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Interview 004

{Taho}{14/12/2003}{Vincennes}

26 – F Communications – 18 14

Sancho : Petits papiers ? Voyons où ça va nous amener...

Taho : (Il pioche un nouveau papier puis se met à rire, d'un air surpris) F Communications !

Heureux hasard.

Oui.

Nous savons maintenant comment tu as quitté le label ; voyons comment tu y es arrivé.

Laurent Garnier a représenté le déclic pour moi. J'étais en province, à Brest, je m'ennuyais comme un rat mort. J'ai allumé la radio sur Maxximum et je l'ai entendu. Il m'a ouvert les yeux, le coeur... C'était une lueur d'espoir dans un monde sans espoir pour reprendre les termes utilisés par UR. J'ai vécu mon adolescence à Brest or c'est une ville assez proche de Detroit : une ville industrielle abandonnée. Detroit était le coeur de l'industrie automobile sur le continent américain, Brest était un port de commerce, une ville aux portes du continent européen, très industrielle, froide, détruite pendant par la guerre puis reconstruite à la va-vite. Pour quelqu'un de sensible, c'était un climat assez dur, même si l'inspiration était proche grâce à la mer et aux côtes. Bref, j'ai découvert la techno par Laurent Garnier, puis les productions de Fnac Music Dance Division, or j'étais déjà passionné par les synthés, donc j'ai composé mes propres morceaux et je leur ai envoyé une maquette vers 1993. Ils m'ont rappelé pour me dire qu'ils aimaient mais que c'était un peu trop violent, comme certains UR des débuts. J'étais très jeune à l'époque, j'avais dix-sept-ans et un feu m'animait ; il fallait qu'il s'exprime. L'heure était aux premières soirées acid, aux premiers disques de R&S avec un son assez dur... Puis j'ai produit des morceaux davantage influencés par The Orb, Choice, Red Planet... Stardancer reste pour moi un morceau inégalé ; le son pourrait sans doute être affiné aujourd'hui mais sa puissance est restée intacte. Donc toutes ces influences ont donné un nouveau son à mes productions, proche de World 2 World ou Nation 2 Nation, et je trouvais que F Communications était le label parfait pour promouvoir cette musique. Ils étaient les seuls à pouvoir vraiment la diffuser. Avec l'effervescence de l'époque, tout était possible, le mouvement était frais, je n'envisageais que des labels comme F Communications, Tresor ou UR.

UR, c'était verrouillé d'office puisque tu n'es pas black.

Oui, et comme je n'avais pas assez de cirage pour faire une photo trafiquée à leur envoyer, c'était mort. (Rires) Bref, ils ont aimé les nouvelles maquettes que je leur avais envoyées et nous avons sorti le Vertige EP. J'avais d'autres morceaux aussi : des expérimentations inspirées par la scène trance de l'époque qui était de bien meilleure qualité qu'aujourd'hui.

Trance Goa ou allemande ?

Trance Goa. Chaque année, je passais le réveillon dans une soirée organisée par Trance Body Express. J'avais vécu une expérience assez intense pendant ces soirées et je me souviens qu'Eric Morand ne comprenait pas ; il trouvait cette musique intéressante, mais d'après lui, elle ne montait jamais. Nous étions en désaccord sur ce point mais j'aimais m'ouvrir. C'était d'ailleurs étonnant que l'on me colle l'image de Detroit alors que je n'essayais pas de les imiter ; je t'en ai déjà parlé. Chez F Communications, après deux maxis, Eric me demandait du Taho et ne voulait pas du Mad Mike français, car c'était une étiquette qui circulait trop, mais j'avais dix-huit ans...

J'imagine que c'était pas évident.

Moi-même, je ne savais pas qui j'étais. J'avais eu une adolescence assez dure, j'étais tellement émotif que j'avais du mal à gérer mes réactions. Quand Eric me demandait du Taho, je ne savais même pas ce qu'il voulait, je n'en avais aucune idée. Je ne connaissais pas les aspects commerciaux liés à la vente d'un disque, je vivais encore chez mes parents, je n'avais pas encore intégré la notion de gagner sa vie, or Eric était un adulte, quelqu'un de très concret, et l'on ne se comprenait plus. Je recherchais l'ouverture d'esprit la plus large, toutes les influences possibles : l'ambient, la musique classique, le jazz... Je me cherchais et ne pouvais donc répondre à sa demande. J'avais une idée assez précise des univers dans lesquels je voulais m'aventurer, ma propre vision de la musique alors qu'il me disait de penser au dancefloor ; il intégrait des paramètres commerciaux qui me dérangeaient, et c'est à ce moment que j'ai compris qu'il fallait que je crée Lumina. Mais être chez F Communications aura vraiment été une superbe expérience, très pédagogique, même si elle s'est terminée dans la douleur. De toute façon, que ce soit chez eux ou ailleurs, j'aurais été confronté à cette réalité. Et j'ai pu apprendre beaucoup par Laurent Garnier, notamment en ayant joué avec lui en soirée. Je regrette aussi de ne pas avoir eu plus de contacts humains avec eux car ça m'a beaucoup perturbé. Je me souviens avoir comparé nos rencontres à une bande dessinée où chacun jouait un personnage ; j'avais l'impression qu'ils n'étaient pas eux-mêmes et je m'y perdais d'autant plus. Étant jeune, j'avais un côté naïf, je parlais librement... N'étant pas connu, quand je rencontrais des artistes réputés, j'avais des difficultés à gérer et je perdais mon naturel, je n'arrivais plus à m'exprimer...

