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F Communications
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Sancho : Petits papiers ? Voyons
où ça va nous amener...
Taho : (Il pioche un nouveau
papier puis se met à rire, d'un air surpris) F Communications
!
Heureux hasard.
Oui.
Nous savons maintenant comment tu
as quitté le label ; voyons comment tu y es arrivé.
Laurent Garnier a représenté
le déclic pour moi. J'étais en province, à Brest,
je m'ennuyais comme un rat mort. J'ai allumé la radio sur Maxximum
et je l'ai entendu. Il m'a ouvert les yeux, le coeur... C'était
une lueur d'espoir dans un monde sans espoir pour reprendre les termes
utilisés par UR. J'ai vécu mon adolescence à
Brest or c'est une ville assez proche de Detroit : une ville industrielle
abandonnée. Detroit était le coeur de l'industrie automobile
sur le continent américain, Brest était un port de commerce,
une ville aux portes du continent européen, très industrielle,
froide, détruite pendant par la guerre puis reconstruite à
la va-vite. Pour quelqu'un de sensible, c'était un climat assez
dur, même si l'inspiration était proche grâce à
la mer et aux côtes. Bref, j'ai découvert la techno par
Laurent Garnier, puis les productions de Fnac Music Dance Division,
or j'étais déjà passionné par les synthés,
donc j'ai composé mes propres morceaux et je leur ai envoyé
une maquette vers 1993. Ils m'ont rappelé pour me dire qu'ils
aimaient mais que c'était un peu trop violent, comme certains
UR des débuts. J'étais très jeune
à l'époque, j'avais dix-sept-ans et un feu m'animait ;
il fallait qu'il s'exprime. L'heure était aux premières
soirées acid, aux premiers disques de R&S avec un
son assez dur... Puis j'ai produit des morceaux davantage influencés
par The Orb, Choice, Red Planet... Stardancer reste pour
moi un morceau inégalé ; le son pourrait sans doute être
affiné aujourd'hui mais sa puissance est restée intacte.
Donc toutes ces influences ont donné un nouveau son à
mes productions, proche de World 2 World ou Nation 2 Nation, et je trouvais
que F Communications était le label parfait pour promouvoir
cette musique. Ils étaient les seuls à pouvoir vraiment
la diffuser. Avec l'effervescence de l'époque, tout était
possible, le mouvement était frais, je n'envisageais que des
labels comme F Communications, Tresor ou UR.
UR, c'était
verrouillé d'office puisque tu n'es pas black.
Oui, et comme je n'avais pas assez de
cirage pour faire une photo trafiquée à leur envoyer,
c'était mort. (Rires) Bref, ils ont aimé les nouvelles
maquettes que je leur avais envoyées et nous avons sorti le Vertige
EP. J'avais d'autres morceaux aussi : des expérimentations
inspirées par la scène trance de l'époque qui était
de bien meilleure qualité qu'aujourd'hui.
Trance Goa ou allemande ?
Trance Goa. Chaque année, je
passais le réveillon dans une soirée organisée
par Trance Body Express. J'avais vécu une expérience
assez intense pendant ces soirées et je me souviens qu'Eric Morand
ne comprenait pas ; il trouvait cette musique intéressante, mais
d'après lui, elle ne montait jamais. Nous étions en désaccord
sur ce point mais j'aimais m'ouvrir. C'était d'ailleurs étonnant
que l'on me colle l'image de Detroit alors que je n'essayais pas de
les imiter ; je t'en ai déjà parlé. Chez F Communications,
après deux maxis, Eric me demandait du Taho et ne voulait pas
du Mad Mike français, car c'était une étiquette
qui circulait trop, mais j'avais dix-huit ans...
J'imagine que c'était pas
évident.
Moi-même, je ne savais pas qui
j'étais. J'avais eu une adolescence assez dure, j'étais
tellement émotif que j'avais du mal à gérer mes
réactions. Quand Eric me demandait du Taho, je ne savais même
pas ce qu'il voulait, je n'en avais aucune idée. Je ne connaissais
pas les aspects commerciaux liés à la vente d'un disque,
je vivais encore chez mes parents, je n'avais pas encore intégré
la notion de gagner sa vie, or Eric était un adulte, quelqu'un
de très concret, et l'on ne se comprenait plus. Je recherchais
l'ouverture d'esprit la plus large, toutes les influences possibles
: l'ambient, la musique classique, le jazz... Je me cherchais et ne
pouvais donc répondre à sa demande. J'avais une idée
assez précise des univers dans lesquels je voulais m'aventurer,
ma propre vision de la musique alors qu'il me disait de penser au dancefloor
; il intégrait des paramètres commerciaux qui me dérangeaient,
et c'est à ce moment que j'ai compris qu'il fallait que je crée
Lumina. Mais être chez F Communications aura vraiment
été une superbe expérience, très pédagogique,
même si elle s'est terminée dans la douleur. De toute façon,
que ce soit chez eux ou ailleurs, j'aurais été confronté
à cette réalité. Et j'ai pu apprendre beaucoup
par Laurent Garnier, notamment en ayant joué avec lui en soirée.
