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Interview 004

{Taho}{14/12/2003}{Vincennes}

Dimanche 14 décembre 2003 : alors que la plupart d'entre-vous erraient encore dans les temples de la consommation à la recherche des derniers cadeaux de Noël, Sancho ouvrait les portes de l'un ses headquarters pour y accueillir Taho. Au programme, une interview au calme devant un thé vert et des petits gâteaux home-made.

Sinueuse, celle-ci nous a permis d'aborder des sujets bien plus divers que le seul univers de la musique électronique comme la nature, le cinéma d'animation, les mathématiques... Ouvrez-vous donc à ces quelques pages pour approcher au fil de votre lecture un personnage idéaliste, à l'utopie radieuse et dont les ondes positives ne peuvent que nous être bénéfiques en ces heures sombres de l'hiver.


– 26 – F Communications 18 14

Sancho : Ayant lu attentivement ton dossier de presse, j'ai essayé d'établir un fil directeur pour cette interview, comme je l'ai déjà fait pour les précédentes, mais ton parcours étant plutôt irrégulier et méconnu entre tes deux maxis en 1995 sur F Communications et ton retour en 2003 sur Adrenogroov et Lumina, j'avoue avoir eu un peu de mal.

Taho : Oui, je comprends.

Du coup, j'ai mis plein de petits papiers dans ce bocal.

D'accord.

Sur certains papiers sont inscrits des mots qui représentent des points que je souhaiterais aborder avec toi, et sur les autres sont inscrits des nombres qui renvoient à une quarantaine de morceaux dont j'ai la liste ici. Le but n'est pas de faire un blind test pour tester tes connaissances mais plutôt de te faire découvrir des artistes que tu ne connais éventuellement pas et de te faire réagir à chaud sur des morceaux, savoir ce qu'ils t'évoquent, sachant que j'ai fait une sélection qui devrait te plaire car en cohérence avec tes productions.

Pas mal.

Donc, voilà ton bocal. Tu peux le poser si tu ne veux pas qu'il te gêne, et tu peux tirer le premier papier. Le fil directeur se tissera ensuite de lui-même à travers notre conversation.

(Il prend le premier papier, l'ouvre et le lit) 26.

Je prends ma liste.

(Le morceau démarre, il s'agit d'Elisa de Nova Nova) C'est chouette, ça.

Ça te dit quelque chose ou pas ?

Je trouve que ça sonne Fnac Music Dance Division, mais... Je ne connais pas, c'est sûr, mais...

En tout cas, c'est très lumineux comme son.

Lumineux ?

Oui. D'ailleurs, c'est une image que l'on retrouve souvent dans tes productions... Ce que l'on écoute, c'est Nova Nova.

Excellent !

C'est tiré de leur premier album La Chanson de Roland, le morceau s'appelle Elisa, et c'est effectivement très lumineux dans son ensemble.

C'est vrai.

Or, comme je le disais, c'est une caractéristique que l'on retrouve dans tes productions et si l'on se renseigne un peu, notamment par l'intermédiaire de ton site Internet, ce concept de lumière revient souvent dans tes propos. Comment fais-tu pour donner cette touche lumineuse ?

Je pense que c'est comme ce morceau de Nova Nova : le son y est large, il évolue en trois dimensions, très profondément. Dans ce contexte, ce sont probablement les nappes qui amènent un côté lumineux, aéré... Elles sont à la fois très ouvertes et assez deep. C'est exactement comme la lumière, composée comme tu le sais de différentes couleurs : plus on mélange de couleurs, plus le spectre lumineux est complet, donc par analogie, plus la musique occupe de place dans le spectre sonore, plus elle évoque la lumière.

Tu voudrais dire que pour donner un côté lumineux à des nappes, il suffirait de plaquer un bel accord ?

