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Photo Eric Morand

 

Interview 003

{Eric Morand}{12/09/2003}
{Paris}

Rentrée 2003Crise du marché du disque – Prévisions 2004 –

Sancho : Je te propose de parler maintenant des deuxièmes albums de la nouvelle génération d'artistes du label qui devraient sortir en 2004, comme tu me l'as dit. Commencons par Ready Made.

Eric Morand : Ready Made vient tout juste de commencer à travailler dessus, je devais d'ailleurs le voir aujourd'hui. The Youngsters sont les plus avancés puisque leur album est quasiment terminé. Aqua Bassino est très avancé également. Avril y travaille actuellement et son deuxième album est prévu pour le printemps 2004. Llorca est sur le point de démarrer, quant à Laurent, ça reste à voir...

Et Jori Hulkkonen ?

Il ne sortira pas d'album en 2004 puisqu'il a décidé de s'en tenir à des maxis pour respirer un peu et prendre son temps. En revanche, Vista Le Vie va sortir un deuxième EP, puis certainement un album à la fin de l'année 2004. Et nous allons également ressortir un disque de Nova Nova ; c'est un projet que nous avons commencé à monter l'année dernière, suite aux réactions que nous recevons en permanence sur Nova Nova depuis maintenant deux ans. Ils se sont séparés au moment de la sortie du premier album et leurs relations sont toujours aussi tendues, mais nous avons décidé de regrouper certains titres déjà sortis avec des inédits. Un album sortira donc en 2004, probablement en édition limitée.

Sans que le duo ne soit reformé ?

Non, même s'ils retravaillent ensemble sur ce projet. Je réfléchis au cas où j'aurais oublié quelqu'un... Je crois qu'on a couvert tous les artistes...

C'est déja bien chargé comme planning de sorties.

Oui, sans compter les éventuelles nouvelles signatures.

Et tu as prévu quelque chose en particulier pour le F200 ?

Je ne sais pas encore...

On s'en approche puisque nous en sommes déjà au F192.

Oui, mais je suis dubitatif en ce qui concerne les compilations de label aujourd'hui, car il y en a eu beaucoup, or ça ne concerne vraiment qu'un public très restreint.

Et si le F200 tombe au même moment que les les dix ans du label, tu ne veux pas marquer le coup ?

Nous avons déjà sorti Classic and Rare l'année dernière et je ne pense pas que nous soyons obligés de sortir une nouvelle compilation sous prétexte que le label existe depuis dix ans ; c'est un peu trop prévisible à mon goût...

Pourquoi pas un maxi "spécial" alors ?

Éventuellement, mais nous allons probablement célébrer notre dixième anniversaire davantage au cours d'une soirée ou par des concerts qu'en sortant d'une compilation. Nous n'avons pas fêté les cinq ans du label, mais les sept ans ; notre fonctionnement est impulsif, décalé. Ne pas sortir une compilation pour le F200 est peut-être "antimarketing", mais notre attitude a toujours été celle-ci.

Si l'on dresse un rapide bilan des dix ans de F Communications, j'aurais aimé savoir s'il y avait un disque parmi les deux cents qui sont sortis que tu regrettes d'avoir signé. Pas nécessairement parce qu'il a mal vieilli, mais un disque que tu ne sortirais plus aujourd'hui.

Hummm...

C'est un peu difficile comme question.

C'est une question difficile parce que la musique n'est pas une science exacte, donc il arrive que tu signes des artistes mais que ça ne marche pas. On peut se demander, par exemple, pourquoi nous avons sorti deux maxis d'Iberian sur F Com. Tout simplement parce que nous avions eu un coup de coeur pour la musique d'Alex Martin, donc nous avions essayé de démarrer une carrière ensemble, mais tout ne s'est pas passé comme prévu, il souhaitait monter son propre label... Les exemples de Lady B et Chaotik Ramses sont valables également et tu es en droit de te demander pourquoi nous ne sommes pas allés plus loin avec ces artistes. Quel était le but ? L'industrie du disque fonctionne tout simplement de cette manière et parfois, quand tu essaies de construire une carrière, tout n'évolue pas comme tu le souhaiterais ; je regrette alors de ne pas être parvenu à développer l'artiste. Effectivement, certains titres comme ceux de Chaotik Ramses ont plutôt vieilli, mais si tu les replaces dans leur contexte, ils étaient très intéressants.

En fait, tu ne regrettes pas une sortie en particulier mais plutôt de ne pas avoir pu suivre le développement de l'artiste jusqu'au bout.

