Dimanche 14 décembre 2003 : alors
que la plupart d'entre-vous erraient encore dans les temples de la consommation
à la recherche des derniers cadeaux de Noël, Sancho ouvrait
les portes de l'un ses headquarters pour y accueillir Taho. Au
programme, une interview au calme devant un thé vert et des petits
gâteaux home-made.
Sinueuse, celle-ci nous a permis d'aborder
des sujets bien plus divers que le seul univers de la musique électronique
comme la nature, le cinéma d'animation, les mathématiques...
Ouvrez-vous donc à ces quelques pages pour approcher au fil de
votre lecture un personnage idéaliste, à l'utopie radieuse
et dont les ondes positives ne peuvent que nous être bénéfiques
en ces heures sombres de l'hiver.
26
F Communications
18
14
Sancho : Ayant lu attentivement
ton dossier de presse, j'ai essayé d'établir un fil directeur
pour cette interview, comme je l'ai déjà fait pour les
précédentes, mais ton parcours étant plutôt
irrégulier et méconnu entre tes deux maxis en 1995 sur
F Communications et ton retour en 2003 sur Adrenogroov
et Lumina, j'avoue avoir eu un peu de mal.
Taho : Oui, je comprends.
Du coup, j'ai mis plein de petits
papiers dans ce bocal.
D'accord.
Sur certains papiers sont inscrits
des mots qui représentent des points que je souhaiterais aborder
avec toi, et sur les autres sont inscrits des nombres qui renvoient
à une quarantaine de morceaux dont j'ai la liste ici. Le but
n'est pas de faire un blind test pour tester tes connaissances
mais plutôt de te faire découvrir des artistes que tu ne
connais éventuellement pas et de te faire réagir à
chaud sur des morceaux, savoir ce qu'ils t'évoquent, sachant
que j'ai fait une sélection qui devrait te plaire car en cohérence
avec tes productions.
Pas mal.
Donc, voilà ton bocal. Tu
peux le poser si tu ne veux pas qu'il te gêne, et tu peux tirer
le premier papier. Le fil directeur se tissera ensuite de lui-même
à travers notre conversation.
(Il prend le premier papier, l'ouvre
et le lit) 26.
Je prends ma liste.
(Le morceau démarre, il s'agit
d'Elisa de Nova Nova) C'est chouette, ça.
Ça te dit quelque chose ou
pas ?
Je trouve que ça sonne Fnac
Music Dance Division, mais... Je ne connais pas, c'est sûr,
mais...
En tout cas, c'est très lumineux
comme son.
Lumineux ?
Oui. D'ailleurs, c'est une image
que l'on retrouve souvent dans tes productions... Ce que l'on écoute,
c'est Nova Nova.
Excellent !
C'est tiré de leur premier
album La Chanson de Roland, le morceau s'appelle Elisa,
et c'est effectivement très lumineux dans son ensemble.
C'est vrai.
Or, comme je le disais, c'est une
caractéristique que l'on retrouve dans tes productions et si
l'on se renseigne un peu, notamment par l'intermédiaire de ton
site Internet, ce concept de lumière revient souvent dans tes
propos. Comment fais-tu pour donner cette touche lumineuse ?
Je pense que c'est comme ce morceau
de Nova Nova : le son y est large, il évolue en trois dimensions,
très profondément. Dans ce contexte, ce sont probablement
les nappes qui amènent un côté lumineux, aéré...
Elles sont à la fois très ouvertes et assez deep. C'est
exactement comme la lumière, composée comme tu le sais
de différentes couleurs : plus on mélange de couleurs,
plus le spectre lumineux est complet, donc par analogie, plus la musique
occupe de place dans le spectre sonore, plus elle évoque la lumière.
Tu voudrais dire que pour donner
un côté lumineux à des nappes, il suffirait de plaquer
un bel accord ?
Il faut déjà un bel accord,
comme un accord de onzième par exemple, qui soit bien chargé,
mais il faut aussi que le son soit ouvert, qu'il ait du grain dans les
aigus, qu'on sente qu'il respire, qu'il a de l'air... Je crois que c'est
ça. Ce que j'aime aussi dans ce morceau, c'est le côté
rapide de la rythmique qui apporte une notion de vitesse. Tout se mélange...
