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Interview 004

{Taho}{14/12/2003}{Vincennes}

26F Communications – 18 – 14

Taho : (Il pioche un nouveau papier) F Communications ! Non... (Rires)

Sancho : Ce n'est pas possible, il n'y en avait qu'un.

Je plaisante. 18. (Nous écoutons le morceau suivant : il s'agit de City 13 de Kenji Kawai, tiré de la bande originale du film Avalon)

C'était donc la bande originale d'Avalon. Tu as vu le film ?

Non, je n'en ai même jamais entendu parler.

Avalon est un film japonais réalisé par Mamoru Oshii, que l'on connaît davantage pour ses films d'animation, le plus célèbre étant Ghost in the Shell.

D'accord.

Avalon est le film qu'il a réalisé après Ghost in the Shell ; c'est un film réel, par opposition avec un film d'animation, et il a travaillé une fois de plus avec Kenji Kawai pour la bande originale.

J'aime aussi beaucoup les musiques des films de Miyazaki.

C'est vrai qu'elles sont très belles mais elles ne ressemblent pas à celles de Kenji Kawai : Joe Hisaishi qui compose pour Miyazaki utilise beaucoup plus d'instruments classiques. Il est moins porté sur l'électronique, l'espace sonore...

Ses compositions n'en sont pas moins puissantes, très chargées en émotions. Mais le morceau que tu viens de me faire écouter est plus profond...

Beaucoup plus large.

Large. Oui, c'est ça.

C'est ce que j'apprécie dans ce morceau : l'amplitude.

Il est très profond ; j'adore cette caractéristique.

Tu écoutes beaucoup de musiques de films ?

La musique dont je te parlais au sujet des fractal grooves y ressemble, avec des sons que l'on pourrait définir comme des impulsions de neurones. Les références sont James Johnson, Vir Unis, Vidna Omana, Steve Roach... Steve Roach est la référence incontournable ; sa musique est tellement profonde, tellement large que je m'y perds parfois, un peu comme sur le morceau que tu viens de me faire écouter. La musique ouvre une porte entre les enceintes, elle ouvre une dimension... Quel est le sujet d'Avalon ?

C'est un film assez spirituel dans la même veine que Ghost in the Shell. Est-ce que tu l'as vu ?

Non, je ne l'ai pas vu.

Ghost in the shell est un film que le public apprécie souvent pour ses combats, ses plans travaillés, mais pas pour son rythme, or Avalon amplifie cette structure : le prologue est très rythmé, l'action est magnifique, puis tout se ralentit, s'apaise, contrairement à une structure de film plus traditionnelle où le spectateur est amené vers un climax final. Le chemin s'effectue du physique vers le spirituel. L'action est concentrée dans les premières minutes puis l'on part dans une introspection, vers des thèmes philosophiques à travers une histoire de mondes parallèles... Je vais te montrer la bande-annonce, ce sera plus simple.


Devant la magnifique bande-annonce d'Avalon qui avait fait baver d'envie bien des cinéphiles en 2001, Taho s'est rincé les yeux et nous a tout simplement répondu qu'il fallait qu'il se procure le film en DVD. Je ne saurais que vous conseiller d'aller lire la critique d'Avalon sur Sancho does Asia afin de vous convaincre d'en faire autant.


Une parenthèse qui nous permet de parler du cinéma d'animation...

Avec plaisir.

Est-ce que tu suis son actualité ?

Un peu, mais avec grand intérêt puisque j'ai initié un projet de dessin animé en 2001 qui s'appellait Eolia.

J'ai pu écouter quelques extraits de la bande originale sur ton site Internet.

Effectivement. J'adore le cinéma d'animation, qu'il soit japonais ou américain. Je ne suis pas un expert de l'animation japonaise mais j'apprécie énormément la poésie des films de Miyazaki.

Lesquels ?

Tonari No Totoro est celui que je préfère. (Rires)

Qui n'aime pas Totoro...

Pour moi, c'est une œuvre parfaite dans le sens où elle est extrêmement positive, ce qui est très rare au cinéma or c'est exactement ce que je recherche.

Le truc de Tonari No Totoro, c'est que c'est magique...

C'est magique, subtil et bien réalisé, contrairement aux films de Disney qui sont parfois un peu trop niais. Ici, c'est beau, la musique est magnifique, les personnages sont originaux...