Je pense qu'ils sont tous passés par là.

Peut-être, mais s'ils sont passés par là, pourquoi ne cherchent-ils pas à être naturels au lieu de toujours parler des mêmes sujets, de ce qu'ils font... Je trouve qu'il n'y avait pas de rapports humains, mais je manque peut-être de patience.

Après avoir quitté le label, est-ce que tu as continué à suivre leurs sorties ?

Pas vraiment, car je n'aimais pas la direction qu'il prenait, probablement du fait de certains paramètres et de l'ampleur du label. Le contexte n'était pas plus favorable : la difficulté était croissante, tous les artistes se mettaient à utiliser des machines, des tas de labels voyaient le jour, or F Communications devait suivre tout en conservant sa qualité de production. Les exigences d'Eric Morand n'étaient pas en accord avec ce que je donnais qui était très fort en émotions ; sincèrement, je pense qu'il était tellement préoccupé par le concret qu'il n'a plus capté ma musique alors qu'elle devenait plus subtile, plus mature. Il aimait l'effervescence de mes premiers morceaux, leurs cris, or Amour LP était plus intime. Par ailleurs, ce que proposait le label à l'époque était assez froid : Bleu de Scan X... Les productions de Nova Nova étaient très belles ; ils m'avaient fait écouter Shake it up à Rennes mais je n'avais pas accroché car je préférais leurs premières productions, plus deep...

Comme le Metaphysic ? EP ?

Voilà. C'était le son que j'adorais, qui sonnait un peu Fnac Music Dance Division, très deep... Mais l'autre versant du label avec des artistes comme Llorca, ça n'est pas mon truc.

Le côté funk ?

Ce funk qui m'apparaît commercial, sensuel dans un côté "boire, alcool, club". J'ai cru comprendre que Llorca adore la fête ; je respecte son choix mais ça n'est pas le mien. Je préfère mettre en avant l'intellect, les histoires, avancer un vrai concept, or je ne suis pas sûr que ce soit le délire de Llorca ou David Duriez, et je crois que F Communications a suivi en partie la même voie. Certes, ils ont sorti Frédéric Galliano, Juantrip' ou Avril, mais c'était un peu plus world, rock ou pop, et donc nettement plus formaté pour le grand public. Je n'appartiens pas à cette direction. Les morceaux que j'ai entendu d'Avril sont très pop.

Oui, mais il ne revendique pas le contraire.

D'accord. C'est vrai que je connais mal...

Et si tu regardes le catalogue du label, tu trouveras des artistes et des morceaux qui sont influencés par la techno de Detroit malgré eux, donc un son qui pourrait se rapprocher du tien ; le tout dernier maxi de Laurent Garnier, sorti sous le nom d'Alaska, sonne énormément Detroit. Maintenant, c'est assez récent et ce caractère n'était peut-être pas aussi prononcé quand tu proposais tes morceaux.

Tout à fait.

Pourtant, l'un des points forts de F Communications, c'est quand même leur éclectisme.

J'adore ce trait de caractère et j'aurais aimé avoir l'opportunité d'exprimer ma vision chez F Communications plus longtemps.

Mais comme tu le disais, avec cet éclectisme, ils doivent aussi gérer une réalité commerciale et financière.

Je pense que si j'avais été plus souple, plus patient, nous aurions pu continuer, aujourd'hui encore puisqu'ils ont signé Fabrice Lig. Mais j'ai tellement recommencé mes morceaux à cette époque, j'ai tellement donné que j'ai craqué et je suis parti. Dans un sens, je le regrette un peu, parce que j'aurais pu m'adresser à un plus large public.

Avoir accès à une plus large distribution, tout simplement.

Oui. Sachant qu'au début, c'était génial d'être avec eux. C'était le paradis, l'euphorie. Pour moi, Eric Morand apparaissait comme un père dans cette famille ; il était là les premiers temps, puis il a eu de moins en moins de temps à me consacrer et c'était dommage, je m'étais habitué à une relation très profonde avec lui. C'est dommage... Voilà. Chapitre F Communications.

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