Ce morceau me résume assez bien finalement. D'ailleurs, j'aurais
bien aimé pouvoir le sortir sur Lumina. (Rires)
Je l'aurais bien sorti...
Pour en revenir à ce côté
aérien du son de tes productions, j'ai écouté le
maxi de DJ Deep Eyes qui est sorti sur Lumina, et sur ton site
Internet, on peut trouver un remix de Power Core...
Oui, en Dolby.
C'est toi qui l'a fait ?
Oui.
J'ai été bluffé
parce que je l'ai écouté sur deux petites enceintes frontales,
et effectivement, le son est passé derrière moi. Il y
a un truc ? J'imagine que tu joues sur les phases et les fréquences...
(Rires) Oui. En fait, dans Cubase,
tu as la possibilité de mixer en 5.1.
D'accord, mais le 5.1, c'est
du mixage sur des canaux séparés...
Que j'ai converti par la suite : j'ai
d'abord fait le mixage en 5.1 avant de le convertir en Dolby
Surround. Le Dolby Surround est un mixage Dolby compatible
stéréo qui joue sur les phases et les hors phases ; c'était
ça le truc. Et si tu l'écoutes sur un amplificateur compatible
Dolby Surround avec quatre enceintes, ça marche vraiment,
le son passe derrière toi.
Mais avec quatre enceintes, je comprends
; c'est avec deux enceintes que ça me surprend.
Oui, mais ça marche aussi. Un
peu moins. Le son sort, se détache. Le phénomène
est assez simple : quand tu parles, le son est réfléchi
par les murs, donc à un moment, il se produit forcément
une inversion de phase ; ça n'est pas exactement la phase inversée
mais ce sont des phases qui se rencontrent, se touchent, et le cerveau
l'interprète à travers l'oreille. C'est sur cette illusion
sonore que j'ai joué.
C'est un type de mixage qui est utilisé
très rarement. Pourquoi as-tu voulu l'utiliser sur ce morceau
en particulier ?
À cause de l'histoire qui lui
est associée : celle d'un réacteur lumineux, avec un cristal
en son centre qui génère des courants d'énergie.
Le morceau était tellement envoûtant qu'il fallait que
je le rende encore plus fort afin qu'il colle au mieux à l'histoire
; c'est là que j'ai pensé à le mixer en Dolby.
À propos de ces histoires,
quand nous en avions un peu parlé, tu m'avais dit associer en
permanence des images mentales à la musique. Je sais que pour
le moment, quand tu te produis en live avec les artistes de Lumina,
vous essayez de développer un concept utilisant d'autres médias
en parallèle. Mais n'avez-vous jamais pensé y incorporer
des histoires de façon plus explicite ?
Ces histoires sont déjà
sur le site Internet ; depuis quelques mois, nous publions chacune des
histoires associées aux morceaux d'une sortie. Donc sur le site
Internet, elles sont mises en avant, tout y est explicite. Après,
en soirée...
Et ailleurs qu'en soirée ?
Sur la pochette du Lumina 003,
j'avais décidé d'inclure un synopsis de l'histoire et
un lien vers le site Internet ; si les gens voulaient en savoir plus,
ils pouvaient donc suivre ce lien et retrouver toutes les sorties dans
la rubrique Catalog, avec une histoire détaillée pour
chaque EP. Et à partir du Lumina 005, qui devrait sortir
en février, on retrouvera l'histoire complète de chaque
morceau sur la pochette, si toutefois le design nous le permet.
Qui écrit ces histoires ?
L'initiative vient souvent de moi. Je
lance l'idée, puis j'essaie de faire ressortir chez l'artiste
ce potentiel pour créer davantage que sa musique : qu'il tente
d'analyser ce qu'il a donné de lui-même et qu'il l'exprime
à travers une histoire. On en discute, on l'écrit ensemble...
