Quand Stéphane nous a proposé
spontanément une interview avec Eric Morand, le directeur artistique
du label, nous n'avons pas hésité une seule seconde tant
un simple coup d'il sur son agenda suffit à vous faire
comprendre qu'il s'agit d'un homme occupé ; n'allez pas croire
pour autant qu'il soit inaccessible. Si les années commencent
à peser sur son jugement, il n'en reste pas moins quelqu'un de
très ouvert, qui s'est prêté au jeu de nos questions/réponses
pendant près d'une heure.
Les temps forts de la rentrée,
la situation du label par rapport à la crise du marché
du disque, les prévisions de sorties pour 2004... Tout se
trouve dans ces trois pages, available for free, alors régalez-vous
!
Rentrée 2003
Crise du marché
du disque
Prévisions 2004
Sancho : Tout d'abord, est-ce
que tu connais le fado ?
Eric Morand : De nom, je sais
ce que c'est. J'en ai écouté une fois dans un taxi parisien
avec un chauffeur portugais ; il m'avait fait peur d'ailleurs car il
avait davantage l'esprit dans son autoradio qu'à surveiller ce
qui se passait devant nous sur le boulevard périphérique.
Donc, je connais un peu Amalia Rodrigues...
Mais tu n'en as pas écouté
beaucoup ?
Non, mais je sais que c'est très
beau.
Alors, je t'ai apporté un
double CD de Madredeus...
Cool...
Je n'ai pas de scrupules à
t'en avoir fait une copie parce qu'il s'agit d'un live disponible uniquement
en import italien au prix de trente-cinq euros.
Je crois que Laurent est fan de Madredeus
aussi. Je me souviens que tu m'en avais parlé, mais je crois
que quelqu'un d'autre m'en avait parlé également...
En tout cas, je t'encourage à
l'écouter et à découvrir d'autres albums de Madredeus
si tu aimes celui-ci.
D'accord.
Je te propose de mettre le premier
CD en arrière-plan musical pour l'interview.
Alright. (Il met le CD dans sa platine)
Comme ça, tu en auras un
premier aperçu. Attention avec le volume : c'est un live donc
ça commence tout doucement. (Le CD démarre) Dans
un premier temps, j'aimerais que l'on parle de la rentrée du
label.
OK.
Une rentrée chargée.
Oui.
La première étape de
votre rentrée, c'est Mint, l'album d'Alexkid, et je voudrais
donc savoir un peu ce que tu penses de cet album.
C'est un album très important
car c'est le premier de la série des deuxièmes albums
d'artistes de la nouvelle génération F Com (Llorca,
Ready Made, etc...) et à ce titre, il est très intéressant.
Pour un artiste, le premier album est toujours un aboutissement ; la
plupart du temps, il en retire beaucoup, et quand il se retrouve en
studio pour le deuxième album, de nouveaux mécanismes
se déclenchent. En général, le deuxième
album est l'album de la maturité, tandis que le premier album
s'illustre davantage comme un rêve... Avec Mint, je suis
très fier du résultat. Je trouvais que Bienvenida
était un très bon album mais qu'il avait des faiblesses,
notamment au niveau mélodique ; de très belles atmosphères
avec toutefois un léger manque dans la composition. Alexis et
moi nous sommes beaucoup battus sur ce point, mais le résultat
sur Mint est extrêmement fort ; il y a un vrai travail
de composition, tant sur les morceaux vocaux qu'instrumentaux. Le son
est très personnel...
Il est vraiment dfférent de
celui du premier album.
Exactement. On sent une réelle
signature dans la réalisation. J'aime également la diversité
de cet album.
Est-ce que tu as dû pousser
Alexis pour obtenir ce résultat ?
Énormément. Nous avons
d'ailleurs frôlé la rupture, mais c'est mon rôle
en tant que directeur artistique du label. Dans le contexte actuel,
si l'on veut intéresser le public, il faut sortir des albums
originaux et de très haute qualité. La critique que l'on
peut éventuellement émettre au sujet de Mint et
que certaines personnes ont d'ailleurs émise à la première
écoute, c'est de lui reprocher de partir dans toutes les directions.
