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Photo Eric Morand

 

Interview 003

{Eric Morand}{12/09/2003}
{Paris}

Quand Stéphane nous a proposé spontanément une interview avec Eric Morand, le directeur artistique du label, nous n'avons pas hésité une seule seconde tant un simple coup d'œil sur son agenda suffit à vous faire comprendre qu'il s'agit d'un homme occupé ; n'allez pas croire pour autant qu'il soit inaccessible. Si les années commencent à peser sur son jugement, il n'en reste pas moins quelqu'un de très ouvert, qui s'est prêté au jeu de nos questions/réponses pendant près d'une heure.

Les temps forts de la rentrée, la situation du label par rapport à la crise du marché du disque, les prévisions de sorties pour 2004... Tout se trouve dans ces trois pages, available for free, alors régalez-vous !


– Rentrée 2003 – Crise du marché du disque Prévisions 2004

Sancho : Tout d'abord, est-ce que tu connais le fado ?

Eric Morand : De nom, je sais ce que c'est. J'en ai écouté une fois dans un taxi parisien avec un chauffeur portugais ; il m'avait fait peur d'ailleurs car il avait davantage l'esprit dans son autoradio qu'à surveiller ce qui se passait devant nous sur le boulevard périphérique. Donc, je connais un peu Amalia Rodrigues...

Mais tu n'en as pas écouté beaucoup ?

Non, mais je sais que c'est très beau.

Alors, je t'ai apporté un double CD de Madredeus...

Cool...

Je n'ai pas de scrupules à t'en avoir fait une copie parce qu'il s'agit d'un live disponible uniquement en import italien au prix de trente-cinq euros.

Je crois que Laurent est fan de Madredeus aussi. Je me souviens que tu m'en avais parlé, mais je crois que quelqu'un d'autre m'en avait parlé également...

En tout cas, je t'encourage à l'écouter et à découvrir d'autres albums de Madredeus si tu aimes celui-ci.

D'accord.

Je te propose de mettre le premier CD en arrière-plan musical pour l'interview.

Alright. (Il met le CD dans sa platine)

Comme ça, tu en auras un premier aperçu. Attention avec le volume : c'est un live donc ça commence tout doucement. (Le CD démarre) Dans un premier temps, j'aimerais que l'on parle de la rentrée du label.

OK.

Une rentrée chargée.

Oui.

La première étape de votre rentrée, c'est Mint, l'album d'Alexkid, et je voudrais donc savoir un peu ce que tu penses de cet album.

C'est un album très important car c'est le premier de la série des deuxièmes albums d'artistes de la nouvelle génération F Com (Llorca, Ready Made, etc...) et à ce titre, il est très intéressant. Pour un artiste, le premier album est toujours un aboutissement ; la plupart du temps, il en retire beaucoup, et quand il se retrouve en studio pour le deuxième album, de nouveaux mécanismes se déclenchent. En général, le deuxième album est l'album de la maturité, tandis que le premier album s'illustre davantage comme un rêve... Avec Mint, je suis très fier du résultat. Je trouvais que Bienvenida était un très bon album mais qu'il avait des faiblesses, notamment au niveau mélodique ; de très belles atmosphères avec toutefois un léger manque dans la composition. Alexis et moi nous sommes beaucoup battus sur ce point, mais le résultat sur Mint est extrêmement fort ; il y a un vrai travail de composition, tant sur les morceaux vocaux qu'instrumentaux. Le son est très personnel...

Il est vraiment dfférent de celui du premier album.

Exactement. On sent une réelle signature dans la réalisation. J'aime également la diversité de cet album.

Est-ce que tu as dû pousser Alexis pour obtenir ce résultat ?