Pour le Lumina 002, j'ai écouté les morceaux, j'ai
écrit toute l'histoire et j'ai vu ensuite si DJ Deep Eyes était
d'accord avec le concept. Nous avions même envisagé de
créer une bande dessinée avec la personne qui avait réalisé
la pochette mais le projet était sans doute un peu trop ambitieux.
L'idée générale reste d'essayer d'avoir de l'image,
des histoires et du son pour chaque sortie. Pour l'instant, le plus
compliqué, ça reste les images ; on a les histoires, le
son, et on essaiera de faire une petite animation pour chaque morceau.
D'ailleurs, pour le Lumina 002, il y avait une animation Flash
avec un petit vaisseau. Bref, qu'il y ait toujours un morceau avec une
animation Flash.
Qui réalise cette animation
?
Soit moi, soit l'artiste s'il sait le
faire. Ça reste quand même un processus assez long si l'on
veut l'appliquer à chaque EP.
Et d'où vient cette idée
d'utiliser plusieurs médias pour raconter une même histoire
?
En fait, l'idée vient de ma façon
de percevoir la musique. Un morceau comme Elisa de Nova Nova
va m'évoquer tellement d'images, tellement d'émotions,
tellement d'univers que ça me donne tout de suite envie d'écrire,
d'en parler... Du coup, à travers Lumina, je raconte les
histoires qui me viennent à l'esprit sur mes productions, et
quand j'écoute la musique des autres artistes qui sont signés
sur Lumina, c'est pareil : elle m'évoque des mondes que
je veux partager, dans lesquels je voudrais que les gens s'évadent.
C'est pourquoi je cherche à toucher le plus de sens possible,
comme l'audition et la vue, afin d'engendrer une pensée globale
; une pyramide des sens pour emporter le public dans l'imaginaire, dans
une pensée libre...
Le son peut effectivement aider à
cette immersion mais l'image a souvent tendance à fermer l'imagination.
Tout à fait. C'est d'ailleurs
pour cette raison que nous privilégions l'histoire, car elle
permet d'évader l'auditeur à travers ses propres images.
Sinon, il faut proposer des images
qui soient beaucoup plus abstraites.
Exactement.
C'est le même principe que
la peur au cinéma : pour la provoquer, tu ne vas pas montrer
un monstre affreux mais plutôt jouer sur l'obscurité et
la suggestion...
Et le résultat sera encore plus
effrayant. Je reste impressionné par la puissance de l'imagination.
D'après moi, c'est une voie beaucoup plus intéressante
que de proposer une image trop concrète et trop fidèle
à la vision de l'artiste. Pourtant, il faut étudier les
deux ; sur ce modèle, nous devrions d'ailleurs sortir un DVD
l'année prochaine, ce qui nous permettra de donner la vision
de l'artiste tout en conservant la liberté d'imagination offerte
par un EP sur lequel l'auditeur crée ses propres images grâce
au mariage de l'histoire et de la musique. Comme tu vois, on retrouve
toujours ce schéma de triangle équilatéral entre
ces trois éléments : le son, les images et l'histoire.
C'est pourquoi le site Internet est segmenté en Listening, Watching
et Thinking ; ce sont les trois choses qui me semblent essentielles
dans la vie. Une certaine idée d'évasion vers des mondes
positifs... C'est d'ailleurs la raison pour laquelle j'ai adoré
Matrix : Lumina, c'est la pilule rouge qui te permet de
rentrer dans le monde réel, sauf qu'à l'inverse de Matrix,
je trouve que le monde réel n'est pas mauvais. Cet univers que
chacun a en soi est un monde merveilleux que nous n'avons simplement
pas l'habitude d'explorer.
C'est sans doute une question d'émancipation
des individus car la société ne nous encourage pas dans
cette voie. Sans vouloir être défaitiste, même si
la démarche de Lumina dans ce sens est louable, je pense
que cette ouverture dépend beaucoup du caractère et de
la personnalité de chacun ; si la personne est trop fermée,
tu n'arriveras pas à l'ouvrir seul.
