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F Communications
18
14
Taho : (Il pioche un nouveau
papier) F Communications ! Non... (Rires)
Sancho : Ce n'est pas possible, il
n'y en avait qu'un.
Je plaisante. 18. (Nous écoutons
le morceau suivant : il s'agit de City 13 de Kenji Kawai, tiré
de la bande originale du film Avalon)
C'était donc la bande originale
d'Avalon. Tu as vu le film ?
Non, je n'en ai même jamais entendu
parler.
Avalon est un film japonais réalisé
par Mamoru Oshii, que l'on connaît davantage pour ses films d'animation,
le plus célèbre étant Ghost in the Shell.
D'accord.
Avalon est le film qu'il a réalisé
après Ghost in the Shell ; c'est un film réel,
par opposition avec un film d'animation, et il a travaillé une
fois de plus avec Kenji Kawai pour la bande originale.
J'aime aussi beaucoup les musiques des
films de Miyazaki.
C'est vrai qu'elles sont très
belles mais elles ne ressemblent pas à celles de Kenji Kawai
: Joe Hisaishi qui compose pour Miyazaki utilise beaucoup plus d'instruments
classiques. Il est moins porté sur l'électronique, l'espace
sonore...
Ses compositions n'en sont pas moins
puissantes, très chargées en émotions. Mais le
morceau que tu viens de me faire écouter est plus profond...
Beaucoup plus large.
Large. Oui, c'est ça.
C'est ce que j'apprécie dans
ce morceau : l'amplitude.
Il est très profond ; j'adore
cette caractéristique.
Tu écoutes beaucoup de musiques
de films ?
La musique dont je te parlais au sujet
des fractal grooves y ressemble, avec des sons que l'on pourrait
définir comme des impulsions de neurones. Les références
sont James Johnson, Vir Unis, Vidna Omana, Steve Roach... Steve Roach
est la référence incontournable ; sa musique est tellement
profonde, tellement large que je m'y perds parfois, un peu comme sur
le morceau que tu viens de me faire écouter. La musique ouvre
une porte entre les enceintes, elle ouvre une dimension... Quel est
le sujet d'Avalon ?
C'est un film assez spirituel dans
la même veine que Ghost in the Shell. Est-ce que tu l'as
vu ?
Non, je ne l'ai pas vu.
Ghost in the shell est un film que
le public apprécie souvent pour ses combats, ses plans travaillés,
mais pas pour son rythme, or Avalon amplifie cette structure
: le prologue est très rythmé, l'action est magnifique,
puis tout se ralentit, s'apaise, contrairement à une structure
de film plus traditionnelle où le spectateur est amené
vers un climax final. Le chemin s'effectue du physique vers le spirituel.
L'action est concentrée dans les premières minutes puis
l'on part dans une introspection, vers des thèmes philosophiques
à travers une histoire de mondes parallèles... Je vais
te montrer la bande-annonce, ce sera plus simple.
Devant la magnifique bande-annonce d'Avalon
qui avait fait baver d'envie bien des cinéphiles en 2001, Taho
s'est rincé les yeux et nous a tout simplement répondu
qu'il fallait qu'il se procure le film en DVD. Je ne saurais que vous
conseiller d'aller lire la critique d'Avalon
sur Sancho
does Asia afin de vous convaincre d'en faire autant.
Une parenthèse qui nous permet
de parler du cinéma d'animation...
Avec plaisir.
Est-ce que tu suis son actualité
?
Un peu, mais avec grand intérêt
puisque j'ai initié un projet de dessin animé en 2001
qui s'appellait Eolia.
J'ai pu écouter quelques extraits
de la bande originale sur ton site Internet.
Effectivement. J'adore le cinéma
d'animation, qu'il soit japonais ou américain. Je ne suis pas
un expert de l'animation japonaise mais j'apprécie énormément
la poésie des films de Miyazaki.
Lesquels ?
Tonari No Totoro est celui que
je préfère. (Rires)
Qui n'aime pas Totoro...
Pour moi, c'est une uvre parfaite
dans le sens où elle est extrêmement positive, ce qui est
très rare au cinéma or c'est exactement ce que je recherche.
Le truc de Tonari No Totoro,
c'est que c'est magique...
C'est magique, subtil et bien réalisé,
contrairement aux films de Disney qui sont parfois un peu trop niais.
Ici, c'est beau, la musique est magnifique, les personnages sont originaux...
Comment sont-ils arrivés à
dessiner Totoro ? (Rires) Quand je le vois, je n'ai qu'une seule
envie : m'accrocher dessus.