Énormément. Nous avons d'ailleurs frôlé la rupture, mais c'est mon rôle en tant que directeur artistique du label. Dans le contexte actuel, si l'on veut intéresser le public, il faut sortir des albums originaux et de très haute qualité. La critique que l'on peut éventuellement émettre au sujet de Mint et que certaines personnes ont d'ailleurs émise à la première écoute, c'est de lui reprocher de partir dans toutes les directions. Certes, il est moins monolithique que Bienvenida, qui était dans une tonalité générale trip-hop lent avec quelques titres plus rythmiques. Mint comporte aussi bien des morceaux jazz que des morceaux funk, des morceaux quasiment R'nB, des morceaux techno destinés aux dancefloors... Aujourd'hui, je ne crois plus aux albums monolithiques où pendant soixante minutes, le son reste le même, les ambiances se ressemblent, la production n'évolue pas. De nos jours, le public construit son oreille par le zapping, les compilations... On peut ne pas être d'accord sur le plan artistique, mais cette tendance apporte du mouvement, une sensation de vie très intéressante ; tu n'as pas le temps de t'ennuyer. Et le public boude désormais les albums où tu as compris le message de l'artiste après seulement trois ou quatre morceaux. D'ailleurs, les dernières sorties du label, que ce soit l'album de Jay Alansky ou celui d'Avril, partagent ce point commun, cette diversité...

Et tu n'as pas peur que les artistes perdent en cohérence ?

Non, parce qu'il reste une signature dans la production de chacun de ces albums, même si leurs ambiances sont très variées, un peu comme des montagnes russes. Ce sont des albums vivants, non linéaires, et c'est vrai que c'est un point sur lequel je dois me battre avec les artistes, de façon à obtenir un résultat qui soit vivant mais non dénué de logique ; que l'ensemble soit fluide, sans cassures ni ruptures... Je trouve donc que Mint est très intéressant de ce point de vue. Par ailleurs, c'est une des premières fois où nous sortons un album en même temps que nous démarrons la tournée. La plupart du temps, il se passait trois ou quatre mois entre la date de sortie de l'album et le moment où une tournée commençait à s'organiser.

Sur Mint, tout avait été prévu ?

Oui, parce que très tôt, j'ai pu convaincre Alexis de préparer le live. Pendant qu'il travaillait sur l'album, nous avons travaillé sur l'organisation de la tournée, et donc la structure du live était prête en même temps que l'album. C'est très important aujourd'hui d'arriver avec tout en même temps et non pas une tournée qui démarre un an après la sortie de l'album.

Il a déjà testé le live ?

Non. La première aura lieu aux Nuits Botaniques, à Bruxelles, puis il passe le 23 septembre au Nouveau Casino, à Paris, et le 26 septembre à l'Ososphère, à Strasbourg. Je crois qu'en tout, il y a déjà une vingtaine de dates prévues.

Et pourquoi l'avoir programmé en parallèle avec Jay Alansky ?

Au Nouveau Casino ?

Oui.

Il n'y a pas de raison particulière, si ce n'est peut-être que c'est toujours mieux d'avoir deux artistes différents programmés dans la même soirée pour remplir une salle...

Jay Alansky a-t-il déjà expérimenté son live ?

Oui, il a fait quelques dates au printemps, notamment au Printemps de Bourges... Il a joué un soir au China Club, à Paris, et il a participé à un festival en Espagne... Je crois qu'il a déjà fait une petite dizaine de dates depuis le début de l'année.

Et qu'est-ce que tu penses de son live ?

C'est particulier. Je trouve très intéressant le fait que l'on puisse découvrir Jay sous un autre angle. Son live, même s'il est un peu rock, reste assez difficile à définir...

Tu n'as pas peur qu'il passe pour la première partie d'Alexkid ?

Non, parce que ce concert au Nouveau Casino est vraiment présenté comme un 50/50, et ce n'est pas la première fois qu'on organise ce style de doublé.

Peut-être, mais les personnes qui viennent voir Alexkid vont probablement s'attendre à quelque chose d'assez pêchu et plutôt funk.

Oui.

Or Jay Alansky, c'est lent et plutôt rock, donc ça risque de les déconcerter...

