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Photo Eric Morand

 

Interview 003

{Eric Morand}{12/09/2003}
{Paris}

Rentrée 2003 – Crise du marché du disque – Prévisions 2004

Sancho : Depuis la naissance du label F Communications en 1994, vous avez toujours eu cette réputation de fonctionner à l'émotion dans le choix des morceaux que vous signez. Est-ce qu'aujourd'hui, en 2003, vous êtes obligés de faire des concessions par rapport à ça ?

Eric Morand : C'est-à-dire ?

Prenons un exemple : admettons que parmi les maquettes qui arrivent ici, tu tombes sur un morceau que tu vas trouver très beau, très riche en émotions, mais qui ne va pas te sembler adapté au marché. Est-ce que tu restes toujours en accord avec la philosophie des débuts, à savoir "on aime, on le sort", ou est-ce qu'aujourd'hui tu es contraint de t'adapter dans une certaine mesure aux contraintes du marché ?

Je pense que si nous étions dans une politique d'adaptation, comme tu dis, nous n'aurions jamais sorti le maxi de Del Dongo, qui est loin d'être commercial. Ne serait-ce que par son format de douze minutes qui impose une écoute dans son intégralité pour comprendre le message de l'artiste...

Mais le maxi de Del Dongo n'est pas une sortie majeure, avec l'impact économique qu'il peut y avoir derrière.

Non, mais signer un artiste et négocier un contrat uniquement pour un 12'', ça revient à dire qu'on aimait vraiment le morceau et qu'en vendre 500 ou 5000 exemplaires n'avait pas beaucoup d'importance pour nous. En revanche, c'est vrai qu'avec l'album d'Alexkid... Je ne suis pas influencé par les contraintes économiques, mais j'ai besoin de comprendre ce qu'un disque peut apporter aujourd'hui à la musique électronique avant de le signer sur F Com. Ressortir la même formule qu'un disque sorti trois ans avant, ça ne m'intéresse pas.

Même si tu aimes le titre ?

En règle générale, pour que j'aime un morceau, il faut qu'il me surprenne ou alors qu'il soit extrêmement beau. Si c'est le cas, on le sort, sans vraiment se préoccuper des contraintes économiques extérieures. Je ne pense pas que Vista Le Vie, le dernier artiste en date signé sur F Com et dont le premier maxi sort en octobre, soit très commercial ; il s'agit d'un style musical inédit sur F Com, et nous avons fonctionné sur un coup de cœur pour lui...

Après, ça passe ou ça passe pas...

Oui, mais F Communications a toujours fonctionné de cette façon, et pour répondre plus directement à ta question, nous n'avons pas lutté pendant neuf ans pour se dire aujourd'hui qu'on ne sort plus la musique qu'on aime mais celle qui vend...

Non, mais sans aller jusqu'à l'extrême, tu peux quand même prendre en compte les aspects économiques dans ta politique de sorties.

Mon travail consiste davantage à tout mettre en place pour que l'idée d'un l'artiste et l'émotion que l'on ressent à l'écoute de son travail deviennent des succès économiques. Notre attitude n'a jamais été de signer un artiste parce qu'il va vendre...

Même dans le contexte actuel du marché du disque ?

Oui. Et si un jour, nos goûts ne correspondent plus avec ceux du public et nos ventes s'effondrent, nous arrêterons. J'irai travailler dans une autre maison de disques et je travaillerai effectivement sur des productions qui ne me plairont pas forcément mais qui vendront. Tant qu'il s'agit de notre label, nous sommes libres d'agir comme bon nous semble, et si tout doit s'arrêter, au moins, nous n'aurons pas de regrets ; nous aurons été intègres jusqu'au bout et nous ne sommes pas prêts de changer sur ce point.

C'est tout à votre honneur.