Excellent. Le chat-bus est terrible
aussi.
Et parmi les autres films de Miyazaki,
quels sont ceux que tu as pu voir jusqu'à présent ?
J'ai vu son premier film : Kaze no
Tani no Naushika. Magnifique. J'aime beaucoup les rapports avec
les esprits de la nature...
C'est un élément récurrent
dans ses films.
Oui, mais il le présente d'une
manière plus concrète et plus proche de la réalité
que dans les films de Disney où l'on évolue davantage
dans l'univers du rêve. Dans les films de Miyazaki, le rêve
devient réalité, tandis que les films de Disney sont réalisés
pour les enfants ; une fois adulte, tu n'arrives plus à les apprécier
comme avant. Les films de Miyazaki sont intemporels. J'aime bien évidemment
Princesse Mononoke, ma scène préférée
étant celle avec les petits êtres fantômes dans la
forêt...
Les Kodamas.
Je m'en suis d'ailleurs inspiré
pour mon scénario de dessin animé.
J'ai pu en voir une première
planche sur ton site Internet, or l'un des croquis est copié
sur Fantasia 2000.
En fait, c'est une esquisse. J'ai copié
le personnage à partir de L'Oiseau de Feu. (Rires)
Le but était d'établir un storyboard pour étudier
les paysages. D'ailleurs, sur l'un des croquis, on voit deux personnages
dessinés approximativement, uniquement pour se donner une idée...
Quant à l'esprit de la nature que je cherche à représenter,
elle sera davantage transparente et lumineuse, composée de lumière.
Elle ne ressemblera pas au personnage de Fantasia 2000 même
si la scène où elle fait renaître la nature est
magnifique.
C'est vrai que L'Oiseau de Feu
est sans doute la plus belle séquence de Fantasia 2000,
mais certains éléments rappellent l'univers de Miyazaki
bien les auteurs ne revendiquent pas cette parenté, ne serait-ce
que le parallèle entre le cerf dans Fantasia 2000 et le
Shishi Gami dans Princesse Mononoke.
Oui, c'est vrai. Avec le style de Disney.
Et quels sont les autres films de
Disney que tu apprécies ?
Alice au Pays des Merveilles
: une des inspirations de Matrix.
Parmi tant d'autres...
Le lapin blanc tatoué sur l'épaule
de la fille, le monde complètement déjanté... En
fait, Neo, est comme Alice : le monde dans lequel il évolue est
basé sur une somme de nouveaux paramètres, tout part en
vrille. L'esthétique des deux films n'a bien évidemment
rien à voir mais les frères Wachowski ont dit qu'Alice
au Pays des Merveilles était un de leurs films cultes. Chez
Disney, j'aime aussi beaucoup Tron.
Tron est assez particulier pourtant...
Oui, mais je crois que c'est mon film
culte.
Non ?
Si, je t'assure. D'ailleurs, ma série
de maxis Digital Matter, Digital Dancer et Digital
Flower - qui va sortir bientôt - s'en inspire. Elle traite
d'un monde digital, utopique, lumineux, très influencé
par Tron finalement puisque tout y est digital.
Digital, certes, mais l'esthétique
est assez old school...
Tron est quand même le
premier film avec des images de synthèse.
Peut-être, mais la touche digitale
apparaît très particulière aujourd'hui, donc est-ce
que c'est ce graphisme un peu rough qui correspond à ta
vision ?
Non, c'est davantage l'histoire de Tron
qui m'intéresse. L'esthétique amuse de nos jours, elle
est un peu kitch, granuleuse, mais de toute façon, en règle
générale, le fond m'importe plus que la forme et Tron
l'illustre bien. Dans Matrix, les scènes avec effets spéciaux
sont superbes, j'en ai pris plein le yeux mais c'est l'histoire qui
a retenu mon attention : cette théorie exposée dans Matrix
Reloaded que l'on pourrait comparer à une énigme...
Est-ce que tu as aimé la résolution
?
Dans Matrix Revolutions ? Non,
j'ai trouvé ça trop facile, trop simple. Si j'ai bien
compris, il s'agissait d'un jeu entre l'Oracle et l'Architecte, ce qui
n'a pas de sens puisque l'Oracle était un programme de la Matrice
destiné à explorer la psyché des humains. Elle
ne devrait donc pas apparaître avec l'Architecte à la fin.
Finalement, tu aurais peut-être
mieux fait de ne pas voir le troisième épisode et de laisser
libre cours à ton imagination.