C'est vrai. D'ailleurs, c'est la raison
pour laquelle j'ai tant de mal à percer : les ondes que j'émets
ne sont pas captés du public, probablement parce qu'il n'a pas
le récepteur adéquat, mais peu importe, il faut émettre
quand même... Le soleil émet sans cesse, bien plus que
la lumière, mais pour l'instant, l'être humain ne peut
pas capter tout ce que le soleil est en mesure de lui apporter ; on
revient encore au thème de la lumière, mais l'image est
assez juste. L'être humain est un peu comme un iceberg : il ne
se connaît pas lui-même. Peut-être qu'à travers
la musique, puis à travers les histoires, le public sera curieux,
tentera cette réflexion intérieure et découvrira
progressivement un monde en lui. C'est en tout cas ce que la techno
m'a apporté.
Quel effet a-t-elle eu sur toi exactement
?
C'était la découverte
d'un monde... Moi, ça m'a ouvert.
Et tu penses que sans cette claque
musicale...
Oui, enfin... Avant la techno, ce sont
les premiers albums de Jean-Michel Jarre qui m'ont transformé.
Je dis bien les premiers, parce qu'après... (Rires) Equinoxe
et Oxygène, je crois que c'était... J'ai mis l'aiguille,
j'ai écouté... Je partais, je suis parti... C'était
vraiment... Ensuite, les premiers morceaux d'acid, écoutés
par hasard en manipulant un tuner... Maxximum, Laurent Garnier...
Mon oreille s'est ouverte, mais c'est vrai qu'à l'origine, il
faut être un minimum réceptif.
Il faut un potentiel que la techno
vient révéler ; elle apporte l'étincelle qui allume
le brasier.
C'est vrai, mais je pense que les personnes
qui ont vécu ce choc, même si elles se contentent aujourd'hui
du côté tribal et rythmique de la techno, ce sont des personnes
qui aiment la part de virtuel contenue dans cette musique, sa distinction
avec les archétypes traditionnels que sont les instruments. À
l'époque, elles recherchaient une nouveauté, donc elles
peuvent potentiellement aller plus loin ; si le mouvement a pris au
début des années 90, pourquoi ne pas essayer aujourd'hui
d'explorer plus profondément ce côté mental ?
Chez les mêmes personnes ou
chez de nouvelles recrues ?
C'est difficile à dire. En fait,
ce serait chez le même type de personnes que celles qui ont recherché
cette nouveauté à l'époque et qui l'ont trouvé
dans la techno : des individus qui voulaient du nouveau dans leur tête,
des "nouvelles formes pensées"...
Personnellement, je ne pense pas
que cela puisse venir de la musique aujourd'hui. La techno a rempli
ce rôle, mais c'était il y a quinze ans, or le contexte
technologique est différent désormais. Cette inspiration
doit venir d'ailleurs car la musique seule n'a plus suffisamment de
puissance pour arriver à créer ce type de révolution.
Je suis assez d'accord, et c'est une
des raisons pour lesquelles j'ai eu envie de créer un label :
pour sortir des oeuvres qui soient un peu plus fortes que l'ensemble
de la production, même si cela reste subjectif. Je cherche à
produire une musique qui évoque des images et ne se contente
pas simplement du dancefloor car aujourd'hui, la techno se résume
souvent à ça ; dans ce contexte, je suis d'accord avec
toi sur le fait que la musique toute seule ne sera pas le média
qui pourra ouvrir entièrement les esprits. C'est pourquoi il
nous faut l'appui d'images et d'histoires.
Il faut donc faire un film.
Exactement, c'est l'idée : créer
un livre musical qui inspire à chacun son propre film. Je ne
sais pas si tu as lu Le Livre du Voyage de Werber, mais c'est
un excellent bouquin qui invite le lecteur à voyager de lui-même.
Il t'explique que tu es ton propre maître : c'est toi qui maîtrises
tout, c'est toi qui es capable de t'évader, c'est toi qui construis
ton bonheur, c'est toi qui crées ton malheur... Et si tu te concentres
sur cette faculté, tu te coupes progressivement de l'influence
de masse qui a plutôt tendance à nous contrôler.