Merci. Je ne sais pas si c'est le bon choix, mais je suis convaincu qu'aujourd'hui, on ne vend pas plus de disques dans une optique dite commerciale. Les productions d'artistes comme Radiohead, Massive Attack ou Asian Dub Foundation ne sont pas vraiment commerciales, et pourtant, elles se vendent bien ; ces artistes sont parvenus à construire leur public sans faire aucune concession, mais ça leur a pris du temps. De la même façon, des labels comme Ninja Tune ou Warp ne sont pas plus commerciaux qu'ils ne l'étaient avant l'an 2000, mais ils ont trouvé leur public, car il existe un public pour une musique de qualité. Nous suivons la même démarche, sans aucun compromis commercial.

Brièvement, le label survit-il bien à la crise du marché du disque ?

Le label souffre, comme tous les autres. Il souffre également parce que 2002/2003 aura été une année de transition, tout comme l'année 1998/1999. Peu de sorties, qui ne sont pas simples de surcroît : l'album de Scan X, celui de Jay Alansky avec un changement de nom puisque les deux précédents étaient signés A Reminiscent Drive... Mais jusqu'à présent, nous avons toujours très bien supporté ces creux grâce à notre fond de catalogue qui fonctionne très bien. Aujourd'hui, du fait de la crise, notre fond de catalogue est en chute et nous en souffrons depuis neuf mois. C'est une période maigre pour toutes les maisons de disques et il n'y a aucune raison pour que F Communications soit épargné. Mais nous avons un beau planning de sorties pour 2004, avec le deuxième album d'Avril notamment, et j'espère sincèrement que ce sera une bonne année. Cette alternance de périodes creuses et de périodes fastes fait partie de la vie d'un label, mais c'est vrai que si nous essuyons trois années down consécutives, le label ne survivra pas ; le but est donc de se battre pour survivre.

Concernant la crise qui secoue l'industrie du disque à l'échelle mondiale, je lisais la semaine dernière un dossier dans la presse...

Tu veux parler de l'article dans Libération, c'est ça ?

Oui. Et dans cet article, ils émettaient cinq hypothèses susceptibles d'expliquer la crise : 1. La séparation entre l'industrie du disque et celle du support due à l'arrivée du format MP3 - 2. Le téléchargement sur Internet et la copie sur CD - 3. Le prix élevé des disques, dû essentiellement à l'augmentation considérable des frais marketing dans les coût de production - 4. L'absence d'un courant musical porteur - 5. La dispersion du budget des consommateurs avec le DVD, les jeux vidéos, les téléphones portables, etc... Je ne vais pas te demander d'en choisir une, mais je voudrais savoir si cette nouvelle donne dans la façon dont le consommateur appréhende la musique a entraîné une nouvelle stratégie pour 2004 concernant F Communications.