Je suis entièrement d'accord
et l'on rejoint le début de notre conversation, à savoir
la liberté d'imagination de chacun. C'est un des caractères
interactifs que l'on pourrait apporter à un film : laisser le
spectateur imaginer la fin de l'histoire.
Le concept reste encore difficile
d'application. Pour avoir assisté à quelques conférences
sur le sujet, ceux qui s'y sont penchés n'ont pas encore obtenu
de résultats concluants. D'autre part, les jeux vidéos
tendent aujourd'hui à se "cinématographier"
de plus en plus, donc je pense que l'interactivité dont tu parles
viendra davantage des jeux vidéos.
D'autant plus s'ils peuvent ressembler
à la bande-annonce d'Avalon que tu m'as montrée.
Est-ce que tu joues ?
Non.
Pourquoi ?
Parce que je n'ai pas le temps, mais
aussi parce que les jeux ne m'intéressent pas. La plupart des
sorties sont des jeux de guerre, de foot... Je préfère
les jeux simples comme Wonderboy ou les vieilles bornes d'arcade
; ramasser des bananes et des fruits pour aller délivrer une
princesse, c'est ce que j'aime..
Il y a un fossé entre les
générations sur ce point : d'un côté, les
"jeunes" qui apprécient la technologie et le fait que
les jeux soient de plus en plus beaux, de l'autre, les "vieux"
qui privilégient la jouabilité.
Une fois de plus, le fond m'intéresse
plus que la forme : je préfère un graphisme sommaire et
une mission intéressante plutôt que d'aller bousiller des
mecs en cinémascope. Je n'y vois aucun intérêt.
Pourtant, les jeux vidéos
tendent vers l'immersion dans un univers ; des succès comme Silent
Hill se basent sur ce principe d'immersion.
Je sais, j'adore m'immerger dans un
monde virtuel - on rejoint Tron - mais pourquoi reproduire un
univers de guerre ? Quand je vois tous ces jeunes jouer en réseau
à Quake, ça m'angoisse. Pourtant, j'imagine qu'ils
extériorisent une violence intérieure en jouant et que
ça constitue donc une bonne thérapie pour eux. Je dois
sans doute extérioriser ma part de violence à travers
la musique, je la transforme, la rend belle ; ces joueurs n'ont peut-être
pas cette possibilité. Mais le problème reste qu'il refusent
d'essayer d'autres jeux ; ils finissent par avoir besoin de cette violence
et c'est le point que je n'arrive pas à comprendre.
Pourtant, il t'arrive de reproduire
cette violence dans tes productions.
Tu veux parler d'Olympus Mons
? De temps en temps, il faut que cette violence s'exprime ; c'est une
question d'équilibre. Sur cette planète, nous subissons
forcément la violence, le stress... Il faut parfois qu'elle se
libère, mais si cette explosion momentanée n'est pas fertile,
à quoi sert-elle ? Elle doit mener à une renaissance.
Aujourd'hui, je reproche aux arts de ne pas semer ces graines ; la violence
reste chaotique, sans espoir. D'une manière générale,
l'être humain ne renferme plus suffisamment d'espoir et je rêve
de lui en redonner, que ce soit par Lumina ou autrement. Tous
les jours, nous sommes assaillis de mauvaises nouvelles, comme si l'être
humain était pris dans une spirale de désespoir dans laquelle
il évacue son désespoir par le désespoir...
En préparant cette interview,
j'ai réécouté ta discographie : on y trouve des
morceaux lumineux, des morceaux un peu plus pêchus, mais aucun
morceau dark.
Non.
Tu peux composer un morceau comme
The Machine sur le Lumina 003 qui soit très énergique
tout en conservant son caractère lumineux, mais pas un seul morceau
qui soit sombre. Pourtant, certains UR sont dark...
C'est justement le côté
que je n'aime pas chez eux. Hormis peut-être quelques morceaux
de Drexciya, mais l'espoir est toujours présent en arrière-plan
; le concept d'un guerrier en mission qui doit nous sauver... Je n'arrive
pas à donner du dark et c'est tant mieux parce que je
préfère de loin avoir une image positive. Olympus Mons,
qui s'en rapprochait un peu, était un morceau effervescent ;
il s'agit du plus grand volcan du système solaire donc le morceau
exprimait une certaine violence, comme la nature peut l'être parfois.
