Sancho
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Sancho : Je vais de donner les noms
de trois personnes proches de toi et je voudrais que tu me parles de
chacune de ces personnes pendant trois minutes.
Llorca : D'accord.
Mais pas plus de trois minutes, parce
que si je te demande de me parler de David Duriez, je pense que tu peux
tenir une demi-heure.
Oui, mais d'un autre côté,
je n'ai pas énormément de choses à dire sur David.
On se connaît depuis douze ans maintenant et je pense qu'il a
été un déclic dans mon approche de la musique tout
comme j'ai dû être un déclic dans la sienne ; il
m'a fait connaître la musique électronique en général,
la techno, la house, etc... Pour ma part, je lui ai montré comment
faire de la musique avec un ordinateur, nous avons été
importants l'un pour l'autre dans nos parcours respectifs, sachant que
si je ne l'avais pas rencontré, je ferais certainement de la
musique aujourd'hui mais peut-être pas de la musique électronique,
et il ferait sûrement de la musique mais différemment.
Comment se fait-il alors que vous
n'ayez pas formé un duo ?
Probablement parce que nous avons chacun
des aspirations et des attentes différentes vis-à-vis
de la musique ; nous voulions partir dans des directions qui nous sont
propres. Même si nous avons des tas de goûts en commun,
même si l'on s'est suivi pendant très longtemps et que
nous aimons souvent les mêmes disques, nous avons deux visions
assez différentes de la musique. Elles sont complémentaires,
se rejoignent mais restent différentes. Je suis très axé
sur les mélodies tandis que David recherche beaucoup plus le
côté hypnotique, linéaire, car c'est ce qui lui
plaît dans la musique électronique. Qui sont les deux autres
personnes ?
La deuxième personne, c'est
Alexkid.
Alex est plus qu'un pote...
Il est arrivé après
toi chez F Com, donc vous vous connaissiez avant ou vous vous
êtes rencontrés grâce au label ?
Nous nous sommes rencontrés chez
F Com et nous avons rapidement réalisé que nous
avions des affinités : on fait de la house tous les deux avec
ce même background funky, il est français, etc... Que te
dire sur Alex ? On se voit souvent, on partage certaines idées
sur la musique, mais je ne pense pas que nous soyons très intimes.
C'est un ami mais je pense que nous n'avons pas encore partagé
assez dans nos vies ; il nous manque probablement quelques années
et plusieurs claques dans la gueule pour souder cette amitié.
(Rires) Mais j'ai beaucoup d'estime pour lui et il m'a énormément
appris.
Et respectivement ?
Je ne sais pas. Je pense qu'il m'a appris
plus que je ne lui ai appris, tout simplement parce qu'il est ingénieur
du son. Quand je me suis installé à Paris, j'utilisais
certains sons dans mes productions comme des sons de Rhodes,
des sons d'Hammond, etc... Mais je ne connaissais pas ces
intruments ; je ne savais pas quels noms leur donner, or c'est Alex
qui m'a montré ces machines.
La troisième personne dont
j'aimerais que tu me parles, c'est Elegia.
Elegia est quelqu'un de très
particulier. Que te dire sur lui ? Nous sommes probablement plus proches
lui et moi que je ne le suis avec Alex, mais puisqu'il habite à
Vernon et moi à Paris, nous nous voyons rarement. En 1999, nous
avons tourné ensemble quand il se produisait en live avec Esther,
et cette période nous a bien rapproché. Ce que j'aime
bien chez Elegia, c'est son côté "artiste maudit".
Un peu comme Larry Heard ?
Exactement. Nous ne sommes pas très
proches musicalement et nos goûts contribuent peut-être
à nous écarter, en plus de la distance. Certes, nous avons
des affinités humaines, mais il adore la période dont
on parlait tout à l'heure et que je ne connais pas du tout :
New Order, Joy Division...
En revanche, vos méthodes
de travail sont proches : vous travaillez tous les deux dans votre coin.