Comment sont-ils arrivés à dessiner Totoro ? (Rires) Quand je le vois, je n'ai qu'une seule envie : m'accrocher dessus.

Excellent. Le chat-bus est terrible aussi.

Et parmi les autres films de Miyazaki, quels sont ceux que tu as pu voir jusqu'à présent ?

J'ai vu son premier film : Kaze no Tani no Naushika. Magnifique. J'aime beaucoup les rapports avec les esprits de la nature...

C'est un élément récurrent dans ses films.

Oui, mais il le présente d'une manière plus concrète et plus proche de la réalité que dans les films de Disney où l'on évolue davantage dans l'univers du rêve. Dans les films de Miyazaki, le rêve devient réalité, tandis que les films de Disney sont réalisés pour les enfants ; une fois adulte, tu n'arrives plus à les apprécier comme avant. Les films de Miyazaki sont intemporels. J'aime bien évidemment Princesse Mononoke, ma scène préférée étant celle avec les petits êtres fantômes dans la forêt...

Les Kodamas.

Je m'en suis d'ailleurs inspiré pour mon scénario de dessin animé.

J'ai pu en voir une première planche sur ton site Internet, or l'un des croquis est copié sur Fantasia 2000.

En fait, c'est une esquisse. J'ai copié le personnage à partir de L'Oiseau de Feu. (Rires) Le but était d'établir un storyboard pour étudier les paysages. D'ailleurs, sur l'un des croquis, on voit deux personnages dessinés approximativement, uniquement pour se donner une idée... Quant à l'esprit de la nature que je cherche à représenter, elle sera davantage transparente et lumineuse, composée de lumière. Elle ne ressemblera pas au personnage de Fantasia 2000 même si la scène où elle fait renaître la nature est magnifique.

C'est vrai que L'Oiseau de Feu est sans doute la plus belle séquence de Fantasia 2000, mais certains éléments rappellent l'univers de Miyazaki bien les auteurs ne revendiquent pas cette parenté, ne serait-ce que le parallèle entre le cerf dans Fantasia 2000 et le Shishi Gami dans Princesse Mononoke.

Oui, c'est vrai. Avec le style de Disney.

Et quels sont les autres films de Disney que tu apprécies ?

Alice au Pays des Merveilles : une des inspirations de Matrix.

Parmi tant d'autres...

Le lapin blanc tatoué sur l'épaule de la fille, le monde complètement déjanté... En fait, Neo, est comme Alice : le monde dans lequel il évolue est basé sur une somme de nouveaux paramètres, tout part en vrille. L'esthétique des deux films n'a bien évidemment rien à voir mais les frères Wachowski ont dit qu'Alice au Pays des Merveilles était un de leurs films cultes. Chez Disney, j'aime aussi beaucoup Tron.

Tron est assez particulier pourtant...

Oui, mais je crois que c'est mon film culte.

Non ?

Si, je t'assure. D'ailleurs, ma série de maxis Digital Matter, Digital Dancer et Digital Flower - qui va sortir bientôt - s'en inspire. Elle traite d'un monde digital, utopique, lumineux, très influencé par Tron finalement puisque tout y est digital.

Digital, certes, mais l'esthétique est assez old school...

Tron est quand même le premier film avec des images de synthèse.

Peut-être, mais la touche digitale apparaît très particulière aujourd'hui, donc est-ce que c'est ce graphisme un peu rough qui correspond à ta vision ?

Non, c'est davantage l'histoire de Tron qui m'intéresse. L'esthétique amuse de nos jours, elle est un peu kitch, granuleuse, mais de toute façon, en règle générale, le fond m'importe plus que la forme et Tron l'illustre bien. Dans Matrix, les scènes avec effets spéciaux sont superbes, j'en ai pris plein le yeux mais c'est l'histoire qui a retenu mon attention : cette théorie exposée dans Matrix Reloaded que l'on pourrait comparer à une énigme...

Est-ce que tu as aimé la résolution ?

Dans Matrix Revolutions ? Non, j'ai trouvé ça trop facile, trop simple. Si j'ai bien compris, il s'agissait d'un jeu entre l'Oracle et l'Architecte, ce qui n'a pas de sens puisque l'Oracle était un programme de la Matrice destiné à explorer la psyché des humains. Elle ne devrait donc pas apparaître avec l'Architecte à la fin.