Il faut déjà un bel accord, comme un accord de onzième par exemple, qui soit bien chargé, mais il faut aussi que le son soit ouvert, qu'il ait du grain dans les aigus, qu'on sente qu'il respire, qu'il a de l'air... Je crois que c'est ça. Ce que j'aime aussi dans ce morceau, c'est le côté rapide de la rythmique qui apporte une notion de vitesse. Tout se mélange... Ce morceau me résume assez bien finalement. D'ailleurs, j'aurais bien aimé pouvoir le sortir sur Lumina. (Rires) Je l'aurais bien sorti...

Pour en revenir à ce côté aérien du son de tes productions, j'ai écouté le maxi de DJ Deep Eyes qui est sorti sur Lumina, et sur ton site Internet, on peut trouver un remix de Power Core...

Oui, en Dolby.

C'est toi qui l'a fait ?

Oui.

J'ai été bluffé parce que je l'ai écouté sur deux petites enceintes frontales, et effectivement, le son est passé derrière moi. Il y a un truc ? J'imagine que tu joues sur les phases et les fréquences...

(Rires) Oui. En fait, dans Cubase, tu as la possibilité de mixer en 5.1.

D'accord, mais le 5.1, c'est du mixage sur des canaux séparés...

Que j'ai converti par la suite : j'ai d'abord fait le mixage en 5.1 avant de le convertir en Dolby Surround. Le Dolby Surround est un mixage Dolby compatible stéréo qui joue sur les phases et les hors phases ; c'était ça le truc. Et si tu l'écoutes sur un amplificateur compatible Dolby Surround avec quatre enceintes, ça marche vraiment, le son passe derrière toi.

Mais avec quatre enceintes, je comprends ; c'est avec deux enceintes que ça me surprend.

Oui, mais ça marche aussi. Un peu moins. Le son sort, se détache. Le phénomène est assez simple : quand tu parles, le son est réfléchi par les murs, donc à un moment, il se produit forcément une inversion de phase ; ça n'est pas exactement la phase inversée mais ce sont des phases qui se rencontrent, se touchent, et le cerveau l'interprète à travers l'oreille. C'est sur cette illusion sonore que j'ai joué.

C'est un type de mixage qui est utilisé très rarement. Pourquoi as-tu voulu l'utiliser sur ce morceau en particulier ?

À cause de l'histoire qui lui est associée : celle d'un réacteur lumineux, avec un cristal en son centre qui génère des courants d'énergie. Le morceau était tellement envoûtant qu'il fallait que je le rende encore plus fort afin qu'il colle au mieux à l'histoire ; c'est là que j'ai pensé à le mixer en Dolby.

À propos de ces histoires, quand nous en avions un peu parlé, tu m'avais dit associer en permanence des images mentales à la musique. Je sais que pour le moment, quand tu te produis en live avec les artistes de Lumina, vous essayez de développer un concept utilisant d'autres médias en parallèle. Mais n'avez-vous jamais pensé y incorporer des histoires de façon plus explicite ?

Ces histoires sont déjà sur le site Internet ; depuis quelques mois, nous publions chacune des histoires associées aux morceaux d'une sortie. Donc sur le site Internet, elles sont mises en avant, tout y est explicite. Après, en soirée...

Et ailleurs qu'en soirée ?

Sur la pochette du Lumina 003, j'avais décidé d'inclure un synopsis de l'histoire et un lien vers le site Internet ; si les gens voulaient en savoir plus, ils pouvaient donc suivre ce lien et retrouver toutes les sorties dans la rubrique Catalog, avec une histoire détaillée pour chaque EP. Et à partir du Lumina 005, qui devrait sortir en février, on retrouvera l'histoire complète de chaque morceau sur la pochette, si toutefois le design nous le permet.

Qui écrit ces histoires ?