L'idée, c'est...
De se libérer ?
En tout cas d'essayer. De réveiller
cette force chez les autres. Parmi tous les médias qui sont à
notre disposition, je ne sais pas lequel sera suffisamment puissant
pour ça. C'est l'aventure... La musique pourra peut-être
y parvenir ; aux États-Unis, il existe de nouvelles musiques
composées par des artistes comme Steve Roach ou Vir Unis. Leur
travail est incroyable : la musique est tellement puissante que tu n'as
pas besoin d'histoires. À l'aide de grosses nappes et de rythmiques,
ils construisent ce qu'ils appellent des fractal grooves.
Fractal grooves ? C'est-à-dire
?
En fait, c'est un peu comme le morceau
de Nova Nova que l'on a écouté, sur lequel tu peux suivre
deux temps différents : tu peux danser très lentement,
mais en même temps, tu entends des charleys très
rapides qui travaillent sur le mental... Ça speede, on dirait
presque que les neurones dansent... Le mélange avec les basses
fréquences, très lentes comme pour le dub, provoque à
la fois relaxation et euphorie. Steve Roach et les autres ont reproduit
ce schéma tout en l'amplifiant, en lui donnant un côté
ambient extrêmement profond par rapport au drum'n bass,
qui lui reste basé sur de vraies rythmiques, sorties des synthés
puis séquencées. Les sons qui composent ce fractal
groove sont déjà très électroniques
par eux-mêmes, ressemblant aux sons d'une impulsion électrique.
Ils sont en plus plongés dans un bain, avec des nappes énormes
et des rythmes composés de façon fractale dans lesquels
tu peux retrouver plusieurs patterns recomposés à
des vitesses multiples : deux fois, quatre fois, six fois, douze fois,
tout en jouant sur des patterns légèrement désynchronisés...
Il n'y a pas que du 4:4, c'est assez complexe et le résultat
est très électrique tout en restant organique. C'est passionnant.
Je ne connais pas du tout.
Il faudra que je t'envoie les liens
parce que c'est...
Tu n'en as pas mis dans tes mixes
sur le site Internet ?
Si, j'ai inclus quelques morceaux dans
Haemadipsa et Dendrobium. J'essaie également d'explorer
ça dans mes propres travaux ; même si le public de cette
musique est encore très restreint, Lumina va s'ouvrir
à elle, et j'espère qu'en attirant l'attention avec une
musique plus dancefloor mais qui reste bien plus musicale et plus travaillée
que l'ensemble de la production actuelle, je pourrai aussi promouvoir
cette musique plus profonde, plus ambient, qui peut se danser. Récemment,
nous avons participé à une soirée à Londres.
Nous avions préparé un film sur mesure pour la musique,
donc nous avions poussé le concept à fond, et le public
s'est avéré très réceptif ; nous avons vraiment
constaté qu'il y avait quelque chose à creuser dans cette
voie. L'image et la musique étaient tellement dansantes, inspirée
d'artistes comme Monolake, Norken, Pole, avec des rythmiques Clicks&Cuts...
Alliées avec les images, le résultat est très puissant
dans une soirée. Ça te pénètre.
Et ça fonctionne bien ?
Oui, ça fonctionne. Le public
était bouche bée, nous aussi d'ailleurs. On était
heureux, on avait des frissons partout... C'était un très
bon moment, au Notting Hill Arts Club, à Londres.
C'était quand exactement ?
Le mois dernier. Hélas, j'ai
perdu l'enregistrement en effaçant mon disque par erreur... Nous
organiserons d'autres performances avec Sio B'Bass, un DJ signé
sur Lumina ; il a produit Masse Mémoire, le Lumina
004, et tout comme moi, il a une imagination fertile : tu lui fais écouter
un son et il part (Rires). Tous les deux, nous sommes en osmose
pour créer des mondes. Par exemple, sur Masse Mémoire,
il a écrit les histoires tout seul à partir des titres.
