraper.
Vous avez également la même
démarche qui consiste à produire une musique qui ne cherche
pas à se vendre.
C'est vrai.
Vous n'arrivez pas à vous
détacher de votre intégrité.
Non.
Sur un plan technique, tu nous as
expliqué comment tu travaillais les nappes. J'ai relevé
une autre caractéristique dans tes morceaux : la progression
est souvent lente.
Oui.
J'aime beaucoup cet effet dans Mutant
was in love ; le morceau dure une dizaine de minutes...
Douze.
Douze minutes.
(Rires) C'est long.
Il prend son temps, ça n'est
pas une montagne russe. Il monte très doucement jusqu'à
son apogée puis redescend très doucement. C'est très
pratique pour mixer, mais ça l'est beaucoup moins pour une diffusion
radio.
Oui. (Rires) C'est impossible.
Est-ce que tu recherches cette longueur
?
Oui, car mon approche de la musique
convient davantage à une écoute chez soi. Dans le contexte
d'une soirée, le morceau n'a besoin que d'une partie où
il puisse s'exprimer puisqu'il est introduit par le DJ dans une continuité
musicale ; l'auditeur est déjà imprégné
par la musique. Une écoute chez soi nécessite d'introduire
l'auditeur dans un univers propre et c'est pour cette raison que j'aime
bien prendre le temps de l'emmener en hauteur, jusqu'à l'euphorie
; que l'auditeur réalise en plein milieu du morceau qu'il est
monté tout doucement, très haut, alors qu'au début...
Il n'y avait rien d'accrocheur.
Exactement. Pour une soirée,
j'aurais davantage tendance à produire des outils pour DJ, mais
ma musique s'adresse souvent à une écoute domestique.
Tu n'aimes donc pas les artistes
minimalistes purs et durs comme Jeff Mills ou Robert Hood ?
J'ai du mal avec Robert Hood mais j'adore
Jeff Mills parce qu'il a les deux facettes. Il avait composé
un très beau morceau pour la naissance de sa fille ; je me ne
rappelle plus son nom mais il m'a bien inspiré. Un titre très
doux avec une note qui revient tout le temps... Parallèlement,
il me met en transe sur un dancefloor : le son est rapide, j'ai l'impression
d'être dans un vaisseau spatial... J'aime beaucoup sa technique
; je crois qu'il est le roi pour faire danser une piste. Sa musique
est excellente, assez positive, hormis quelques productions qu'il a
mal construites. Je pense notamment à son album de vieux titres...
Every dog has its day ?
Oui, c'est ça. Les morceaux sont
jolis mais ils ne sont pas terminés : il n'a fait qu'appuyer
sur les touches Mute de sa table de mixage... C'est sans doute efficace
sur un dancefloor, comme ses disques sur Purpose Maker qui sont
de très beaux outils pour DJ, mais pour en revenir à la
façon dont je construis mes morceaux, Jeff Mills n'est clairement
pas une de mes références.
Est-ce que tu pourrais raccourcir
tes morceaux pour une diffusion radio ?
J'ai l'intention de sortir un album
en avril. Du coup, j'avais prévu de faire un edit radio
3'30'' du single extrait de l'album, accompagné d'un clip ; comme
je ne m'imaginais pas réaliser un clip sur le morceau original
qui dure neuf minutes, je t'avoue que cette contrainte m'arrange. Et
je sens qu'il y a un potentiel car tous ceux qui ont entendu ce morceau
l'adorent ; je vais donc en profiter et effectuer un léger compromis
pour toucher plus de monde. Ce ne sera pas facile car je vais perdre
la possibilité de communiquer avec l'auditeur plus profondément,
sur la longueur, lentement. Ici, je vais être obligé d'aller
tout de suite au coeur du morceau, de façon un peu brutale, or
ça ne me correspond pas, sauf pour le dancefloor mais le contexte
est différent puisque c'est le DJ qui crée la montée.
Quand tu composes pour une écoute domestique, l'auditeur t'invite
chez lui donc tu dois respecter son environnement ; quand tu joues en
tant que DJ, il vient te voir donc l'approche est différente
: il est plus réceptif, il s'est préparé... Sur
un album, le travail est plus long et plus doux.
Est-ce que tu as bien avancé
sur ton prochain album ?
Je reprends quelques morceaux de l'album
Amour LP qu'il faut que j'améliore.
Lesquels ?
Behind the vision : un morceau
qui commence avec une voix, dans une couleur semblable au Elle EP.
La plupart des morceaux de cet album sont en phase de finalisation mais
avant de le sortir, je compte en sortir un reprenant tous mes remixes
; il devrait être disponible en mars. Le concept est plus simple
puisqu'il n'y a pas d'histoires à écrire. Par contre,
pour Amaryllis LP, tous les morceaux auront une histoire et je
vais réaliser un clip. Il s'agit de la suite de mon maxi sur
Adrenogroov, Iulia EP, dans laquelle je vais reprendre
l'univers que j'avais évoqué dans Iulia EP. Iulia
était la déesse de la beauté, celle qui crée
les mondes ; Amaryllis est sa représentation dans tous ces mondes.
Amaryllis est une fée comme...
La fée dans Fantasia 2000
?
Exactement puisque c'est elle que j'ai
redessinée. Je cherche encore le personnage, c'est la raison
pour laquelle je m'étais inspiré d'elle. Dans l'album,
elle évolue, donc il faut bien concevoir l'ordre des morceaux.
J'ai envie de partir du dub, passer par l'ambient, revenir deep techno
pour finir sur quelques morceaux dancefloor.
Afin de porter l'album ?
Oui. Nous pourrons ainsi le sortir sur
vinyle.
Sur Lumina ?
Oui. Toutes mes sorties sont prévues
sur Lumina désormais.
Une date de sortie ?
Avril. Je devrais être prêt
à temps.
Et tu comptes sortir un single en
même temps ?
Peut-être quelques semaines avant.
En même temps que ton album
de remixes.
Oui. (Rires) Du coup, je pense
plutôt au mois d'avril pour le maxi et au mois de mai pour l'album.
Ça me semble plus réaliste.
Le nom de l'album ?
Amaryllis LP. Amaryllis, comme
la fleur ; j'espère qu'il sera aussi joli qu'elle...
(Un grand merci à David de
s'être déplacé jusqu'à nous pour répondre
à nos questions. Nous lui présentons tous nos encouragements
pour sa démarche artistique des plus courageuses actuellement.
Merci également à Lily pour les petits gâteaux.
Enfin, n'oublions pas de remercier le précieux bocal sans qui
cette interview n'aurait pas été.)