Finalement, tu aurais peut-être mieux fait de ne pas voir le troisième épisode et de laisser libre cours à ton imagination.

Je suis entièrement d'accord et l'on rejoint le début de notre conversation, à savoir la liberté d'imagination de chacun. C'est un des caractères interactifs que l'on pourrait apporter à un film : laisser le spectateur imaginer la fin de l'histoire.

Le concept reste encore difficile d'application. Pour avoir assisté à quelques conférences sur le sujet, ceux qui s'y sont penchés n'ont pas encore obtenu de résultats concluants. D'autre part, les jeux vidéos tendent aujourd'hui à se "cinématographier" de plus en plus, donc je pense que l'interactivité dont tu parles viendra davantage des jeux vidéos.

D'autant plus s'ils peuvent ressembler à la bande-annonce d'Avalon que tu m'as montrée.

Est-ce que tu joues ?

Non.

Pourquoi ?

Parce que je n'ai pas le temps, mais aussi parce que les jeux ne m'intéressent pas. La plupart des sorties sont des jeux de guerre, de foot... Je préfère les jeux simples comme Wonderboy ou les vieilles bornes d'arcade ; ramasser des bananes et des fruits pour aller délivrer une princesse, c'est ce que j'aime..

Il y a un fossé entre les générations sur ce point : d'un côté, les "jeunes" qui apprécient la technologie et le fait que les jeux soient de plus en plus beaux, de l'autre, les "vieux" qui privilégient la jouabilité.

Une fois de plus, le fond m'intéresse plus que la forme : je préfère un graphisme sommaire et une mission intéressante plutôt que d'aller bousiller des mecs en cinémascope. Je n'y vois aucun intérêt.

Pourtant, les jeux vidéos tendent vers l'immersion dans un univers ; des succès comme Silent Hill se basent sur ce principe d'immersion.

Je sais, j'adore m'immerger dans un monde virtuel - on rejoint Tron - mais pourquoi reproduire un univers de guerre ? Quand je vois tous ces jeunes jouer en réseau à Quake, ça m'angoisse. Pourtant, j'imagine qu'ils extériorisent une violence intérieure en jouant et que ça constitue donc une bonne thérapie pour eux. Je dois sans doute extérioriser ma part de violence à travers la musique, je la transforme, la rend belle ; ces joueurs n'ont peut-être pas cette possibilité. Mais le problème reste qu'il refusent d'essayer d'autres jeux ; ils finissent par avoir besoin de cette violence et c'est le point que je n'arrive pas à comprendre.

Pourtant, il t'arrive de reproduire cette violence dans tes productions.

Tu veux parler d'Olympus Mons ? De temps en temps, il faut que cette violence s'exprime ; c'est une question d'équilibre. Sur cette planète, nous subissons forcément la violence, le stress... Il faut parfois qu'elle se libère, mais si cette explosion momentanée n'est pas fertile, à quoi sert-elle ? Elle doit mener à une renaissance. Aujourd'hui, je reproche aux arts de ne pas semer ces graines ; la violence reste chaotique, sans espoir. D'une manière générale, l'être humain ne renferme plus suffisamment d'espoir et je rêve de lui en redonner, que ce soit par Lumina ou autrement. Tous les jours, nous sommes assaillis de mauvaises nouvelles, comme si l'être humain était pris dans une spirale de désespoir dans laquelle il évacue son désespoir par le désespoir...

En préparant cette interview, j'ai réécouté ta discographie : on y trouve des morceaux lumineux, des morceaux un peu plus pêchus, mais aucun morceau dark.

Non.

Tu peux composer un morceau comme The Machine sur le Lumina 003 qui soit très énergique tout en conservant son caractère lumineux, mais pas un seul morceau qui soit sombre. Pourtant, certains UR sont dark...

C'est justement le côté que je n'aime pas chez eux. Hormis peut-être quelques morceaux de Drexciya, mais l'espoir est toujours présent en arrière-plan ; le concept d'un guerrier en mission qui doit nous sauver... Je n'arrive pas à donner du dark et c'est tant mieux parce que je préfère de loin avoir une image positive. Olympus Mons, qui s'en rapprochait un peu, était un morceau effervescent ; il s'agit du plus grand volcan du système solaire donc le morceau exprimait une certaine violence, comme la nature peut l'être parfois. Rappelons qu'un simple mouvement du doigt sera très violent pour une fourmi ; c'est juste une question d'échelle. J'aime m'inspirer de certains grands mouvements cosmiques pour exprimer une forte énergie positive, mais je n'arrive tout simplement pas à comprendre l'attrait du dark.