Je vais être très prétentieux, mais je pense que nous avions anticipé cette dispersion du budget des consommateur dès la naissance du label. Que l'industrie du disque n'ait pas intégré avant 2003 que la somme allouée par les consommateurs à l'achat de disques allait diminuer, ça me fait froid dans le dos. Depuis vingt ans, ne serait-ce qu'avec le développement des jeux vidéos et l'évolution du mode de consommation des jeunes, il était évident qu'à un moment, ils allaient avoir moins d'argent pour acheter des disques. Et nous avions un peu anticipé cette dématérialisation de la musique ; si le label s'appelle F Communications et pas F Records, c'est pour une bonne raison. Il ne faut pas se méprendre non plus : d'après moi, le business de la musique va très bien, les gens n'ont jamais écouté autant de musique. Par contre, le business du disque, et j'irais même plus loin en disant le business du mauvais disque, est dans une situation très délicate aujourd'hui. Le business du bon disque va relativement bien, c'est-à-dire qu'il y a toujours de très bons disques qui se vendent très bien : qu'il s'agisse de Gotan Project, St Germain, Carla Bruni, Blur, Massive Attack ou d'autres encore, ces artistes ont trouvé leur public et vendent des quantités impressionnantes de disques sans avoir des budgets marketing colossaux, donc simplement par le bouche-à-oreille, or ce phénomène a toujours existé. Il faut donc faire très attention aux articles pessimistes qui sortent dans la presse. En revanche, depuis quatre ans, je suis dans une colère noire contre l'ensemble de l'industrie du disque parce que je pense qu'elle a complètement raté le virage d'Internet et des nouveaux formats ; aujourd'hui, ils essaient de nous faire croire que le DVD et le SACD sont les nouveaux formats, mais je n'y crois pas un seul instant. Je pense que le seul nouveau format existant à l'heure actuelle réside dans le téléchargement et surtout dans la dématérialisation de la musique ; grâce à cette technologie, qui, je te l'accorde, doit encore évoluer pour être parfaitement au point, le mode de consommation de la musique va évoluer. L'industrie du disque toute entière a complètement raté ce virage, simplement parce que des multinationales ont compris qu'elles n'avaient pas le contrôle de ce format et ont donc décidé de tout bloquer jusqu'à ce qu'elles puissent s'en emparer. Mais entre temps, les gamins se sont plongés dedans, le phénomène a explosé, et les maisons de disques se sont complètement plantées. Il faut aussi replacer les chiffres que l'on nous donne dans leur contexte : lorsqu'on regarde l'évolution du marché sur les trois dernières années, on constate une chute de 10%, mais il faut quand même rappeler que depuis 1988, les mêmes chiffres montrent une progression constante qui se situe entre +15 et +20% ; en d'autres termes, depuis 1988, l'industrie du disque s'est dopée grâce entre autres à l'arrivée du CD, de la pub TV, des compilations, liées d'ailleurs à l'arrivée de la pub TV, et depuis quelques années, à la musique Reality TV. Bref, depuis quinze ans, l'industrie du disque est sous stéroïdes et sous anabolisants pour prendre des muscles, or aujourd'hui, elle a la gueule de bois, ses muscles se tassent un peu, son corps ne supporte plus... Et ce dopage des ventes s'est fait au détriment d'une politique artistique qui a été complètement mise de côté.

Je suis d'accord avec toi, mais tout le monde est touché, même les labels et les artistes talentueux, or ça ne concorde pas avec ton raisonnement.

Si, car à force d'être gavé pendant quinze ans avec tout et n'importe quoi, le public en a ras le bol aujourd'hui. Ils se retrouvent avec trois cents CDs chez eux dont finalement ils n'écoutent que deux titres, voire qu'ils n'écoutent plus. Pour moi, le débat sur le prix du CD n'a pas lieu d'être ; je crois que les gens sont prêts à payer quinze euros pour un album des Beatles qu'ils écouteront pendant vingt ans. Par contre, quinze euros pour un CD que tu vas écouter deux fois, sur lequel il n'y a que deux bons titres, et qui va ensuite prendre la poussière sur tes étagères, je comprends que ça soit difficile à avaler et que le consommateur préfère donc les télécharger gratuitement sur Internet. Le pire réside certainement dans l'attitude des maisons de disques qui n'ont absolument aucun sens de l'autocritique ; elles se réfugient derrière la piraterie et Internet au lieu de reconnaître leurs torts et leur complète méconnaissance du public en 2003. C'est tout de même la première fois à ma connaissance qu'une industrie culpabilise ou incrimine ses clients. Et je ne comprends pas plus son attitude qui consiste à dire que le CD est un format mort, tout comme il y a quinze ans, elle disait que le vinyle était un format mort ; l'industrie du disque passe son temps à scier la branche sur laquelle elle est assise. Donc je ne me reconnais absolument pas dans ce discours là, mais un label indépendant de la taille de F Communications n'a aucune influence sur les politiques de prix appliquées, le choix des nouveaux supports... Ce sont des décisions qui sont prises par des grands groupes comme Universal ou Sony, et ce sont donc ces mêmes groupes qui décident de l'attitude générale par rapport à Internet. Très tôt, nous nous sommes penchés sur la question du téléchargement, mais quand aucune économie ne se développe autour, parce que bloquée par les majors, et que tu te retrouves confronté au problème de numériser tout le catalogue du label, ce qui représente un investissement conséquent, tu es obligé d'attendre que les formats se stabilisent. Sur des points de cette envergure, les grands groupes sont les seuls décideurs ; les labels indépendants ne peuvent rien dire. Face aux trois années de crise qui nous attendent, la seule solution pour nous, c'est de réduire la voilure, de laisser passer la tempête, en espérant de pouvoir passer au travers. Et quand j'entends les pertes annoncées par des multinationales comme BMG ou Universal, ça me fait froid dans le dos, mais je pense que nous avons moins de risques de sombrer. Je ne suis pas sûr d'avoir parfaitement répondu à ta question, mais mon analyse est très différente de celle que l'on entend, moins pessimiste, même si vivre cette situation au quotidien est un cauchemar supplémentaire. Aujourd'hui, la gestion d'un label est devenue un enfer : dès que tu essaies d'être qualitatif ou de produire des artistes sur le long terme, tu te heurtes à des distributeurs tétanisés par la situation du marché ; ils préfèrent vendre du DVD ou veulent nous faire baisser nos prix de moitié... C'est très dur à vivre, mais cette crise aura finalement du bon puisqu'elle va assainir le circuit et obliger les acteurs de cette industrie à se remettre en cause.