Certes, il est moins monolithique que Bienvenida, qui était
dans une tonalité générale trip-hop lent avec quelques
titres plus rythmiques. Mint comporte aussi bien des morceaux
jazz que des morceaux funk, des morceaux quasiment R'nB, des
morceaux techno destinés aux dancefloors... Aujourd'hui, je ne
crois plus aux albums monolithiques où pendant soixante minutes,
le son reste le même, les ambiances se ressemblent, la production
n'évolue pas. De nos jours, le public construit son oreille par
le zapping, les compilations... On peut ne pas être d'accord
sur le plan artistique, mais cette tendance apporte du mouvement, une
sensation de vie très intéressante ; tu n'as pas le temps
de t'ennuyer. Et le public boude désormais les albums où
tu as compris le message de l'artiste après seulement trois ou
quatre morceaux. D'ailleurs, les dernières sorties du label,
que ce soit l'album de Jay Alansky ou celui d'Avril, partagent ce point
commun, cette diversité...
Et tu n'as pas peur que les artistes
perdent en cohérence ?
Non, parce qu'il reste une signature
dans la production de chacun de ces albums, même si leurs ambiances
sont très variées, un peu comme des montagnes russes.
Ce sont des albums vivants, non linéaires, et c'est vrai que
c'est un point sur lequel je dois me battre avec les artistes, de façon
à obtenir un résultat qui soit vivant mais non dénué
de logique ; que l'ensemble soit fluide, sans cassures ni ruptures...
Je trouve donc que Mint est très intéressant de
ce point de vue. Par ailleurs, c'est une des premières fois où
nous sortons un album en même temps que nous démarrons
la tournée. La plupart du temps, il se passait trois ou quatre
mois entre la date de sortie de l'album et le moment où une tournée
commençait à s'organiser.
Sur Mint, tout avait été
prévu ?
Oui, parce que très tôt,
j'ai pu convaincre Alexis de préparer le live. Pendant qu'il
travaillait sur l'album, nous avons travaillé sur l'organisation
de la tournée, et donc la structure du live était prête
en même temps que l'album. C'est très important aujourd'hui
d'arriver avec tout en même temps et non pas une tournée
qui démarre un an après la sortie de l'album.
Il a déjà testé
le live ?
Non. La première aura lieu aux
Nuits Botaniques, à Bruxelles, puis il passe le 23 septembre
au Nouveau Casino, à Paris, et le 26 septembre à l'Ososphère,
à Strasbourg. Je crois qu'en tout, il y a déjà
une vingtaine de dates prévues.
Et pourquoi l'avoir programmé
en parallèle avec Jay Alansky ?
Au Nouveau Casino ?
Oui.
Il n'y a pas de raison particulière,
si ce n'est peut-être que c'est toujours mieux d'avoir deux artistes
différents programmés dans la même soirée
pour remplir une salle...
Jay Alansky a-t-il déjà
expérimenté son live ?
Oui, il a fait quelques dates au printemps,
notamment au Printemps de Bourges... Il a joué un soir au China
Club, à Paris, et il a participé à un festival
en Espagne... Je crois qu'il a déjà fait une petite dizaine
de dates depuis le début de l'année.
Et qu'est-ce que tu penses de son
live ?
C'est particulier. Je trouve très
intéressant le fait que l'on puisse découvrir Jay sous
un autre angle. Son live, même s'il est un peu rock, reste assez
difficile à définir...
Tu n'as pas peur qu'il passe pour
la première partie d'Alexkid ?
Non, parce que ce concert au Nouveau
Casino est vraiment présenté comme un 50/50, et ce n'est
pas la première fois qu'on organise ce style de doublé.
Peut-être, mais les personnes
qui viennent voir Alexkid vont probablement s'attendre à quelque
chose d'assez pêchu et plutôt funk.
Oui.
Or Jay Alansky, c'est lent et plutôt
rock, donc ça risque de les déconcerter...
Effectivement, mais je trouve quand
même que cette programmation reste intéressante. Concevoir
une affiche où tout est dans la même tonalité, je
ne trouve pas ça nécessairement constructif. D'ailleurs,
quand Frédéric Galliano est passé à La Cigale,
c'est High Tone qui jouait juste avant, or sans être totalement
opposés, leurs univers respectifs ne sont pas les mêmes.