Tu n'arrives donc pas à apprécier un morceau vraiment sombre ?

Tout dépend du sentiment qu'il procure, mais au final, pourquoi écouter de la musique dark ? Quel est le but ? Je peux y trouver un intérêt quand celle-ci entraîne un mouvement positif, mais si tout reste sombre... Aphex Twin. J'aimais ses premières productions pour le côté innocent décalé, mais maintenant... Chemical Brothers... Je ne ressens rien si ce n'est du mal-être quand j'entends ces artistes.

Tu ne sens pas une énergie qui se soulève ?

Si, mais elle n'est pas agréable.

Je pense que très souvent, les artistes utilisent ce côté un peu dark pour la puissance qui lui est associée.

J'aime cette puissance mais j'essaie de l'insuffler autrement. Dans The Machine dont tu parlais, je raconte l'histoire d'une machine qui essaie d'arrêter le temps à l'intérieur du monde digital, mais le héros, Digital Dancer, arrive à temps pour l'en empêcher car si le temps s'arrête, l'évolution s'arrête. Donc, cette machine est dark, elle est puissante, et le combat mené avec le héros dégage énormément d'énergie ; c'est un combat entre le bien et le mal. Il faut qu'ils soient en contact pour que leurs puissances se révèlent. Dans ce contexte, je perçois une énergie, mais j'ai besoin de l'autre polarité pour la ressentir.

Yu pourrais parfaitement trouver un équilibre en produisant des morceaux dark et des morceaux positifs.

J'ai déjà trouvé cet équilibre : dans mes morceaux, le côté rythmique et physique représente ce côté sombre de l'être humain tandis que les nappes et les sons aériens s'adressent davantage à son côté spirituel. J'essaie d'arriver à cet équilibre sans utiliser des sons agressifs comme le font certaines musiques contemporaines ou expérimentales ; elles explorent ce terrain agressif, or je considère que notre environnement génère suffisamment d'ondes négatives pour que l'on ne retrouve pas ce climat dans la musique ou d'autres arts.

Pourtant, ces sons peuvent accoucher de morceaux qui ne soient pas dark mais très froids et très beaux. Je pense notamment à Autechre qui est pour moi la représentation parfaite d'une musique sublime que je qualifierais de glacée.

Je connais pas assez leurs travaux et le peu que je connais ne m'a pas marqué...

Tu ne dois connaître que leurs albums avec des crissements de polystyrène et des bruits de modem. Je vais tricher un peu parce qu'un de leurs morceaux figure dans le bocal et je vais te le faire écouter.

(Nine commence) Le début me plaît déjà.

Leurs morceaux m'évoquent une température très froide, la solitude sur la banquise.

J'adore ce climat. Certaines productions de Monolake ou Cinemascope sont tout aussi glaciales. Elles sonnent comme du cristal. Ce morceau est magnifique mais il n'est pas dark pour moi.

Je n'ai pas dit qu'il était dark mais très froid.

C'est une musique qui porte à l'introspection.

Ça me donne la chair de poule...

Je comprends mieux ce que tu voulais dire.

Ces morceaux ne sont pas fondamentalement mélancoliques ; c'est une touche que j'attribue davantage aux sorties de F Communications. Ici, le travail d'Autechre n'est pas encore barré, il est triste, froid, et j'irais jusqu'à dire qu'ils inventaient - et continuent d'inventer - la musique classique du XXIème siècle.

OK. J'aimerais pouvoir sortir un jour de tels morceaux, même s'ils doivent être difficile à distribuer.

Disons que l'on avance sur un terrain glissant. C'est comme ta conception de la musique qui est sur la brèche du new age, or la new age reste un business.

(Rires) Je ne le savais pas.

Il s'est essoufflé, mais comme le lounge aujourd'hui, la plupart des productions qui se vendent sont assez mauvaises ; distinguer un beau morceau ambient de quatre accords plaqués pendant une heure n'est malheureusement pas ouvert à tous.

C'est vrai.

Il faut soit une sensibilité particulière, soit une éducation musicale, mais le consommateur moyen qui n'aura ni l'une ni l'autre et qui aura pris goût à cette musique aura bien du mal par la suite à reconnaître les artistes parmi les escrocs qui composent l'offre.