Effectivement, mais je trouve quand même que cette programmation reste intéressante. Concevoir une affiche où tout est dans la même tonalité, je ne trouve pas ça nécessairement constructif. D'ailleurs, quand Frédéric Galliano est passé à La Cigale, c'est High Tone qui jouait juste avant, or sans être totalement opposés, leurs univers respectifs ne sont pas les mêmes. J'aime bien ces conflits au niveau de l'image... Je suis en train de réfléchir parce que je sais qu'on l'a déjà fait plusieurs fois, de mélanger deux ou trois groupes...

Tu n'as pas peur que le public ne suive pas ?

Tu sais, il faut prendre des risques parfois. Si le public ne suit pas, tant pis, nous aurons quand même essayé.

Deuxième temps fort de la rentrée, c'est l'actualité de Laurent Garnier, avec le coffret Excess Luggage, le livre Electrochoc et la bande originale qu'il a composée avec Scan X pour un film d'animation qui devrait sortir d'ici la fin de l'année. As-tu déjà lu ou écouté certaines de ces trois sorties ?

Oui. Je connais bien le coffret puisque j'ai commencé à travailler dessus l'année dernière, j'ai déjà lu le livre plusieurs fois, par contre, je n'ai pas encore écouté la bande originale du film d'animation. Je n'ai pas vraiment eu d'implication dans celle-ci ; Laurent et Stéphane ont travaillé ça dans leur coin. Et je sais qu'il y a d'autres intervenants sur cette bande originale, donc je n'ai pas encore eu l'occasion de l'écouter

C'est une volonté de tout sortir dans un laps de temps aussi court ?

En ce qui concerne la bande originale, je ne connais pas exactement sa date de sortie. D'ailleurs, la date du sortie du film d'animation n'est pas encore fixée ; il sort d'abord en Suisse, puis dans d'autres territoires... Les producteurs doivent être actuellement en négociation avec plusieurs maisons de disques pour savoir sur quel label va sortir cette bande originale...

Et tu ne souhaites pas la sortir sur F Com ?

Non. De plus en plus , nous voulons nous concentrer uniquement sur le développement des artistes du label, sans nous disperser. Concernant Excess Luggage et le livre Electrochoc, nous avions planifié des sorties rapprochées, mais pas en l'espace d'un mois ; initialement, Excess Luggage devait sortir cet été, mais nous avons rencontré tellement de difficultés pour sortir ces mixes que les deux sorties se retrouvent finalement au même moment.

Ce qui tombe plutôt bien, puisque je pense qu'un certain public va acheter le livre, chercher à en savoir plus après l'avoir lu, et donc se rabattre sur Excess Luggage qui sera disponible et visible au même moment...

Oui, c'est vrai. Pourtant, je voulais initialement sortir le coffret en juillet, pendant une période de creux, mais certaines négociations ont traîné. Sortir aujourd'hui un mix en CD est un projet qui se révèle extrêmement lourd et dur : dans un marché en crise où tout s'oriente vers le bas de gamme et les prix bas, sortir un objet de prestige est loin d'être évident. Il nous a fallu définir exactement son prix, son contenu, son aspect, etc... Quant à la négociation des droits, on travaille dessus depuis le début de l'année...

Tu parles de la négociation des droits de tous les morceaux qui figurent sur les mixes ?

Oui. Il y a environ quatre-vingts morceaux dans ce coffret, or le contexte de négociation est très différent de celui d'une compilation classique : pour une compilation, tu vas d'abord sélectionner une centaine de titres dont tu souhaites obtenir les droits et tu vas ensuite établir le tracklisting à partir des quatre-vingts titres dont tu auras obtenu les autorisations. Mais sur Excess Luggage, les mixes étaient déjà réalisés et nous ne pouvions donc rien changer. De plus, différents styles musicaux étaient représentés, avec de vieux morceaux comme des morceaux récents... Un vrai cauchemar dans lequel je ne plongerais plus aujourd'hui. Sérieusement. Je suis content d'y être arrivé, même si parfois, nous avons dû monter jusqu'aux artistes ou aux présidents de multinationales pour obtenir les autorisations... Un véritable enfer, mais le coffret existe et je le trouve très bien.

Quel CD préfères-tu sur les cinq qui sont disponibles ?

C'est très difficile de te donner une réponse...