Je regrette aussi de ne pas avoir eu plus de contacts humains avec eux
car ça m'a beaucoup perturbé. Je me souviens avoir comparé
nos rencontres à une bande dessinée où chacun jouait
un personnage ; j'avais l'impression qu'ils n'étaient pas eux-mêmes
et je m'y perdais d'autant plus. Étant jeune, j'avais un côté
naïf, je parlais librement... N'étant pas connu, quand je
rencontrais des artistes réputés, j'avais des difficultés
à gérer et je perdais mon naturel, je n'arrivais plus
à m'exprimer...
Je pense qu'ils sont tous passés
par là.
Peut-être, mais s'ils sont passés
par là, pourquoi ne cherchent-ils pas à être naturels
au lieu de toujours parler des mêmes sujets, de ce qu'ils font...
Je trouve qu'il n'y avait pas de rapports humains, mais je manque peut-être
de patience.
Après avoir quitté
le label, est-ce que tu as continué à suivre leurs sorties
?
Pas vraiment, car je n'aimais pas la
direction qu'il prenait, probablement du fait de certains paramètres
et de l'ampleur du label. Le contexte n'était pas plus favorable
: la difficulté était croissante, tous les artistes se
mettaient à utiliser des machines, des tas de labels voyaient
le jour, or F Communications devait suivre tout en conservant
sa qualité de production. Les exigences d'Eric Morand n'étaient
pas en accord avec ce que je donnais qui était très fort
en émotions ; sincèrement, je pense qu'il était
tellement préoccupé par le concret qu'il n'a plus capté
ma musique alors qu'elle devenait plus subtile, plus mature. Il aimait
l'effervescence de mes premiers morceaux, leurs cris, or Amour LP
était plus intime. Par ailleurs, ce que proposait le label à
l'époque était assez froid : Bleu de Scan X...
Les productions de Nova Nova étaient très belles ; ils
m'avaient fait écouter Shake it up à Rennes mais
je n'avais pas accroché car je préférais leurs
premières productions, plus deep...
Comme le Metaphysic ? EP ?
Voilà. C'était le son
que j'adorais, qui sonnait un peu Fnac Music Dance Division,
très deep... Mais l'autre versant du label avec des artistes
comme Llorca, ça n'est pas mon truc.
Le côté funk ?
Ce funk qui m'apparaît commercial,
sensuel dans un côté "boire, alcool, club". J'ai
cru comprendre que Llorca adore la fête ; je respecte son choix
mais ça n'est pas le mien. Je préfère mettre en
avant l'intellect, les histoires, avancer un vrai concept, or je ne
suis pas sûr que ce soit le délire de Llorca ou David Duriez,
et je crois que F Communications a suivi en partie la même
voie. Certes, ils ont sorti Frédéric Galliano, Juantrip'
ou Avril, mais c'était un peu plus world, rock ou pop, et donc
nettement plus formaté pour le grand public. Je n'appartiens
pas à cette direction. Les morceaux que j'ai entendu d'Avril
sont très pop.
Oui, mais il ne revendique pas le
contraire.
D'accord. C'est vrai que je connais
mal...
Et si tu regardes le catalogue du
label, tu trouveras des artistes et des morceaux qui sont influencés
par la techno de Detroit malgré eux, donc un son qui pourrait
se rapprocher du tien ; le tout dernier maxi de Laurent Garnier, sorti
sous le nom d'Alaska, sonne énormément Detroit. Maintenant,
c'est assez récent et ce caractère n'était peut-être
pas aussi prononcé quand tu proposais tes morceaux.
Tout à fait.
Pourtant, l'un des points forts de
F Communications, c'est quand même leur éclectisme.
J'adore ce trait de caractère
et j'aurais aimé avoir l'opportunité d'exprimer ma vision
chez F Communications plus longtemps.
Mais comme tu le disais, avec cet
éclectisme, ils doivent aussi gérer une réalité
commerciale et financière.
Je pense que si j'avais été
plus souple, plus patient, nous aurions pu continuer, aujourd'hui encore
puisqu'ils ont signé Fabrice Lig. Mais j'ai tellement recommencé
mes morceaux à cette époque, j'ai tellement donné
que j'ai craqué et je suis parti. Dans un sens, je le regrette
un peu, parce que j'aurais pu m'adresser à un plus large public.
Avoir accès à une plus
large distribution, tout simplement.
Oui. Sachant qu'au début, c'était
génial d'être avec eux. C'était le paradis, l'euphorie.
Pour moi, Eric Morand apparaissait comme un père dans cette famille
; il était là les premiers temps, puis il a eu de moins
en moins de temps à me consacrer et c'était dommage, je
m'étais habitué à une relation très profonde
avec lui. C'est dommage... Voilà. Chapitre F Communications.
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