Et c'est ce qui se passe...

Quand je te dis que tu te situes sur la brèche, c'est parce que ta musique est sincère, en accord avec ce que tu exprimes sur ton site Internet, elle est née du travail et du talent, mais ta démarche ne correspond pas à la tendance et il est délicat de ne pas la classer finalement dans un courant new age excessif.

(Rires) C'est amusant que tu me le dises parce que je considère que je fais de la hi tech new age ; je me situe entre l'electro et la new age.

Le problème reste que la new age est très souvent pauvre musicalement.

Trop souvent, c'est de la soupe, je suis d'accord avec toi. Pourtant, j'en écoute beaucoup car elle m'apaise. Quand j'ai besoin de profondeur, j'écoute davantage un morceau comme celui d'Autechre que tu viens de passer, car c'est puissant. Mais il faut porter son attention dessus, tandis que la new age me permet d'avoir un bon flow quand je travaille ; je n'ai pas à me concentrer dessus et elle facilite mon travail. J'essaie d'ailleurs de reproduire ce courant d'énergie sans toutefois tomber dans les mélodies trop faciles car parfois, comme tu le disais, c'est à se demander si le compositeur a passé plus de deux minutes à chercher... Récemment, j'ai pondu deux albums new age qui seront vendus en hypermarché ; j'ai passé un jour par album. J'avais honte de mon travail et je pensais qu'ils allaient tout refuser en bloc alors qu'ils m'avaient passé leur commande et que je m'étais inspiré de leur catalogue. Ils ont tout accepté. Du coup, j'ai beaucoup mieux assimilé la relation qu'il doit y avoir dans mon travail entre le sentiment de bien-être que j'essaie d'insuffler et la recherche d'un esprit jazz ; comme Maurice Ravel ou d'autres qui ont exploré la musique avec des accords plus complexes, des dissonances...

Et des démarches mathématiques.

Complètement. Tu rejoins mon côté digital. Je suis passionné par le monde des mathématiques même si je ne suis pas très doué. J'adore ce côté ordonné, quantifié... Ces courbes et ces lois mathématiques qui existent dans la musique et que l'on retrouve en soi. L'amour, la beauté sont des concepts abstraits mais je trouve qu'ils ressemblent beaucoup aux mathématiques, à cette beauté mystérieuse de la nature que l'on peut quantifier par les mathématiques. Or les mathématiques sont basées uniquement sur l'imaginaire ; l'être humain crée les mathématiques. Cette contradiction permanente entre le concret et l'abstrait me fascine. Nous utilisons les mathématiques de manière concrète tous les jours alors qu'il s'agit d'un concept totalement abstrait. Lorsque l'on se base sur le zéro pour donner les autres chiffres, n'oublions pas que c'est totalement irréel : dans la nature, le vide absolu n'existe pas. De même que l'on peut toujours couper un point ; le concept de point n'existe pas. J'essaie d'ailleurs d'appliquer ces principes dans ma musique avec des rythmiques permettant d'explorer mathématiquement l'art. La musique électronique travaille dans ce sens par l'utilisation des ordinateurs. La société devient de plus en plus lettrée, intellectuelle ; la techno est probablement apparue au bon moment par rapport à l'évolution des esprits, mais il ne faut pas oublier le revers de la médaille : le développement de l'industrie, la course au profit, l'égoïsme élevé au rang de valeur... J'aimerais apporter la part mathématique de cette évolution sans son côté industriel ; la machine prend le pas sur l'homme car elle permet de produire davantage, plus vite, mieux, mais seulement 3% des personnes impliquées vont bénéficier financièrement de ces retombées. Il y a un réel problème moral, éthique chez tous ces gens qui pourraient redistribuer... Imagine un peu si l'on prenait 1% des valeurs boursières pour aider le tiers-monde...

Ce comportement n'est pas dans la nature humaine...

Mais si, je pense qu'il l'est, tout simplement parce que je suis humain et que c'est dans ma nature. Je ne vois pas pourquoi je serais différent des autres.

Parce que tu penses positivement...