Elle va agir comme un filtre.

Exactement. À mon avis, tous les modèles qui existent aujourd'hui n'existeront plus dans trois ou cinq ans. Mais le business de la musique se porte très bien : les concerts sont pleins, les festivals sont pleins... Reste à savoir si de nos jours, le public a toujours envie d'écouter soixante minutes de musique devant une chaîne hi-fi. Certaines personnes apprécient toujours ce plaisir, mais je comprends que ça puisse ennuyer un gamin de quatorze ans, parce que son mode de vie est complètement différent. Or l'industrie du disque n'arrive pas à intégrer ce paramètre : il existe autant de modes de consommations de la musique qu'il existe de consommateurs, c'est-à-dire qu'un gamin élevé à Clermont-Ferrand ne va pas consommer de la musique comme un gamin qui vit à New York, et leurs différences seront d'autant plus accentuées selon qu'ils écoutent du rock, du rap, de la pop... Bref, c'était une très longue réponse à ta question.

En résumé, F Com va rester dans l'expectative, sans prendre de virages ou de mesures particulières pour s'adapter à la crise.

Nous n'allons pas rester inactifs pour autant ; nous restons ouverts et vigilants sur un tas de sujets comme la question du vinyle : avec l'arrivée de Final Scratch et des platines CD, on est en droit de se demander si nous continuerons à presser des vinyles dans deux ans. De la même manière, le système des promo copies destinée aux clubs est-il toujours efficace quand tu constates que les DJ jouent souvent leurs morceaux en CD ? Dernièrement, nous avons décidé de réduire considérablement les quantités de promo copies, de même que nous débattons tous les jours avec les artistes pour diminuer les budgets de production des albums afin d'anticiper une baisse éventuelle du prix de vente ; aux Etats-Unis, Universal vient de baisser son prix de vente de 30%, et si le même phénomène arrive en France dans les six prochains mois, toutes les maisons de disques vont devoir se serrer la ceinture puisque leurs rentrées financières vont également baisser de 30%. De ce fait, nous ne pourrons plus allouer les mêmes budgets de production, ni supporter les mêmes coûts marketing. Nous avons su anticiper d'autres points comme l'organisation des concerts, que nous prenons désormais en charge, ou l'ouverture du FcomShop, donc nous avons quelques atouts dans notre jeu qui devraient nous permettre de souffrir un peu moins que les autres. Nous sommes une petite structure, avec une image très forte et des artistes qui arrivent dans une période de maturité ; l'optimisme est de rigueur, notamment en ce qui concerne Internet car nous avons été contacté par iTunes cet été et je pense qu'iTunes est probablement la meilleure initiative de ces trois dernières années dans l'industrie du disque. Au départ, ils n'étaient pas intéressés pour traiter directement avec les labels indépendants, mais il semblerait qu'ils aient changé leur politique. Et même si pour l'instant, ça ne concerne que le marché américain, je suis ravi de réactiver ce que nous avions initié avec Audiosoft en 1998. Enfin, nous continuons à expérimenter des alternatives au business du disque, comme le projet d'espace sonore développé au Hi hôtel à Nice...

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