J'aime bien ces conflits au niveau de l'image... Je suis en train de
réfléchir parce que je sais qu'on l'a déjà
fait plusieurs fois, de mélanger deux ou trois groupes...
Tu n'as pas peur que le public ne
suive pas ?
Tu sais, il faut prendre des risques
parfois. Si le public ne suit pas, tant pis, nous aurons quand même
essayé.
Deuxième temps fort de la
rentrée, c'est l'actualité de Laurent Garnier, avec le
coffret Excess Luggage, le livre Electrochoc et la bande
originale qu'il a composée avec Scan X pour un film d'animation
qui devrait sortir d'ici la fin de l'année. As-tu déjà
lu ou écouté certaines de ces trois sorties ?
Oui. Je connais bien le coffret puisque
j'ai commencé à travailler dessus l'année dernière,
j'ai déjà lu le livre plusieurs fois, par contre, je n'ai
pas encore écouté la bande originale du film d'animation.
Je n'ai pas vraiment eu d'implication dans celle-ci ; Laurent et Stéphane
ont travaillé ça dans leur coin. Et je sais qu'il y a
d'autres intervenants sur cette bande originale, donc je n'ai pas encore
eu l'occasion de l'écouter
C'est une volonté de tout
sortir dans un laps de temps aussi court ?
En ce qui concerne la bande originale,
je ne connais pas exactement sa date de sortie. D'ailleurs, la date
du sortie du film d'animation n'est pas encore fixée ; il sort
d'abord en Suisse, puis dans d'autres territoires... Les producteurs
doivent être actuellement en négociation avec plusieurs
maisons de disques pour savoir sur quel label va sortir cette bande
originale...
Et tu ne souhaites pas la sortir
sur F Com ?
Non. De plus en plus , nous voulons
nous concentrer uniquement sur le développement des artistes
du label, sans nous disperser. Concernant Excess Luggage et le
livre Electrochoc, nous avions planifié des sorties rapprochées,
mais pas en l'espace d'un mois ; initialement, Excess Luggage
devait sortir cet été, mais nous avons rencontré
tellement de difficultés pour sortir ces mixes que les deux sorties
se retrouvent finalement au même moment.
Ce qui tombe plutôt bien, puisque
je pense qu'un certain public va acheter le livre, chercher à
en savoir plus après l'avoir lu, et donc se rabattre sur Excess
Luggage qui sera disponible et visible au même moment...
Oui, c'est vrai. Pourtant, je voulais
initialement sortir le coffret en juillet, pendant une période
de creux, mais certaines négociations ont traîné.
Sortir aujourd'hui un mix en CD est un projet qui se révèle
extrêmement lourd et dur : dans un marché en crise où
tout s'oriente vers le bas de gamme et les prix bas, sortir un objet
de prestige est loin d'être évident. Il nous a fallu définir
exactement son prix, son contenu, son aspect, etc... Quant à
la négociation des droits, on travaille dessus depuis le début
de l'année...
Tu parles de la négociation
des droits de tous les morceaux qui figurent sur les mixes ?
Oui. Il y a environ quatre-vingts morceaux
dans ce coffret, or le contexte de négociation est très
différent de celui d'une compilation classique : pour une compilation,
tu vas d'abord sélectionner une centaine de titres dont tu souhaites
obtenir les droits et tu vas ensuite établir le tracklisting
à partir des quatre-vingts titres dont tu auras obtenu les autorisations.
Mais sur Excess Luggage, les mixes étaient déjà
réalisés et nous ne pouvions donc rien changer. De plus,
différents styles musicaux étaient représentés,
avec de vieux morceaux comme des morceaux récents... Un vrai
cauchemar dans lequel je ne plongerais plus aujourd'hui. Sérieusement.
Je suis content d'y être arrivé, même si parfois,
nous avons dû monter jusqu'aux artistes ou aux présidents
de multinationales pour obtenir les autorisations... Un véritable
enfer, mais le coffret existe et je le trouve très bien.
Quel CD préfères-tu
sur les cinq qui sont disponibles ?
C'est très difficile de te donner
une réponse...
