Rentrée 2003
Crise du marché du disque
Prévisions 2004
Sancho : Depuis la naissance
du label F Communications en 1994, vous avez toujours eu cette
réputation de fonctionner à l'émotion dans le choix
des morceaux que vous signez. Est-ce qu'aujourd'hui, en 2003, vous êtes
obligés de faire des concessions par rapport à ça
?
Eric Morand : C'est-à-dire
?
Prenons un exemple : admettons que
parmi les maquettes qui arrivent ici, tu tombes sur un morceau que tu
vas trouver très beau, très riche en émotions,
mais qui ne va pas te sembler adapté au marché. Est-ce
que tu restes toujours en accord avec la philosophie des débuts,
à savoir "on aime, on le sort", ou est-ce qu'aujourd'hui
tu es contraint de t'adapter dans une certaine mesure aux contraintes
du marché ?
Je pense que si nous étions dans
une politique d'adaptation, comme tu dis, nous n'aurions jamais sorti
le maxi de Del Dongo, qui est loin d'être commercial. Ne serait-ce
que par son format de douze minutes qui impose une écoute dans
son intégralité pour comprendre le message de l'artiste...
Mais le maxi de Del Dongo n'est pas
une sortie majeure, avec l'impact économique qu'il peut y avoir
derrière.
Non, mais signer un artiste et négocier
un contrat uniquement pour un 12'', ça revient à dire
qu'on aimait vraiment le morceau et qu'en vendre 500 ou 5000 exemplaires
n'avait pas beaucoup d'importance pour nous. En revanche, c'est vrai
qu'avec l'album d'Alexkid... Je ne suis pas influencé par les
contraintes économiques, mais j'ai besoin de comprendre ce qu'un
disque peut apporter aujourd'hui à la musique électronique
avant de le signer sur F Com. Ressortir la même formule
qu'un disque sorti trois ans avant, ça ne m'intéresse
pas.
Même si tu aimes le titre ?
En règle générale,
pour que j'aime un morceau, il faut qu'il me surprenne ou alors qu'il
soit extrêmement beau. Si c'est le cas, on le sort, sans vraiment
se préoccuper des contraintes économiques extérieures.
Je ne pense pas que Vista Le Vie, le dernier artiste en date signé
sur F Com et dont le premier maxi sort en octobre, soit très
commercial ; il s'agit d'un style musical inédit sur F Com,
et nous avons fonctionné sur un coup de cur pour lui...
Après, ça passe ou
ça passe pas...
Oui, mais F Communications a
toujours fonctionné de cette façon, et pour répondre
plus directement à ta question, nous n'avons pas lutté
pendant neuf ans pour se dire aujourd'hui qu'on ne sort plus la musique
qu'on aime mais celle qui vend...
Non, mais sans aller jusqu'à
l'extrême, tu peux quand même prendre en compte les aspects
économiques dans ta politique de sorties.
Mon travail consiste davantage à
tout mettre en place pour que l'idée d'un l'artiste et l'émotion
que l'on ressent à l'écoute de son travail deviennent
des succès économiques. Notre attitude n'a jamais été
de signer un artiste parce qu'il va vendre...
Même dans le contexte actuel
du marché du disque ?
Oui. Et si un jour, nos goûts
ne correspondent plus avec ceux du public et nos ventes s'effondrent,
nous arrêterons. J'irai travailler dans une autre maison de disques
et je travaillerai effectivement sur des productions qui ne me plairont
pas forcément mais qui vendront. Tant qu'il s'agit de notre label,
nous sommes libres d'agir comme bon nous semble, et si tout doit s'arrêter,
au moins, nous n'aurons pas de regrets ; nous aurons été
intègres jusqu'au bout et nous ne sommes pas prêts de changer
sur ce point.
C'est tout à votre honneur.
Merci. Je ne sais pas si c'est le bon
choix, mais je suis convaincu qu'aujourd'hui, on ne vend pas plus de
disques dans une optique dite commerciale. Les productions d'artistes
comme Radiohead, Massive Attack ou Asian Dub Foundation ne sont pas
vraiment commerciales, et pourtant, elles se vendent bien ; ces artistes
sont parvenus à construire leur public sans faire aucune concession,
mais ça leur a pris du temps. De la même façon,
des labels comme Ninja Tune ou Warp ne sont pas plus commerciaux
qu'ils ne l'étaient avant l'an 2000, mais ils ont trouvé
leur public, car il existe un public pour une musique de qualité.