Alors lequel écouterais-tu aujourd'hui ?

Aujourd'hui, en fin de semaine, j'écouterais probablement le PBB. Mais j'aime aussi le Sonar et le BBC, même si je les ai beaucoup entendus. Comme je les connais depuis longtemps, j'aurais peut-être plus tendance à écouter des nouvelles productions de Laurent aujourd'hui.

J'ai noté un troisième point concernant cette rentrée : le retour timide de Laurent Collat, Elegia, qui sort un deuxième maxi intitulé So Far. Est-ce l'annonce d'un album pour 2004 ?

Je sais qu'il travaille dessus, mais Laurent Collat avance à un rythme assez calme et doux, notamment parce qu'il effectue tout un travail de réalisation pour d'autres artistes et qu'il dispose donc de peu de temps pour travailler sur ses propres morceaux. Nous essayons de lui construire un public ; la leçon tirée de Sounds Within, mais qui reste valable pour d'autres artistes sur F Com, c'est de ne pas succomber au réflexe du premier album. Depuis quatre ans, le premier album n'est plus un cap à franchir à tout prix ; certains albums rencontrent leur public alors que d'autres n'y parviennent pas, soit parce qu'ils n'étaient pas à la hauteur, soit parce qu'ils n'ont pas été compris, soit parce que le public n'était pas assez construit, donc nous freinons beaucoup plus aujourd'hui avant de nous lancer sur un album. Je crois personnellement que le maxi et le EP ont encore beaucoup d'atouts à jouer même si leur distribution s'avère assez compliquée. Si tu veux un exemple, The Youngsters voulaient partir assez rapidement sur un nouvel album, mais d'un commun accord, nous avons décidé de prendre notre temps, de sortir quelques maxis, et ce schéma fonctionne très bien au final. Pour Elegia, c'est pareil : au lieu de partir à l'aveugle sur un album, nous avons décidé de sortir des maxis, de construire un public, de prendre le temps pour qu'il affine sa musique. Si l'opportunité d'aller plus loin se présente et qu'il dispose de suffisamment de titres pour sortir un bon album, alors on sortira un album. Mais je ne veux pas du schéma de sortie d'un album tous les deux ans ; à mon sens c'est davantage un fonctionnement de major auquel je n'adhère pas et les artistes le comprennent assez bien. La même question s'est d'ailleurs posée avec Jori...

Peut-être que les artistes doivent découvrir d'eux-mêmes que ce n'est pas un schéma de sortie obligatoire ?

Oui, mais comme ils sont conscients de la situation du marché, des réactions du public, nous tombons d'accord assez rapidement. Pour en revenir à Elegia, je ne peux pas te dire dès à présent s'il y aura un album en 2004.

OK. Concernant le maxi So Far, je crois savoir que tu adores le mix original tandis que Laurent Garnier ne l'apprécie pas du tout et lui préfère de loin l'autre face. D'où ma question : est-ce qu'aujourd'hui, vous choisissez toujours ensemble les morceaux qui sont signés sur F Com ?

Oui.

J'imagine que vous avez parfois des divergences...

On en a toujours eues...

Et comment ça se passe dans ce cas ?

Tu sais, parfois, on peut avoir un moment... Nous connaissons nos goûts respectifs, donc si l'un de nous partait dans un truc de mauvais goût, je pense qu'on pourrait régler le problème entre nous, mais ça n'a jamais été le cas. Effectivement, nous avons parfois des petites divergences, car je suis légèrement plus pop que Laurent. Déjà, en 1993, quand j'ai sorti The Meltdown de Lunatic Asylum sur Fnac Music Dance Division, Laurent ne supportait pas ce morceau ; pendant très longtemps, il n'a joué que la face B du maxi. Or un jour, je ne sais pas pourquoi, il a joué la face A, et quand il a vu la réaction du public, il m'a compris. Mais la culture de Laurent est plus rock que la mienne, qui est davantage disco/funk/soul. Bref, sur So Far, nous n'avons pas le même avis, mais ça n'est pas bien grave.

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