Alors lequel écouterais-tu
aujourd'hui ?
Aujourd'hui, en fin de semaine, j'écouterais
probablement le PBB. Mais j'aime aussi le Sonar et le
BBC, même si je les ai beaucoup entendus. Comme je les
connais depuis longtemps, j'aurais peut-être plus tendance à
écouter des nouvelles productions de Laurent aujourd'hui.
J'ai noté un troisième
point concernant cette rentrée : le retour timide de Laurent
Collat, Elegia, qui sort un deuxième maxi intitulé So
Far. Est-ce l'annonce d'un album pour 2004 ?
Je sais qu'il travaille dessus, mais
Laurent Collat avance à un rythme assez calme et doux, notamment
parce qu'il effectue tout un travail de réalisation pour d'autres
artistes et qu'il dispose donc de peu de temps pour travailler sur ses
propres morceaux. Nous essayons de lui construire un public ; la leçon
tirée de Sounds Within, mais qui reste valable pour d'autres
artistes sur F Com, c'est de ne pas succomber au réflexe
du premier album. Depuis quatre ans, le premier album n'est plus un
cap à franchir à tout prix ; certains albums rencontrent
leur public alors que d'autres n'y parviennent pas, soit parce qu'ils
n'étaient pas à la hauteur, soit parce qu'ils n'ont pas
été compris, soit parce que le public n'était pas
assez construit, donc nous freinons beaucoup plus aujourd'hui avant
de nous lancer sur un album. Je crois personnellement que le maxi et
le EP ont encore beaucoup d'atouts à jouer même si leur
distribution s'avère assez compliquée. Si tu veux un exemple,
The Youngsters voulaient partir assez rapidement sur un nouvel album,
mais d'un commun accord, nous avons décidé de prendre
notre temps, de sortir quelques maxis, et ce schéma fonctionne
très bien au final. Pour Elegia, c'est pareil : au lieu de partir
à l'aveugle sur un album, nous avons décidé de
sortir des maxis, de construire un public, de prendre le temps pour
qu'il affine sa musique. Si l'opportunité d'aller plus loin se
présente et qu'il dispose de suffisamment de titres pour sortir
un bon album, alors on sortira un album. Mais je ne veux pas du schéma
de sortie d'un album tous les deux ans ; à mon sens c'est davantage
un fonctionnement de major auquel je n'adhère pas et les
artistes le comprennent assez bien. La même question s'est d'ailleurs
posée avec Jori...
Peut-être que les artistes
doivent découvrir d'eux-mêmes que ce n'est pas un schéma
de sortie obligatoire ?
Oui, mais comme ils sont conscients
de la situation du marché, des réactions du public, nous
tombons d'accord assez rapidement. Pour en revenir à Elegia,
je ne peux pas te dire dès à présent s'il y aura
un album en 2004.
OK. Concernant le maxi So Far,
je crois savoir que tu adores le mix original tandis que Laurent Garnier
ne l'apprécie pas du tout et lui préfère de loin
l'autre face. D'où ma question : est-ce qu'aujourd'hui, vous
choisissez toujours ensemble les morceaux qui sont signés sur
F Com ?
Oui.
J'imagine que vous avez parfois des
divergences...
On en a toujours eues...
Et comment ça se passe dans
ce cas ?
Tu sais, parfois, on peut avoir un moment...
Nous connaissons nos goûts respectifs, donc si l'un de nous partait
dans un truc de mauvais goût, je pense qu'on pourrait régler
le problème entre nous, mais ça n'a jamais été
le cas. Effectivement, nous avons parfois des petites divergences, car
je suis légèrement plus pop que Laurent. Déjà,
en 1993, quand j'ai sorti The Meltdown de Lunatic Asylum sur
Fnac Music Dance Division, Laurent ne supportait pas ce morceau
; pendant très longtemps, il n'a joué que la face B du
maxi. Or un jour, je ne sais pas pourquoi, il a joué la face
A, et quand il a vu la réaction du public, il m'a compris. Mais
la culture de Laurent est plus rock que la mienne, qui est davantage
disco/funk/soul. Bref, sur So Far, nous n'avons pas le même
avis, mais ça n'est pas bien grave.
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