Nous suivons la même démarche, sans aucun compromis commercial.
Brièvement, le label survit-il
bien à la crise du marché du disque ?
Le label souffre, comme tous les autres.
Il souffre également parce que 2002/2003 aura été
une année de transition, tout comme l'année 1998/1999.
Peu de sorties, qui ne sont pas simples de surcroît : l'album
de Scan X, celui de Jay Alansky avec un changement de nom puisque les
deux précédents étaient signés A Reminiscent
Drive... Mais jusqu'à présent, nous avons toujours très
bien supporté ces creux grâce à notre fond de catalogue
qui fonctionne très bien. Aujourd'hui, du fait de la crise, notre
fond de catalogue est en chute et nous en souffrons depuis neuf mois.
C'est une période maigre pour toutes les maisons de disques et
il n'y a aucune raison pour que F Communications soit épargné.
Mais nous avons un beau planning de sorties pour 2004, avec le deuxième
album d'Avril notamment, et j'espère sincèrement que ce
sera une bonne année. Cette alternance de périodes creuses
et de périodes fastes fait partie de la vie d'un label, mais
c'est vrai que si nous essuyons trois années down consécutives,
le label ne survivra pas ; le but est donc de se battre pour survivre.
Concernant la crise qui secoue l'industrie
du disque à l'échelle mondiale, je lisais la semaine dernière
un dossier dans la presse...
Tu veux parler de l'article dans Libération,
c'est ça ?
Oui. Et dans cet article, ils émettaient
cinq hypothèses susceptibles d'expliquer la crise : 1. La séparation
entre l'industrie du disque et celle du support due à l'arrivée
du format MP3 - 2. Le téléchargement sur Internet et la
copie sur CD - 3. Le prix élevé des disques, dû
essentiellement à l'augmentation considérable des frais
marketing dans les coût de production - 4. L'absence d'un courant
musical porteur - 5. La dispersion du budget des consommateurs avec
le DVD, les jeux vidéos, les téléphones portables,
etc... Je ne vais pas te demander d'en choisir une, mais je voudrais
savoir si cette nouvelle donne dans la façon dont le consommateur
appréhende la musique a entraîné une nouvelle stratégie
pour 2004 concernant F Communications.
Je vais être très prétentieux,
mais je pense que nous avions anticipé cette dispersion du budget
des consommateur dès la naissance du label. Que l'industrie du
disque n'ait pas intégré avant 2003 que la somme allouée
par les consommateurs à l'achat de disques allait diminuer, ça
me fait froid dans le dos. Depuis vingt ans, ne serait-ce qu'avec le
développement des jeux vidéos et l'évolution du
mode de consommation des jeunes, il était évident qu'à
un moment, ils allaient avoir moins d'argent pour acheter des disques.
Et nous avions un peu anticipé cette dématérialisation
de la musique ; si le label s'appelle F Communications et pas
F Records, c'est pour une bonne raison. Il ne faut pas se méprendre
non plus : d'après moi, le business de la musique va très
bien, les gens n'ont jamais écouté autant de musique.
Par contre, le business du disque, et j'irais même plus loin en
disant le business du mauvais disque, est dans une situation très
délicate aujourd'hui. Le business du bon disque va relativement
bien, c'est-à-dire qu'il y a toujours de très bons disques
qui se vendent très bien : qu'il s'agisse de Gotan Project, St
Germain, Carla Bruni, Blur, Massive Attack ou d'autres encore, ces artistes
ont trouvé leur public et vendent des quantités impressionnantes
de disques sans avoir des budgets marketing colossaux, donc simplement
par le bouche-à-oreille, or ce phénomène a toujours
existé. Il faut donc faire très attention aux articles
pessimistes qui sortent dans la presse. En revanche, depuis quatre ans,
je suis dans une colère noire contre l'ensemble de l'industrie
du disque parce que je pense qu'elle a complètement raté
le virage d'Internet et des nouveaux formats ; aujourd'hui, ils essaient
de nous faire croire que le DVD et le SACD sont les nouveaux formats,
mais je n'y crois pas un seul instant. Je pense que le seul nouveau
format existant à l'heure actuelle réside dans le téléchargement
et surtout dans la dématérialisation de la musique ; grâce
à cette technologie, qui, je te l'accorde, doit encore évoluer
pour être parfaitement au point, le mode de consommation de la
musique va évoluer. L'industrie du disque toute entière
a complètement raté ce virage, simplement parce que des
multinationales ont compris qu'elles n'avaient pas le contrôle
de ce format et ont donc décidé de tout bloquer jusqu'à
ce qu'elles puissent s'en emparer. Mais entre temps, les gamins se sont
plongés dedans, le phénomène a explosé,
et les maisons de disques se sont complètement plantées.