Exactement. Or c'est ma responsabilité en tant que directeur artistique d'aiguiller l'artiste. Parfois, ça ne marche pas ; l'artiste n'a pas envie d'aller dans la direction que tu lui indiques. Prenons l'exemple de Juantrip' : c'est quelqu'un de talentueux musicalement, mais je ne suis pas arrivé à le canaliser et à développer chez lui un talent de gestion de carrière. De toute façon, dans la carrière d'un artiste, tu trouveras toujours certains disques avec des faiblesses. Si tu prends 30 dans la carrière de Laurent, beaucoup trouvent que c'est un album étrange ; Laurent le pense aussi, mais 30 était un album de transition, qui lui a permis ensuite de produire Unreasonable Behaviour, et pour ça, c'est un album de valeur. Le schéma existe aussi avec les maxis : tu pourras constater que le deuxième maxi d'un artiste est souvent moins intéressant que le premier, mais c'est une étape obligée dans l'intégralité de son développement, et si tu refuses de sortir ce deuxième maxi sous prétexte que tu le trouves un peu faible, l'artiste aura tendance à chercher un autre label ou alors il ne franchira pas ce cap qui lui permettrait pourtant de progresser. Pour moi, tout catalogue a des forces et des faiblesses.

Si le développement des artistes t'intéresse tant, j'aimerais savoir si tu as suivi les carrières respectives de Shazz et de St Germain après qu'ils aient quitté le label, puisque que tu avais contribué à les placer sur une rampe de lancement ?

J'ai suivi le développement de St Germain, mais pas celui de Shazz, puisqu'il n'y en a pas vraiment eu. Je lisais ce ce matin dans la presse que St Germain avait vendu deux millions d'albums et je trouve ça très bien pour lui. Il a certainement fait le bon choix, mais sur le plan artistique, je pense que Tourist n'aurait pas eu la même gueule s'il était sorti sur F Com. Je l'aurais obligé à évoluer dans sa musique parce que Tourist n'est finalement qu'une copie de Boulevard, avec une même stratégie mais destinée à un public plus large. St Germain et Blue Note ont utilisé ce que nous avions construit par rapport à Boulevard, or c'est rarement notre comportement sur F Com, mais parfois, un artiste doit se répéter pour sa carrière, en sachant que la première fois, il s'adresse aux initiés, et la seconde, au grand public. La plupart des succès fonctionnent ainsi, et St Germain a donc peut-être fait preuve d'intelligence dans sa démarche. Mais ce que je retiens davantage du départ de Ludovic Navarre et de Shazz, je crois que nous en avions déjà parlé ensemble, c'est la leçon qu'on en a tirée sur la relation artiste/label et sur notre capacité à développer un artiste. Certes, leur départ a été très douloureux, mais ça fait sans doute partie de la vie d'un label : des artistes partent, d'autres reviennent... Leur départ a d'ailleurs permis l'arrivée de Llorca, Ready Made, Aqua Bassino... Je m'étais déjà exprimé sur le sujet, mais le fait qu'un artiste reste en permanence sur le même label peut aussi être source de problèmes, donc avec le recul, c'était peut-être la meilleure chose à faire.

Tu parles de l'affection du label F Communications pour le développement de ses artistes ; est-ce que tu serais opposé à la signature d'un artiste qui soit déjà confirmé ?

Non.

Pourtant, ce n'est pas encore arrivé.

Non, mais nous nous sommes déjà posé la question. Encore faut-il que cet artiste souhaite vraiment rejoindre F Com et qu'il y ait un réel challenge. Parfois, nous ne sommes pas passés loin de signer...

Quels sont les artistes que tu aurais bien aimé signer ? Des artistes confirmés que tu considères mal exploités et que tu penses être en mesure d'emmener beaucoup plus loin.

La question s'est souvent posée, mais notre faiblesse réside certainement dans le fait que nous ne nous sommes jamais battus pour qu'un artiste signe sur F Com ; nous allons lui témoigner notre amour et notre intérêt pour sa musique, mais nous n'allons pas lui forcer la main s'il est réticent à rejoindre le label. Je vais être transparent avec toi : depuis plusieurs années, nous adorons la musique de Vitalic. À l'époque de Dima, il est déjà passé à deux doigts de signer sur F Com, mais ça ne s'est pas fait ; d'ailleurs, je ne me rappelle plus pour quelle raison. Ensuite, il a produit le Poney EP, et dans un contexte juridique assez compliqué, nous avons été en discussion pour sortir ce Poney EP sur F Com, mais je n'ai pas été hystérique avec lui en lui disant "c'est mortel, j'adoooooore". C'est certainement une erreur de ma part, mais je suis resté comme je suis toujours avec les autres artistes, à savoir que je mets plus en avant les points faibles que les points forts ; je ne lui ai pas fait show business, or en face de moi, il y avait DJ Hell, qui lui est très show business, coupe de champagne, etc... Vitalic est donc parti sur International DeeJay Gigolo Records. Depuis, nous sommes toujours restés en contact et nous lui avons toujours dit qu'on adorait sa musique ; aujourd'hui, il le sait, mais peut-être qu'il ne signera jamais sur F Com. Il sait qu'il est plus que bienvenu chez F Com parce qu'on adore ce qu'il fait, maintenant, je n'accepterais pas n'importe quoi à n'importe quel prix, ne serait-ce que par respect envers les autres artistes du label qui nous ont déjà fait confiance. Je pense que je pourrais apporter énormément à un artiste comme Vitalic, mais pour certaines personnes, rejoindre F Com présente une connotation un peu sérieuse : c'est une image, une famille, un état d'esprit... Si tu veux un autre exemple, je pense que la carrière de Carl Cox pourrait prendre une autre tournure...