Rappelons qu'un simple mouvement du doigt sera très violent pour
une fourmi ; c'est juste une question d'échelle. J'aime m'inspirer
de certains grands mouvements cosmiques pour exprimer une forte énergie
positive, mais je n'arrive tout simplement pas à comprendre l'attrait
du dark.
Tu n'arrives donc pas à apprécier
un morceau vraiment sombre ?
Tout dépend du sentiment qu'il
procure, mais au final, pourquoi écouter de la musique dark
? Quel est le but ? Je peux y trouver un intérêt quand
celle-ci entraîne un mouvement positif, mais si tout reste sombre...
Aphex Twin. J'aimais ses premières productions pour le côté
innocent décalé, mais maintenant... Chemical Brothers...
Je ne ressens rien si ce n'est du mal-être quand j'entends ces
artistes.
Tu ne sens pas une énergie
qui se soulève ?
Si, mais elle n'est pas agréable.
Je pense que très souvent,
les artistes utilisent ce côté un peu dark pour
la puissance qui lui est associée.
J'aime cette puissance mais j'essaie
de l'insuffler autrement. Dans The Machine dont tu parlais, je
raconte l'histoire d'une machine qui essaie d'arrêter le temps
à l'intérieur du monde digital, mais le héros,
Digital Dancer, arrive à temps pour l'en empêcher car si
le temps s'arrête, l'évolution s'arrête. Donc, cette
machine est dark, elle est puissante, et le combat mené
avec le héros dégage énormément d'énergie
; c'est un combat entre le bien et le mal. Il faut qu'ils soient en
contact pour que leurs puissances se révèlent. Dans ce
contexte, je perçois une énergie, mais j'ai besoin de
l'autre polarité pour la ressentir.
Yu pourrais parfaitement trouver
un équilibre en produisant des morceaux dark et des morceaux
positifs.
J'ai déjà trouvé
cet équilibre : dans mes morceaux, le côté rythmique
et physique représente ce côté sombre de l'être
humain tandis que les nappes et les sons aériens s'adressent
davantage à son côté spirituel. J'essaie d'arriver
à cet équilibre sans utiliser des sons agressifs comme
le font certaines musiques contemporaines ou expérimentales ;
elles explorent ce terrain agressif, or je considère que notre
environnement génère suffisamment d'ondes négatives
pour que l'on ne retrouve pas ce climat dans la musique ou d'autres
arts.
Pourtant, ces sons peuvent accoucher
de morceaux qui ne soient pas dark mais très froids et
très beaux. Je pense notamment à Autechre qui est pour
moi la représentation parfaite d'une musique sublime que je qualifierais
de glacée.
Je connais pas assez leurs travaux et
le peu que je connais ne m'a pas marqué...
Tu ne dois connaître que leurs
albums avec des crissements de polystyrène et des bruits de modem.
Je vais tricher un peu parce qu'un de leurs morceaux figure dans le
bocal et je vais te le faire écouter.
(Nine commence) Le début
me plaît déjà.
Leurs morceaux m'évoquent
une température très froide, la solitude sur la banquise.
J'adore ce climat. Certaines productions
de Monolake ou Cinemascope sont tout aussi glaciales. Elles sonnent
comme du cristal. Ce morceau est magnifique mais il n'est pas dark
pour moi.
Je n'ai pas dit qu'il était
dark mais très froid.
C'est une musique qui porte à
l'introspection.
Ça me donne la chair de poule...
Je comprends mieux ce que tu voulais
dire.
Ces morceaux ne sont pas fondamentalement
mélancoliques ; c'est une touche que j'attribue davantage aux
sorties de F Communications. Ici, le travail d'Autechre n'est
pas encore barré, il est triste, froid, et j'irais jusqu'à
dire qu'ils inventaient - et continuent d'inventer - la musique classique
du XXIème siècle.
OK. J'aimerais pouvoir sortir un jour
de tels morceaux, même s'ils doivent être difficile à
distribuer.
Disons que l'on avance sur un terrain
glissant. C'est comme ta conception de la musique qui est sur la brèche
du new age, or la new age reste un business.
(Rires) Je ne le savais pas.
Il s'est essoufflé, mais comme
le lounge aujourd'hui, la plupart des productions qui se vendent
sont assez mauvaises ; distinguer un beau morceau ambient de quatre
accords plaqués pendant une heure n'est malheureusement pas ouvert
à tous.
C'est vrai.
Il faut soit une sensibilité
particulière, soit une éducation musicale, mais le consommateur
moyen qui n'aura ni l'une ni l'autre et qui aura pris goût à
cette musique aura bien du mal par la suite à reconnaître
les artistes parmi les escrocs qui composent l'offre.