L'initiative vient souvent de moi. Je lance l'idée, puis j'essaie de faire ressortir chez l'artiste ce potentiel pour créer davantage que sa musique : qu'il tente d'analyser ce qu'il a donné de lui-même et qu'il l'exprime à travers une histoire. On en discute, on l'écrit ensemble... Pour le Lumina 002, j'ai écouté les morceaux, j'ai écrit toute l'histoire et j'ai vu ensuite si DJ Deep Eyes était d'accord avec le concept. Nous avions même envisagé de créer une bande dessinée avec la personne qui avait réalisé la pochette mais le projet était sans doute un peu trop ambitieux. L'idée générale reste d'essayer d'avoir de l'image, des histoires et du son pour chaque sortie. Pour l'instant, le plus compliqué, ça reste les images ; on a les histoires, le son, et on essaiera de faire une petite animation pour chaque morceau. D'ailleurs, pour le Lumina 002, il y avait une animation Flash avec un petit vaisseau. Bref, qu'il y ait toujours un morceau avec une animation Flash.

Qui réalise cette animation ?

Soit moi, soit l'artiste s'il sait le faire. Ça reste quand même un processus assez long si l'on veut l'appliquer à chaque EP.

Et d'où vient cette idée d'utiliser plusieurs médias pour raconter une même histoire ?

En fait, l'idée vient de ma façon de percevoir la musique. Un morceau comme Elisa de Nova Nova va m'évoquer tellement d'images, tellement d'émotions, tellement d'univers que ça me donne tout de suite envie d'écrire, d'en parler... Du coup, à travers Lumina, je raconte les histoires qui me viennent à l'esprit sur mes productions, et quand j'écoute la musique des autres artistes qui sont signés sur Lumina, c'est pareil : elle m'évoque des mondes que je veux partager, dans lesquels je voudrais que les gens s'évadent. C'est pourquoi je cherche à toucher le plus de sens possible, comme l'audition et la vue, afin d'engendrer une pensée globale ; une pyramide des sens pour emporter le public dans l'imaginaire, dans une pensée libre...

Le son peut effectivement aider à cette immersion mais l'image a souvent tendance à fermer l'imagination.

Tout à fait. C'est d'ailleurs pour cette raison que nous privilégions l'histoire, car elle permet d'évader l'auditeur à travers ses propres images.

Sinon, il faut proposer des images qui soient beaucoup plus abstraites.

Exactement.

C'est le même principe que la peur au cinéma : pour la provoquer, tu ne vas pas montrer un monstre affreux mais plutôt jouer sur l'obscurité et la suggestion...

Et le résultat sera encore plus effrayant. Je reste impressionné par la puissance de l'imagination. D'après moi, c'est une voie beaucoup plus intéressante que de proposer une image trop concrète et trop fidèle à la vision de l'artiste. Pourtant, il faut étudier les deux ; sur ce modèle, nous devrions d'ailleurs sortir un DVD l'année prochaine, ce qui nous permettra de donner la vision de l'artiste tout en conservant la liberté d'imagination offerte par un EP sur lequel l'auditeur crée ses propres images grâce au mariage de l'histoire et de la musique. Comme tu vois, on retrouve toujours ce schéma de triangle équilatéral entre ces trois éléments : le son, les images et l'histoire. C'est pourquoi le site Internet est segmenté en Listening, Watching et Thinking ; ce sont les trois choses qui me semblent essentielles dans la vie. Une certaine idée d'évasion vers des mondes positifs... C'est d'ailleurs la raison pour laquelle j'ai adoré Matrix : Lumina, c'est la pilule rouge qui te permet de rentrer dans le monde réel, sauf qu'à l'inverse de Matrix, je trouve que le monde réel n'est pas mauvais. Cet univers que chacun a en soi est un monde merveilleux que nous n'avons simplement pas l'habitude d'explorer.

C'est sans doute une question d'émancipation des individus car la société ne nous encourage pas dans cette voie. Sans vouloir être défaitiste, même si la démarche de Lumina dans ce sens est louable, je pense que cette ouverture dépend beaucoup du caractère et de la personnalité de chacun ; si la personne est trop fermée, tu n'arriveras pas à l'ouvrir seul.