Mais elle n'est pas correctement exploitée.

Non. Pourtant, je le lui déjà dit un million de fois, mais encore faut-il qu'il se décide à stopper sa carrière de DJ pendant six ou neuf mois afin de rester en studio et de faire de la musique. La volonté de l'artiste est importante et pour le moment, nous n'avons pas réellement rencontré cette opportunité avec des artistes de notoriété importante. Certains nous ont contacté, mais nous n'avions pas nécessairement beaucoup à leur apporter. L'idée ne me rebute pas pour autant, et j'irais même jusqu'à dire qu'il s'agit d'un des prochains challenges pour F Com : j'aimerais signer un artiste à forte notoriété, même en perte de vitesse, pour que l'on puisse retravailler sur un projet ensemble et relancer sa carrière. Encore faut-il qu'il en ait envie et que ce qu'il fasse musicalement soit intéressant.

Le CD de Madredeus est terminé. En fond musical, est-ce que ça t'a plu ?

Oui. C'est beau, mais ça m'a fait penser à la chanteuse Amalia Rodrigues dont je te parlais. C'est quand même pas "mort de rire", le fado... C'est toujours très nostalgique.

Par essence, ça l'est.

Oui, je sais.

Nous arrivons à la dernière question de cet interview...

Mais nous pouvons continuer à parler de Vitalic si tu veux, ça ne me dérange pas...

Non, c'est bon.

De toute façon, je ne pense pas qu'il signera sur F Com ; de ce que je sais, il nous trouve trop sérieux...

Comme tu l'as dit, et je suis heureux de le savoir, vous fonctionnez toujours à l'émotion, même après dix ans d'existence. Je me suis donc posé la question de savoir comment tu réagirais si un jour, tu recevais une maquette semblable au CD de Madredeus que nous venons d'écouter, c'est-à-dire contenant des morceaux magnifiques mais qui n'auraient rien d'électronique. Est-ce que tu signerais l'artiste, ou bien est que tu ne le signerais pas sous prétexte qu'il ne convient pas à l'image du label, alors qu'il dispose de tout le reste ?

C'est une question assez difficile. C'est vrai que dans les premières années du label, vers 1995/1996, nous avons fait preuve de timidité, pensant que le public ne pourrait pas nous suivre. À l'époque, nous avions reçu plusieurs maquettes downtempo qui nous plaisaient, mais nous ne les avons pas sorties ; sur ce point, nous n'avons pas été initiateurs du mouvement trip-hop alors que nous en avions très envie. Nous avons donc fait une erreur et nous nous sommes rattrapés depuis. Par ailleurs, des artistes comme Frédéric Galliano ou Juantrip' ne sont pas si électroniques que ça. La vraie question reste alors de savoir si F Com est le bon label pour l'artiste, dans le cadre d'un projet non électronique, car nous ne connaissons pas nécessairement les bons distributeurs, les bons médias, etc... L'artiste ne doit pas en souffrir, or si nous sortons un nouveau disque, tu le trouveras certainement dans le rayon "Musiques électroniques" ; si sa place est davantage au rayon "Jazz", "Labels indépendants" ou "Chanson française", les représentants de PIAS vont avoir du mal à convaincre les vendeurs et l'artiste risque d'en souffrir. Donc au-delà de notre amour pour sa musique, est-ce que c'est que nous serons vraiment le meilleur choix pour l'artiste ? Le premier devoir d'un label envers un artiste reste quand même d'apporter un plus à son travail. D'autre part, je pense que la diversite de F Communications et notre avant-gardisme ne nous a pas toujours aidé : dans une société où tout est segmenté, étiqueté, nos distributeurs mènent un combat permanent pour nous représenter, et dans la situation actuelle, ça peut sembler suicidaire. Bref, c'est une question à laquelle il est très difficile de répondre, d'autant plus que nous n'avons pas encore reçu cette perle rare.