Il faut aussi replacer les chiffres que l'on nous donne dans leur contexte
: lorsqu'on regarde l'évolution du marché sur les trois
dernières années, on constate une chute de 10%, mais il
faut quand même rappeler que depuis 1988, les mêmes chiffres
montrent une progression constante qui se situe entre +15 et +20% ;
en d'autres termes, depuis 1988, l'industrie du disque s'est dopée
grâce entre autres à l'arrivée du CD, de la pub
TV, des compilations, liées d'ailleurs à l'arrivée
de la pub TV, et depuis quelques années, à la musique
Reality TV. Bref, depuis quinze ans, l'industrie du disque est
sous stéroïdes et sous anabolisants pour prendre des muscles,
or aujourd'hui, elle a la gueule de bois, ses muscles se tassent un
peu, son corps ne supporte plus... Et ce dopage des ventes s'est fait
au détriment d'une politique artistique qui a été
complètement mise de côté.
Je suis d'accord avec toi, mais tout
le monde est touché, même les labels et les artistes talentueux,
or ça ne concorde pas avec ton raisonnement.
Si, car à force d'être
gavé pendant quinze ans avec tout et n'importe quoi, le public
en a ras le bol aujourd'hui. Ils se retrouvent avec trois cents CDs
chez eux dont finalement ils n'écoutent que deux titres, voire
qu'ils n'écoutent plus. Pour moi, le débat sur le prix
du CD n'a pas lieu d'être ; je crois que les gens sont prêts
à payer quinze euros pour un album des Beatles qu'ils écouteront
pendant vingt ans. Par contre, quinze euros pour un CD que tu vas écouter
deux fois, sur lequel il n'y a que deux bons titres, et qui va ensuite
prendre la poussière sur tes étagères, je comprends
que ça soit difficile à avaler et que le consommateur
préfère donc les télécharger gratuitement
sur Internet. Le pire réside certainement dans l'attitude des
maisons de disques qui n'ont absolument aucun sens de l'autocritique
; elles se réfugient derrière la piraterie et Internet
au lieu de reconnaître leurs torts et leur complète méconnaissance
du public en 2003. C'est tout de même la première fois
à ma connaissance qu'une industrie culpabilise ou incrimine ses
clients. Et je ne comprends pas plus son attitude qui consiste à
dire que le CD est un format mort, tout comme il y a quinze ans, elle
disait que le vinyle était un format mort ; l'industrie du disque
passe son temps à scier la branche sur laquelle elle est assise.