C'est vrai. D'ailleurs, c'est la raison pour laquelle j'ai tant de mal à percer : les ondes que j'émets ne sont pas captés du public, probablement parce qu'il n'a pas le récepteur adéquat, mais peu importe, il faut émettre quand même... Le soleil émet sans cesse, bien plus que la lumière, mais pour l'instant, l'être humain ne peut pas capter tout ce que le soleil est en mesure de lui apporter ; on revient encore au thème de la lumière, mais l'image est assez juste. L'être humain est un peu comme un iceberg : il ne se connaît pas lui-même. Peut-être qu'à travers la musique, puis à travers les histoires, le public sera curieux, tentera cette réflexion intérieure et découvrira progressivement un monde en lui. C'est en tout cas ce que la techno m'a apporté.

Quel effet a-t-elle eu sur toi exactement ?

C'était la découverte d'un monde... Moi, ça m'a ouvert.

Et tu penses que sans cette claque musicale...

Oui, enfin... Avant la techno, ce sont les premiers albums de Jean-Michel Jarre qui m'ont transformé. Je dis bien les premiers, parce qu'après... (Rires) Equinoxe et Oxygène, je crois que c'était... J'ai mis l'aiguille, j'ai écouté... Je partais, je suis parti... C'était vraiment... Ensuite, les premiers morceaux d'acid, écoutés par hasard en manipulant un tuner... Maxximum, Laurent Garnier... Mon oreille s'est ouverte, mais c'est vrai qu'à l'origine, il faut être un minimum réceptif.

Il faut un potentiel que la techno vient révéler ; elle apporte l'étincelle qui allume le brasier.

C'est vrai, mais je pense que les personnes qui ont vécu ce choc, même si elles se contentent aujourd'hui du côté tribal et rythmique de la techno, ce sont des personnes qui aiment la part de virtuel contenue dans cette musique, sa distinction avec les archétypes traditionnels que sont les instruments. À l'époque, elles recherchaient une nouveauté, donc elles peuvent potentiellement aller plus loin ; si le mouvement a pris au début des années 90, pourquoi ne pas essayer aujourd'hui d'explorer plus profondément ce côté mental ?

Chez les mêmes personnes ou chez de nouvelles recrues ?

C'est difficile à dire. En fait, ce serait chez le même type de personnes que celles qui ont recherché cette nouveauté à l'époque et qui l'ont trouvé dans la techno : des individus qui voulaient du nouveau dans leur tête, des "nouvelles formes pensées"...

Personnellement, je ne pense pas que cela puisse venir de la musique aujourd'hui. La techno a rempli ce rôle, mais c'était il y a quinze ans, or le contexte technologique est différent désormais. Cette inspiration doit venir d'ailleurs car la musique seule n'a plus suffisamment de puissance pour arriver à créer ce type de révolution.

Je suis assez d'accord, et c'est une des raisons pour lesquelles j'ai eu envie de créer un label : pour sortir des oeuvres qui soient un peu plus fortes que l'ensemble de la production, même si cela reste subjectif. Je cherche à produire une musique qui évoque des images et ne se contente pas simplement du dancefloor car aujourd'hui, la techno se résume souvent à ça ; dans ce contexte, je suis d'accord avec toi sur le fait que la musique toute seule ne sera pas le média qui pourra ouvrir entièrement les esprits. C'est pourquoi il nous faut l'appui d'images et d'histoires.

Il faut donc faire un film.

Exactement, c'est l'idée : créer un livre musical qui inspire à chacun son propre film. Je ne sais pas si tu as lu Le Livre du Voyage de Werber, mais c'est un excellent bouquin qui invite le lecteur à voyager de lui-même. Il t'explique que tu es ton propre maître : c'est toi qui maîtrises tout, c'est toi qui es capable de t'évader, c'est toi qui construis ton bonheur, c'est toi qui crées ton malheur... Et si tu te concentres sur cette faculté, tu te coupes progressivement de l'influence de masse qui a plutôt tendance à nous contrôler. L'idée, c'est...