Et c'est ce qui se passe...
Quand je te dis que tu te situes
sur la brèche, c'est parce que ta musique est sincère,
en accord avec ce que tu exprimes sur ton site Internet, elle est née
du travail et du talent, mais ta démarche ne correspond pas à
la tendance et il est délicat de ne pas la classer finalement
dans un courant new age excessif.
(Rires) C'est amusant que tu
me le dises parce que je considère que je fais de la hi tech
new age ; je me situe entre l'electro et la new age.
Le problème reste que la new
age est très souvent pauvre musicalement.
Trop souvent, c'est de la soupe, je
suis d'accord avec toi. Pourtant, j'en écoute beaucoup car elle
m'apaise. Quand j'ai besoin de profondeur, j'écoute davantage
un morceau comme celui d'Autechre que tu viens de passer, car c'est
puissant. Mais il faut porter son attention dessus, tandis que la new
age me permet d'avoir un bon flow quand je travaille ; je n'ai
pas à me concentrer dessus et elle facilite mon travail. J'essaie
d'ailleurs de reproduire ce courant d'énergie sans toutefois
tomber dans les mélodies trop faciles car parfois, comme tu le
disais, c'est à se demander si le compositeur a passé
plus de deux minutes à chercher... Récemment, j'ai pondu
deux albums new age qui seront vendus en hypermarché ; j'ai passé
un jour par album. J'avais honte de mon travail et je pensais qu'ils
allaient tout refuser en bloc alors qu'ils m'avaient passé leur
commande et que je m'étais inspiré de leur catalogue.
Ils ont tout accepté. Du coup, j'ai beaucoup mieux assimilé
la relation qu'il doit y avoir dans mon travail entre le sentiment de
bien-être que j'essaie d'insuffler et la recherche d'un esprit
jazz ; comme Maurice Ravel ou d'autres qui ont exploré la musique
avec des accords plus complexes, des dissonances...
Et des démarches mathématiques.
Complètement. Tu rejoins mon
côté digital. Je suis passionné par le monde des
mathématiques même si je ne suis pas très doué.
J'adore ce côté ordonné, quantifié... Ces
courbes et ces lois mathématiques qui existent dans la musique
et que l'on retrouve en soi. L'amour, la beauté sont des concepts
abstraits mais je trouve qu'ils ressemblent beaucoup aux mathématiques,
à cette beauté mystérieuse de la nature que l'on
peut quantifier par les mathématiques. Or les mathématiques
sont basées uniquement sur l'imaginaire ; l'être humain
crée les mathématiques. Cette contradiction permanente
entre le concret et l'abstrait me fascine. Nous utilisons les mathématiques
de manière concrète tous les jours alors qu'il s'agit
d'un concept totalement abstrait. Lorsque l'on se base sur le zéro
pour donner les autres chiffres, n'oublions pas que c'est totalement
irréel : dans la nature, le vide absolu n'existe pas. De même
que l'on peut toujours couper un point ; le concept de point n'existe
pas. J'essaie d'ailleurs d'appliquer ces principes dans ma musique avec
des rythmiques permettant d'explorer mathématiquement l'art.
La musique électronique travaille dans ce sens par l'utilisation
des ordinateurs. La société devient de plus en plus lettrée,
intellectuelle ; la techno est probablement apparue au bon moment par
rapport à l'évolution des esprits, mais il ne faut pas
oublier le revers de la médaille : le développement de
l'industrie, la course au profit, l'égoïsme élevé
au rang de valeur... J'aimerais apporter la part mathématique
de cette évolution sans son côté industriel ; la
machine prend le pas sur l'homme car elle permet de produire davantage,
plus vite, mieux, mais seulement 3% des personnes impliquées
vont bénéficier financièrement de ces retombées.
Il y a un réel problème moral, éthique chez tous
ces gens qui pourraient redistribuer... Imagine un peu si l'on prenait
1% des valeurs boursières pour aider le tiers-monde...
Ce comportement n'est pas dans la
nature humaine...
Mais si, je pense qu'il l'est, tout
simplement parce que je suis humain et que c'est dans ma nature. Je
ne vois pas pourquoi je serais différent des autres.
Parce que tu penses positivement...