Mais tu ne serais pas opposé à l'idée de la sortir ?

Non.

Par contre, il faudrait analyser avant si c'est quelque chose de viable ou pas.

Il faudrait voir si nous sommes vraiment les bonnes personnes et si nos compétences sont à la hauteur pour servir la carrière de l'artiste. Par exemple, je n'ai aucune connaissance en musique classique, je ne sais pas comment fonctionne le business de la musique classique, ni les concerts de musique classique, donc est-ce que je pourrais vraiment aider un artiste de musique classique ? Hormis le financement de son enregistrement et la fabrication de son disque, je ne servirais pas à grand chose...

Mais tes propos sont en opposition avec ce que tu disais, à savoir que si l'artiste et son album sont talentueux, ça marchera sur le long terme. Admettons qu'en 2001, Carla Bruni soit venue frapper à la porte de F Communications ?

Dans un premier temps, je ne l'aurais pas signée, car malgré tout le respect que j'ai pour l'artiste, je n'aime pas son album, et je n'aurais pas été un bon directeur artistique pour elle parce que je n'aime pas la chanson française. Il faut aussi être honnête par rapport à l'artiste, car si tu n'as rien à lui apporter, le signer s'apparente à de l'escroquerie; c'est de l'hypocrisie envers lui. Donc, si je pense qu'un artiste a vraiment sa place sur F Com, sans que sa musique soit électronique, et que nous sommes en mesure de lui apporter quelque chose, je signerai. Par contre, si l'on ne peut pas lui permettre de développer sa carrière, je l'aiderai à negocier, trouver un autre label, tout en lui disant que j'adore sa musique mais que je ne pourrai pas être un bon directeur artistique pour lui. Le seul moyen serait peut-être qu'il me laisse trois ans pour comprendre le fonctionnement de son secteur ; s'il est prêt à passer trois ans au ralenti, alors je suis partant...

Ce qui peut être un beau challenge.

Oui, tout à fait, mais il faut être honnête tant avec l'artiste qu'avec nous-mêmes : F Com fonctionne davantage sur un principe d'ouverture lente et calme. Par exemple, en 2002, nous avons sorti l'album d'Avril, qui était très rock, très pop, tout en restant électronique ; il nous a permis de toucher une autre sphère du public et en quelque sorte de développer le dernier album de Jay Alansky. Jusqu'à présent, nous n'avons jamais sorti de réel satellite musical par rapport aux autres artistes du label : un artiste qui nous aurait contraint à réfléchir sur une éventuelle passerelle entre lui et les signatures existantes.

Vous n'avez jamais reçu une maquette de ce genre ?

Non. Nous recevons parfois des maquettes très variées, mais rien qui nous ait vraiment mis une claque. Ça viendra peut-être...

Et après quinze ans dans le métier, tu te sens toujours aussi frais ?

Non. J'en ai souvent ras le bol, mais c'est normal ; je ne peux pas avoir le même regard qu'au tout début. J'admire Daniel Miller, le patron de Mute Records, parce qu'à cinquante ans, il semble toujours avoir le regard d'un gamin de vingt ans. J'ai dix ans de moins que lui mais je n'arrive pas à avoir la même fraîcheur de regard ; je n'ai plus la même patience, et quand j'écoute de la musique, je n'ai plus la même oreille...

Tu ne recherches plus les mêmes sensations, les mêmes sonorités...

Exactement. Je n'ai pas la même oreille qu'un gamin de vingt-deux ans qui découvre la techno aujourd'hui. Il y a tout un tas de trucs, quand je les entends, je pense "déjà vu, déjà entendu". C'est parfois éprouvant. Tu sais, diriger un label n'a jamais été un de mes rêves ; je le fais, c'est une très belle aventure, mais je préférais peut-être les premières années où tout était plus petit, un peu barré, un peu "on fait ce qu'on veut"... Aujourd'hui, nous devons prendre en compte certains paramètres et agir en conséquence, or je ne supporte pas les contraintes ; je trouve ça déprimant. Mais heureusement, le côté positif l'emporte encore sur ces quelques éléments négatifs. La musique des artistes, le relationnel avec eux, sont autant de raisons de continuer. Et quand un album comme Mint d'Alexkid arrive dans les bacs, je me dis que ça vaut le coup de se battre et qu'il y a encore des choses qui m'excitent dans tout ça.

(Merci à Stéphane, webmaster F Com de son état, pour nous avoir organisé ce rendez-vous, à Eric Morand pour sa patience, sa transparence et son admirable persévérance dans son travail, à Madredeus pour l'accompagnement musical si somptueux et à Miguel pour la grappe de raisin dégustée pendant l'interview.)