De se libérer ?

En tout cas d'essayer. De réveiller cette force chez les autres. Parmi tous les médias qui sont à notre disposition, je ne sais pas lequel sera suffisamment puissant pour ça. C'est l'aventure... La musique pourra peut-être y parvenir ; aux États-Unis, il existe de nouvelles musiques composées par des artistes comme Steve Roach ou Vir Unis. Leur travail est incroyable : la musique est tellement puissante que tu n'as pas besoin d'histoires. À l'aide de grosses nappes et de rythmiques, ils construisent ce qu'ils appellent des fractal grooves.

Fractal grooves ? C'est-à-dire ?

En fait, c'est un peu comme le morceau de Nova Nova que l'on a écouté, sur lequel tu peux suivre deux temps différents : tu peux danser très lentement, mais en même temps, tu entends des charleys très rapides qui travaillent sur le mental... Ça speede, on dirait presque que les neurones dansent... Le mélange avec les basses fréquences, très lentes comme pour le dub, provoque à la fois relaxation et euphorie. Steve Roach et les autres ont reproduit ce schéma tout en l'amplifiant, en lui donnant un côté ambient extrêmement profond par rapport au drum'n bass, qui lui reste basé sur de vraies rythmiques, sorties des synthés puis séquencées. Les sons qui composent ce fractal groove sont déjà très électroniques par eux-mêmes, ressemblant aux sons d'une impulsion électrique. Ils sont en plus plongés dans un bain, avec des nappes énormes et des rythmes composés de façon fractale dans lesquels tu peux retrouver plusieurs patterns recomposés à des vitesses multiples : deux fois, quatre fois, six fois, douze fois, tout en jouant sur des patterns légèrement désynchronisés... Il n'y a pas que du 4:4, c'est assez complexe et le résultat est très électrique tout en restant organique. C'est passionnant.

Je ne connais pas du tout.

Il faudra que je t'envoie les liens parce que c'est...

Tu n'en as pas mis dans tes mixes sur le site Internet ?

Si, j'ai inclus quelques morceaux dans Haemadipsa et Dendrobium. J'essaie également d'explorer ça dans mes propres travaux ; même si le public de cette musique est encore très restreint, Lumina va s'ouvrir à elle, et j'espère qu'en attirant l'attention avec une musique plus dancefloor mais qui reste bien plus musicale et plus travaillée que l'ensemble de la production actuelle, je pourrai aussi promouvoir cette musique plus profonde, plus ambient, qui peut se danser. Récemment, nous avons participé à une soirée à Londres. Nous avions préparé un film sur mesure pour la musique, donc nous avions poussé le concept à fond, et le public s'est avéré très réceptif ; nous avons vraiment constaté qu'il y avait quelque chose à creuser dans cette voie. L'image et la musique étaient tellement dansantes, inspirée d'artistes comme Monolake, Norken, Pole, avec des rythmiques Clicks&Cuts... Alliées avec les images, le résultat est très puissant dans une soirée. Ça te pénètre.

Et ça fonctionne bien ?

Oui, ça fonctionne. Le public était bouche bée, nous aussi d'ailleurs. On était heureux, on avait des frissons partout... C'était un très bon moment, au Notting Hill Arts Club, à Londres.

C'était quand exactement ?