Olivier Tison s'est alors occupé de la composition et des arrangements
pour concrétiser les idées de Sio B'Bass et ça
donne au final un beau mélange entre ces fractal grooves
dont on parlait tout à l'heure et ce côté dancefloor
funk issu des racines blacks de Detroit. Je pense qu'Olivier
et Sio B'Bass ont réussi à créer le mariage parfait
entre les deux, et c'est devenu un EP de référence pour
Lumina. Olivier est très jazz, nu-jazz, Jazzanova, très
Detroit aussi, et Sio B'Bass est également très funk dans
ses origines ; il a évolué dans le milieu de La Luna,
à l'époque des débuts de Laurent Garnier, donc
il connaît bien cette musique et l'on peut aujourd'hui profiter
des fruits de sa culture et de ses références très
prononcées en matière d'ambient. J'espère sincèrement
que le public va suivre cette tendance au fil des mois.
Tu parlais de Monolake, Pole ou d'autres
artistes du même courant, or ils existent depuis longtemps mais
n'ont été médiatisés que récemment.
Oui, ils y sont parvenus. Ce sont des
piliers, des références.
Pourtant au début des années
90, des labels comme Basic Channel vendaient très peu
de disques, alors qu'aujourd'hui, ils repressent leurs sorties et les
écoulent sans problèmes.
Oui, c'est vrai. C'est encourageant.
(Rires)
C'est encourageant, mais il faut
être patient.
De toute façon, nous n'avons
pas le choix ; la longue période pendant laquelle je suis resté
absent de la scène électronique s'explique par un manque
de soutien des distributeurs, des labels... J'étais vraiment
très seul à cette époque mais ça m'a permis
d'évoluer musicalement ainsi que dans ma connaissance de l'art
en général.
En 1995, tu as sorti deux maxis sur
F Communications avant d'enchaîner assez rapidement sur
le Lumina 001. Par la suite, tu es resté dans l'ombre
jusqu'en 2003. Peut-être n'aurais-tu pas dû quitter F
Communications...
Tu sais, ça s'est fait un peu
tout seul ; c'était sans doute le destin. F Communications
est quand même un gros label, et dans le contexte de l'époque,
il était difficile pour eux de suivre mes idées, de pouvoir
les supporter, tout simplement parce qu'elles n'engendraient pas de
ventes suffisantes or ils en avaient besoin ; ils se trouvaient dans
une époque charnière. D'ailleurs, plusieurs artistes présents
aux débuts du label sont partis au même moment. Au risque
de me faire tuer par Eric Morand, je dirais que la liberté artistique
n'était plus au rendez-vous. Par exemple, St Germain n'avait
plus les moyens qu'il souhaitait ; il voulait plus de musiciens, donc
plus de moyens, et c'était dur pour F Communications de
répondre à ces exigences. C'était vraiment une
période difficile pour eux. Je n'étais pas facile non
plus d'ailleurs. J'avais des objectifs artistiques très précis,
j'essayais déjà de mettre en avant mes histoires... Je
refusais tout compromis. Eric a sans doute eu du mal à me supporter
mais il a été d'une patience et d'une gentillesse extrêmes.
Malheureusement, nous ne pouvions arriver à un accord, donc je
suis parti et il a fallu que je crée mon label.
Et pourquoi un tel laps de temps
?
Entre le 001 et le 002 ? Cinq ans. 1998.
2003. Parce que personne ne me suivait. J'ai distribué le Lumina
001 tout seul dans les boutiques. Plus tard, Kubik en a distribué
trois cents ; une arnaque totale : j'ai fini par être payé,
mais le morceau a été licencié sur une compilation
Dance Valley sans m'en informer et initialement, ils ne voulaient
pas me payer. C'est comme ça que j'ai commencé à
comprendre comment fonctionnait le milieu de la distribution. Bref,
à cette époque, j'avais un album tout prêt que F
Communications avait refusé : Amour LP. Personne n'en
voulait.
Il est très bien pourtant.
Merci. Je l'ai composé vers 1997.
F Communications n'en a pas voulu. Aucun distributeur ne suivait.