Je comprends ce que tu veux dire ; on me dit souvent que je suis utopiste, mais je reste persuadé que c'est dans la nature humaine. J'essaie de révéler dans ma musique ce côté créatif et positif que tout le monde possède. Ce fameux côté dark dont on parlait est trop présent dans la musique, donc j'essaie de rétablir un équilibre en l'apaisant un peu. Et si quelques personnes apprécient ma musique, c'est bien parce qu'elle leur parle, non ? Ce côté positif est inné chez l'être humain, même s'il est caché aujourd'hui.

Je pense que l'on aborde ici des conceptions un peu trop subjectives...

Tu ne crois pas en l'être humain ?

Je crois que la plupart des hommes ont effectivement un bon fond mais qu'ils se comportent de plus en plus comme des enfants, sans se soucier de leur univers, et que ça va nous retomber dessus à un moment sans que l'on puisse faire quoi que ce soit car il sera trop tard.

Je suis entièrement d'accord.

Je n'imagine pas l'être humain se détruire lui-même dans une guerre nucléaire globale mais plutôt se prendre la conséquence d'une accumulation de siècles d'abus par rapport à son évolution, que ce soit par la pollution, les machines...

C'est effectivement la grande claque que l'humanité va se prendre obligatoirement et fatalement, j'en suis sûr, mais l'être humain est encore en apprentissage ; il est relativement jeune, l'évolution est récente si l'on considère les milliers d'années de stagnation à l'état de singe. Nous n'en sommes pas si loin finalement mais nous avons évolué en très peu de temps à une vitesse hallucinante. La voiture était encore un fantasme en 1800 et nous en sommes aujourd'hui à la fusée... L'évolution s'est faite de façon exponentielle et je comprends donc aisément que les projections ne soient pas très optimistes ; je suis le premier à le penser. Nous allons subir les conséquences de cette évolution trop rapide et mal maîtrisée par l'homme. L'absence de morale n'est pas innocente, même s'il est difficile d'en conserver une avec toutes les possibilités qui nous sont offertes. Le siècle des Lumières a révolutionné l'humanité alors qu'elle n'y était pas préparée, la religion a échoué dans son rôle de régulation... Nous allons finir par en payer le prix, c'est pourquoi j'aimerais - ainsi que de nombreux artistes - donner du bon aux gens.

Faire pencher la balance de l'autre côté.

Oui, parce que les images négatives qui nous assaillent constamment engendrent des pensées négatives. Nous n'arrivons plus à concevoir que le positif existe ; il faut rétablir cet équilibre en donnant dès maintenant du rêve et de belles images. L'être humain se perd car il n'a plus de références à la beauté.

Il faut imposer dès 2004, dans tous les foyers, un visionnage hebdomadaire de Tonari No Totoro.

Exactement. (Rires) Symboliquement, c'est l'idée. Un oeil frais et utopique qui nous laisse penser que ça va aller mieux. Aujourd'hui, quand les gens rentrent chez eux, que regardent-ils ? Sur les six chaînes, ils ont le choix entre les infos ou une pauvre série du type Madame est servie sur M6. Or les infos ne traitent que des mauvaises news. Il se passe pourtant de belles choses sur Terre, mais personne n'en parle. J'aimerais apporter ce message : l'homme renferme des merveilles en lui qu'il est loin d'imaginer. La plupart ne peuvent voir ce bonheur qu'ils ont en eux, sauf peut-être quand ils sont amoureux. C'est un bon exemple du bonheur. Et d'où vient-il ? Il ne vient pas d'une machine, il ne vient pas de la consommation.

C'est chimique.

C'est en soi. Une fois de plus, très souvent, on ne ne sait pas gérer cet amour et on le gâche rapidement, mais c'est déjà une alternative. J'aimerais simplement prouver que tout le monde peut être heureux. Je pense ne jamais y arriver, mais c'est un idéal.

Tu ne changeras pas la face du monde, mais les révolutions se forment lentement, par des relais qui transmettent un message.

Tout à fait. Une petite graine. Plus jeune, je croyais pouvoir changer le monde, mais je me suis vite rendu compte du rapport de taille et j'ai simplement décidé d'essayer...

De le changer à ton échelle.

D'essayer. Au moins dans mon entourage proche.

C'est une très belle démarche. On peut effectivement l'interpréter comme utopique, voire naïve, mais ce n'est pas mon cas. Il faut juste agir en connaissance de ses moyens et de sa cible.

Oui.

Et suivre les répercussions s'il y en a.

Oui.

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