Je comprends ce que tu veux dire ; on
me dit souvent que je suis utopiste, mais je reste persuadé que
c'est dans la nature humaine. J'essaie de révéler dans
ma musique ce côté créatif et positif que tout le
monde possède. Ce fameux côté dark dont on
parlait est trop présent dans la musique, donc j'essaie de rétablir
un équilibre en l'apaisant un peu. Et si quelques personnes apprécient
ma musique, c'est bien parce qu'elle leur parle, non ? Ce côté
positif est inné chez l'être humain, même s'il est
caché aujourd'hui.
Je pense que l'on aborde ici des
conceptions un peu trop subjectives...
Tu ne crois pas en l'être humain
?
Je crois que la plupart des hommes
ont effectivement un bon fond mais qu'ils se comportent de plus en plus
comme des enfants, sans se soucier de leur univers, et que ça
va nous retomber dessus à un moment sans que l'on puisse faire
quoi que ce soit car il sera trop tard.
Je suis entièrement d'accord.
Je n'imagine pas l'être humain
se détruire lui-même dans une guerre nucléaire globale
mais plutôt se prendre la conséquence d'une accumulation
de siècles d'abus par rapport à son évolution,
que ce soit par la pollution, les machines...
C'est effectivement la grande claque
que l'humanité va se prendre obligatoirement et fatalement, j'en
suis sûr, mais l'être humain est encore en apprentissage
; il est relativement jeune, l'évolution est récente si
l'on considère les milliers d'années de stagnation à
l'état de singe. Nous n'en sommes pas si loin finalement mais
nous avons évolué en très peu de temps à
une vitesse hallucinante. La voiture était encore un fantasme
en 1800 et nous en sommes aujourd'hui à la fusée... L'évolution
s'est faite de façon exponentielle et je comprends donc aisément
que les projections ne soient pas très optimistes ; je suis le
premier à le penser. Nous allons subir les conséquences
de cette évolution trop rapide et mal maîtrisée
par l'homme. L'absence de morale n'est pas innocente, même s'il
est difficile d'en conserver une avec toutes les possibilités
qui nous sont offertes. Le siècle des Lumières a révolutionné
l'humanité alors qu'elle n'y était pas préparée,
la religion a échoué dans son rôle de régulation...
Nous allons finir par en payer le prix, c'est pourquoi j'aimerais -
ainsi que de nombreux artistes - donner du bon aux gens.
Faire pencher la balance de l'autre
côté.
Oui, parce que les images négatives
qui nous assaillent constamment engendrent des pensées négatives.
Nous n'arrivons plus à concevoir que le positif existe ; il faut
rétablir cet équilibre en donnant dès maintenant
du rêve et de belles images. L'être humain se perd car il
n'a plus de références à la beauté.
Il faut imposer dès 2004,
dans tous les foyers, un visionnage hebdomadaire de Tonari No Totoro.
Exactement. (Rires) Symboliquement,
c'est l'idée. Un oeil frais et utopique qui nous laisse penser
que ça va aller mieux. Aujourd'hui, quand les gens rentrent chez
eux, que regardent-ils ? Sur les six chaînes, ils ont le choix
entre les infos ou une pauvre série du type Madame est servie
sur M6. Or les infos ne traitent que des mauvaises news.
Il se passe pourtant de belles choses sur Terre, mais personne n'en
parle. J'aimerais apporter ce message : l'homme renferme des merveilles
en lui qu'il est loin d'imaginer. La plupart ne peuvent voir ce bonheur
qu'ils ont en eux, sauf peut-être quand ils sont amoureux. C'est
un bon exemple du bonheur. Et d'où vient-il ? Il ne vient pas
d'une machine, il ne vient pas de la consommation.
C'est chimique.
C'est en soi. Une fois de plus, très
souvent, on ne ne sait pas gérer cet amour et on le gâche
rapidement, mais c'est déjà une alternative. J'aimerais
simplement prouver que tout le monde peut être heureux. Je pense
ne jamais y arriver, mais c'est un idéal.
Tu ne changeras pas la face du monde,
mais les révolutions se forment lentement, par des relais qui
transmettent un message.
Tout à fait. Une petite graine.
Plus jeune, je croyais pouvoir changer le monde, mais je me suis vite
rendu compte du rapport de taille et j'ai simplement décidé
d'essayer...
De le changer à ton échelle.
D'essayer. Au moins dans mon entourage
proche.
C'est une très belle démarche.
On peut effectivement l'interpréter comme utopique, voire naïve,
mais ce n'est pas mon cas. Il faut juste agir en connaissance de ses
moyens et de sa cible.
Oui.
Et suivre les répercussions
s'il y en a.
Oui.
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