Donc je ne me reconnais absolument pas dans ce discours là, mais
un label indépendant de la taille de F Communications
n'a aucune influence sur les politiques de prix appliquées, le
choix des nouveaux supports... Ce sont des décisions qui sont
prises par des grands groupes comme Universal ou Sony,
et ce sont donc ces mêmes groupes qui décident de l'attitude
générale par rapport à Internet. Très tôt,
nous nous sommes penchés sur la question du téléchargement,
mais quand aucune économie ne se développe autour, parce
que bloquée par les majors, et que tu te retrouves confronté
au problème de numériser tout le catalogue du label, ce
qui représente un investissement conséquent, tu es obligé
d'attendre que les formats se stabilisent. Sur des points de cette envergure,
les grands groupes sont les seuls décideurs ; les labels indépendants
ne peuvent rien dire. Face aux trois années de crise qui nous
attendent, la seule solution pour nous, c'est de réduire la voilure,
de laisser passer la tempête, en espérant de pouvoir passer
au travers. Et quand j'entends les pertes annoncées par des multinationales
comme BMG ou Universal, ça me fait froid dans le
dos, mais je pense que nous avons moins de risques de sombrer. Je ne
suis pas sûr d'avoir parfaitement répondu à ta question,
mais mon analyse est très différente de celle que l'on
entend, moins pessimiste, même si vivre cette situation au quotidien
est un cauchemar supplémentaire. Aujourd'hui, la gestion d'un
label est devenue un enfer : dès que tu essaies d'être
qualitatif ou de produire des artistes sur le long terme, tu te heurtes
à des distributeurs tétanisés par la situation
du marché ; ils préfèrent vendre du DVD ou veulent
nous faire baisser nos prix de moitié... C'est très dur
à vivre, mais cette crise aura finalement du bon puisqu'elle
va assainir le circuit et obliger les acteurs de cette industrie à
se remettre en cause.
Elle va agir comme un filtre.
Exactement. À mon avis, tous
les modèles qui existent aujourd'hui n'existeront plus dans trois
ou cinq ans. Mais le business de la musique se porte très bien
: les concerts sont pleins, les festivals sont pleins... Reste à
savoir si de nos jours, le public a toujours envie d'écouter
soixante minutes de musique devant une chaîne hi-fi. Certaines
personnes apprécient toujours ce plaisir, mais je comprends que
ça puisse ennuyer un gamin de quatorze ans, parce que son mode
de vie est complètement différent. Or l'industrie du disque
n'arrive pas à intégrer ce paramètre : il existe
autant de modes de consommations de la musique qu'il existe de consommateurs,
c'est-à-dire qu'un gamin élevé à Clermont-Ferrand
ne va pas consommer de la musique comme un gamin qui vit à New
York, et leurs différences seront d'autant plus accentuées
selon qu'ils écoutent du rock, du rap, de la pop... Bref, c'était
une très longue réponse à ta question.
En résumé, F Com
va rester dans l'expectative, sans prendre de virages ou de mesures
particulières pour s'adapter à la crise.
Nous n'allons pas rester inactifs pour
autant ; nous restons ouverts et vigilants sur un tas de sujets comme
la question du vinyle : avec l'arrivée de Final Scratch
et des platines CD, on est en droit de se demander si nous continuerons
à presser des vinyles dans deux ans. De la même manière,
le système des promo copies destinée aux clubs
est-il toujours efficace quand tu constates que les DJ jouent souvent
leurs morceaux en CD ? Dernièrement, nous avons décidé
de réduire considérablement les quantités de promo
copies, de même que nous débattons tous les jours avec
les artistes pour diminuer les budgets de production des albums afin
d'anticiper une baisse éventuelle du prix de vente ; aux Etats-Unis,
Universal vient de baisser son prix de vente de 30%, et si le
même phénomène arrive en France dans les six prochains
mois, toutes les maisons de disques vont devoir se serrer la ceinture
puisque leurs rentrées financières vont également
baisser de 30%. De ce fait, nous ne pourrons plus allouer les mêmes
budgets de production, ni supporter les mêmes coûts marketing.
Nous avons su anticiper d'autres points comme l'organisation des concerts,
que nous prenons désormais en charge, ou l'ouverture du FcomShop,
donc nous avons quelques atouts dans notre jeu qui devraient nous permettre
de souffrir un peu moins que les autres. Nous sommes une petite structure,
avec une image très forte et des artistes qui arrivent dans une
période de maturité ; l'optimisme est de rigueur, notamment
en ce qui concerne Internet car nous avons été contacté
par iTunes cet été et je pense qu'iTunes
est probablement la meilleure initiative de ces trois dernières
années dans l'industrie du disque. Au départ, ils n'étaient
pas intéressés pour traiter directement avec les labels
indépendants, mais il semblerait qu'ils aient changé leur
politique. Et même si pour l'instant, ça ne concerne que
le marché américain, je suis ravi de réactiver
ce que nous avions initié avec Audiosoft en 1998. Enfin,
nous continuons à expérimenter des alternatives au business
du disque, comme le projet d'espace sonore développé au
Hi hôtel à Nice...
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