Le mois dernier. Hélas, j'ai perdu l'enregistrement en effaçant mon disque par erreur... Nous organiserons d'autres performances avec Sio B'Bass, un DJ signé sur Lumina ; il a produit Masse Mémoire, le Lumina 004, et tout comme moi, il a une imagination fertile : tu lui fais écouter un son et il part (Rires). Tous les deux, nous sommes en osmose pour créer des mondes. Par exemple, sur Masse Mémoire, il a écrit les histoires tout seul à partir des titres. Olivier Tison s'est alors occupé de la composition et des arrangements pour concrétiser les idées de Sio B'Bass et ça donne au final un beau mélange entre ces fractal grooves dont on parlait tout à l'heure et ce côté dancefloor funk issu des racines blacks de Detroit. Je pense qu'Olivier et Sio B'Bass ont réussi à créer le mariage parfait entre les deux, et c'est devenu un EP de référence pour Lumina. Olivier est très jazz, nu-jazz, Jazzanova, très Detroit aussi, et Sio B'Bass est également très funk dans ses origines ; il a évolué dans le milieu de La Luna, à l'époque des débuts de Laurent Garnier, donc il connaît bien cette musique et l'on peut aujourd'hui profiter des fruits de sa culture et de ses références très prononcées en matière d'ambient. J'espère sincèrement que le public va suivre cette tendance au fil des mois.

Tu parlais de Monolake, Pole ou d'autres artistes du même courant, or ils existent depuis longtemps mais n'ont été médiatisés que récemment.

Oui, ils y sont parvenus. Ce sont des piliers, des références.

Pourtant au début des années 90, des labels comme Basic Channel vendaient très peu de disques, alors qu'aujourd'hui, ils repressent leurs sorties et les écoulent sans problèmes.

Oui, c'est vrai. C'est encourageant. (Rires)

C'est encourageant, mais il faut être patient.

De toute façon, nous n'avons pas le choix ; la longue période pendant laquelle je suis resté absent de la scène électronique s'explique par un manque de soutien des distributeurs, des labels... J'étais vraiment très seul à cette époque mais ça m'a permis d'évoluer musicalement ainsi que dans ma connaissance de l'art en général.

En 1995, tu as sorti deux maxis sur F Communications avant d'enchaîner assez rapidement sur le Lumina 001. Par la suite, tu es resté dans l'ombre jusqu'en 2003. Peut-être n'aurais-tu pas dû quitter F Communications...

Tu sais, ça s'est fait un peu tout seul ; c'était sans doute le destin. F Communications est quand même un gros label, et dans le contexte de l'époque, il était difficile pour eux de suivre mes idées, de pouvoir les supporter, tout simplement parce qu'elles n'engendraient pas de ventes suffisantes or ils en avaient besoin ; ils se trouvaient dans une époque charnière. D'ailleurs, plusieurs artistes présents aux débuts du label sont partis au même moment. Au risque de me faire tuer par Eric Morand, je dirais que la liberté artistique n'était plus au rendez-vous. Par exemple, St Germain n'avait plus les moyens qu'il souhaitait ; il voulait plus de musiciens, donc plus de moyens, et c'était dur pour F Communications de répondre à ces exigences. C'était vraiment une période difficile pour eux. Je n'étais pas facile non plus d'ailleurs. J'avais des objectifs artistiques très précis, j'essayais déjà de mettre en avant mes histoires... Je refusais tout compromis. Eric a sans doute eu du mal à me supporter mais il a été d'une patience et d'une gentillesse extrêmes. Malheureusement, nous ne pouvions arriver à un accord, donc je suis parti et il a fallu que je crée mon label.

Et pourquoi un tel laps de temps ?

Entre le 001 et le 002 ? Cinq ans. 1998. 2003. Parce que personne ne me suivait. J'ai distribué le Lumina 001 tout seul dans les boutiques. Plus tard, Kubik en a distribué trois cents ; une arnaque totale : j'ai fini par être payé, mais le morceau a été licencié sur une compilation Dance Valley sans m'en informer et initialement, ils ne voulaient pas me payer. C'est comme ça que j'ai commencé à comprendre comment fonctionnait le milieu de la distribution. Bref, à cette époque, j'avais un album tout prêt que F Communications avait refusé : Amour LP. Personne n'en voulait.

Il est très bien pourtant.