J'ai contacté Kubik, Cyber, des labels à
Detroit... Rien. J'ai démarché beaucoup de labels, ça
n'a pas marché, et je n'arrivais pas à développer
Lumina, tout simplement.
Alors qu'est-ce qui s'est passé
avec le Lumina 002 ?
J'ai d'abord produit un hors catalogue,
le Lumina 301, qui est absolument introuvable. En tout cas, je
l'espère... (Rires)
Il est sorti ?
Oui, en 2000.
À cinquante exemplaires ?
Non, cinq cents, mais j'espère
sincèrement n'en avoir vendu que trois cents, voire moins.
Les autres doivent être dans
des pneus.
Oui. (Rires) J'aimerais beaucoup.
En fait, j'étais tellement désespéré à
l'époque que j'ai sorti un morceau french touch, un peu
commercial. Sur l'autre face, j'avais mis un morceau très deep,
semblable aux productions de Maurizio, toujours pour essayer d'amener
le public vers une musique plus profonde, mais...
J'ai déjà eu l'occasion
d'aborder le sujet avec d'autres artistes et ça m'amuse de constater
que vous ne pouvez pas accepter l'idée de produire une musique
facile, basée sur des concessions commerciales, même si
elle vous permet de financer d'autres projets plus intègres en
parallèle .
Je trouve ça plutôt positif.
Soit, mais je ne considère
pas comme une perte d'intégrité le fait de sortir un disque
qui va te permettre de financer d'autres projets.
Je suis d'accord...
Il faut juste bien séparer
les deux activités et ne pas succomber à la tentation
du profit. Finalement, je pense qu'il ne faut pas avoir honte du Lumina
301, même si je ne le connais pas.
Oui, tu as certainement raison. En plus,
c'était un hommage à Chic : j'avais repris des samples
de Chic autour desquels j'avais essayé de monter un bel arrangement...
J'imagine que tu leur as payé
les droits.
Bien sûr. (Rires) Finalement,
j'ai réalisé qu'il y avait d'autres solutions : travailler
des produits qui soient différents, ouvrir un sous-label ; mon
erreur sur le Lumina 301, c'est justement de l'avoir sorti sur
Lumina. Après tout, je ne suis pas mécontent de
ce maxi, même s'il n'a pas engendré les ventes espérées.
Et aujourd'hui, j'essaie de poursuivre dans cette voie toutes proportions
gardées, c'est-à-dire de produire une musique pour le
dancefloor tout en y intégrant des éléments plus
subtils, comme le fait Fabrice Lig ; c'est un artiste dont j'aime la
part de compromis. Son travail reste musical et c'est un bon début
pour emmener le public plus loin, vers plus de profondeur. Peut-être
qu'un jour, comme Basic Channel...
Je ne peux que te souhaiter le même
succès pour Lumina.
Oui, ce serait bien. Mais plus que le
succès, c'est l'impact qui prime : ces artistes ont révolutionné
la musique électronique. Ils sont les piliers de la vague minimale,
du Click&Cuts...
Effectivement, mais il a fallu attendre
plusieurs années avant de mesurer cet impact.
L'important, c'est ce que l'on peut
engendrer : une éventuelle évolution des murs, à
notre échelle puisque Lumina ne sera jamais BMG
ou Sony et je ne serai jamais Madonna. Mais l'impact de Basic
Channel est aujourd'hui mondial et je trouve ça beau ; ils
sont à l'origine de nouveaux artistes comme Sutekh, Norken, Pub,
MRI... Leur musique était puissante.
C'est une musique puissante dont
il faut s'imprégner sans la recopier.
Exactement, il y a encore un pas à
faire. Basic Channel a inspiré la musique d'aujourd'hui
; à nous d'inspirer celle de demain.
Notamment avec les fractal grooves...
Parfaitement.
En tout cas, je suis curieux d'écouter
ces fameux fractal grooves.
J'ai fait un remix du Lumina
004 qui est disponible sur le site Internet et dans lequel j'ai utilisé
ce genre de grosses nappes. On peut y trouver des petits fractal
grooves.
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