Merci. Je l'ai composé vers 1997. F Communications n'en a pas voulu. Aucun distributeur ne suivait. J'ai contacté Kubik, Cyber, des labels à Detroit... Rien. J'ai démarché beaucoup de labels, ça n'a pas marché, et je n'arrivais pas à développer Lumina, tout simplement.

Alors qu'est-ce qui s'est passé avec le Lumina 002 ?

J'ai d'abord produit un hors catalogue, le Lumina 301, qui est absolument introuvable. En tout cas, je l'espère... (Rires)

Il est sorti ?

Oui, en 2000.

À cinquante exemplaires ?

Non, cinq cents, mais j'espère sincèrement n'en avoir vendu que trois cents, voire moins.

Les autres doivent être dans des pneus.

Oui. (Rires) J'aimerais beaucoup. En fait, j'étais tellement désespéré à l'époque que j'ai sorti un morceau french touch, un peu commercial. Sur l'autre face, j'avais mis un morceau très deep, semblable aux productions de Maurizio, toujours pour essayer d'amener le public vers une musique plus profonde, mais...

J'ai déjà eu l'occasion d'aborder le sujet avec d'autres artistes et ça m'amuse de constater que vous ne pouvez pas accepter l'idée de produire une musique facile, basée sur des concessions commerciales, même si elle vous permet de financer d'autres projets plus intègres en parallèle .

Je trouve ça plutôt positif.

Soit, mais je ne considère pas comme une perte d'intégrité le fait de sortir un disque qui va te permettre de financer d'autres projets.

Je suis d'accord...

Il faut juste bien séparer les deux activités et ne pas succomber à la tentation du profit. Finalement, je pense qu'il ne faut pas avoir honte du Lumina 301, même si je ne le connais pas.

Oui, tu as certainement raison. En plus, c'était un hommage à Chic : j'avais repris des samples de Chic autour desquels j'avais essayé de monter un bel arrangement...

J'imagine que tu leur as payé les droits.

Bien sûr. (Rires) Finalement, j'ai réalisé qu'il y avait d'autres solutions : travailler des produits qui soient différents, ouvrir un sous-label ; mon erreur sur le Lumina 301, c'est justement de l'avoir sorti sur Lumina. Après tout, je ne suis pas mécontent de ce maxi, même s'il n'a pas engendré les ventes espérées. Et aujourd'hui, j'essaie de poursuivre dans cette voie toutes proportions gardées, c'est-à-dire de produire une musique pour le dancefloor tout en y intégrant des éléments plus subtils, comme le fait Fabrice Lig ; c'est un artiste dont j'aime la part de compromis. Son travail reste musical et c'est un bon début pour emmener le public plus loin, vers plus de profondeur. Peut-être qu'un jour, comme Basic Channel...

Je ne peux que te souhaiter le même succès pour Lumina.

Oui, ce serait bien. Mais plus que le succès, c'est l'impact qui prime : ces artistes ont révolutionné la musique électronique. Ils sont les piliers de la vague minimale, du Click&Cuts...

Effectivement, mais il a fallu attendre plusieurs années avant de mesurer cet impact.

L'important, c'est ce que l'on peut engendrer : une éventuelle évolution des mœurs, à notre échelle puisque Lumina ne sera jamais BMG ou Sony et je ne serai jamais Madonna. Mais l'impact de Basic Channel est aujourd'hui mondial et je trouve ça beau ; ils sont à l'origine de nouveaux artistes comme Sutekh, Norken, Pub, MRI... Leur musique était puissante.

C'est une musique puissante dont il faut s'imprégner sans la recopier.

Exactement, il y a encore un pas à faire. Basic Channel a inspiré la musique d'aujourd'hui ; à nous d'inspirer celle de demain.

Notamment avec les fractal grooves...

Parfaitement.

En tout cas, je suis curieux d'écouter ces fameux fractal grooves.

J'ai fait un remix du Lumina 004 qui est disponible sur le site Internet et dans lequel j'ai utilisé ce genre de grosses nappes. On peut y trouver des petits fractal grooves.

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