Oui, même si je suis aujourd'hui
plus ouvert sur le reste de la scène électronique parce
que je vis à Paris. Mais à l'époque, c'est vrai
que nous avions cet isolement en commun ; moi à St-Quentin, lui
à Vernon... D'autre part, ses productions étaient plutôt
house et comme je te l'expliquais pour Alex, c'est sans doute un élément
qui nous a rapproché au sein du label ; je me sens plus proche
de Jason, d'Alex ou de Laurent que de Scan X, même si je le respecte
énormément. Avant de signer chez F Com...
Tu as longtemps écouté
Scan X ?
Pas tant que ça puisque je n'avais
qu'un seul disque de lui, mais je suis allé le voir quelques
fois en concert et tu sens qu'il fait du live depuis longtemps. Stéphane
est quelqu'un que je respecte parce qu'il est un pilier de la scène
techno, un pilier du label F Com aussi. Il a continué
à avancer, sans compromis, et ils sont peu de l'époque
à être toujours présents. D'ailleurs, son dernier
album est très bien. Je ne l'écoute pas souvent parce
ma copine n'est pas très techno...
Et il n'est pas facile à écouter
chez soi.
Non, mais il est excellent. En tant
que DJ, j'avais déjà bien aimé The Soul
et je n'hésitais pas à le jouer dès que je pouvais,
mais il y avait toujours des gens pour venir me voir et me le reprocher
sous prétexte que Newcomer était un album new
jazz ; comme si je n'avais pas le droit d'aimer de la techno.
Pour en revenir à Elegia,
je sais qu'il a sorti Lushlife sur Brique Rouge sous le
nom de The Kick Inside et que tu as remixé ce titre ; à
quand l'inverse, c'est-à-dire qu'il remixe un de tes morceaux
?
C'est une bonne idée qui ne s'est
jamais imposée, probablement parce que je privilégie davantage
des sonorités et des artistes vraiment différents pour
les remixes de mes morceaux. D'un autre côté, les productions
d'Elegia sont différentes des miennes et Alexkid a remixé
Indigo Blues alors que nos influences sont relativement proches...
Mais Laurent est un peu exilé, or les remixes se décident
souvent lors de rencontres inopportunes. Par exemple, il y a deux mois,
pendant l'une des soirées de célébration des quinze
ans du Rex, j'ai croisé Alex qui m'a demandé si je voulais
bien remixer son nouveau morceau, Come With Me ; j'adorais le
morceau, donc j'ai accepté de suite alors que j'étais
déjà bien occupé. Du fait de la distance, je ne
peux pas avoir de tels contacts avec Laurent, et il est probable que
ça serait beaucoup plus facile s'il était à Paris.
Donc c'est parce que Lushlife
est sorti sur Brique Rouge que tu en as fait un remix ?
Oui, j'aimais beaucoup ce morceau. Je
pense d'ailleurs que mon remix n'est vraiment pas à la hauteur
du morceau original, vraiment superbe ; ça mériterait
un "re-remix".
Comment fait-on pour signer sur Brique
Rouge ? Quels sont vos critères ?
Il suffit d'envoyer une maquette.
Vous écoutez la maquette,
c'est tout ? Il n'y a pas de ligne directrice ?
Il faut quand même que ce soit
un minimum dansant parce que...
Vous n'allez pas voir les artistes
en leur demandant de vous produire un type précis de morceaux
?
Non. Brique Rouge est un label
qui n'a pas la même politique que F Com : F Com
est un label de développement d'artistes sur le long terme alors
que Brique Rouge mise davantage sur les sorties de type one
shot. Ce ne sont pas des disques éphémères,
mais nous sortons les disques pour les jouer. Quand David aime un morceau
qu'il reçoit, il le signe sans se poser de questions ; deux semaines
plus tard, le titre est au mastering, et trois semaines plus tard nous
recevons les vinyles. Les sorties se suivent donc rapidement. Nous en
sommes aujourd'hui à la trente-troisième sortie sur Brique
Rouge et une quinzaine de maxis sont déjà sortis sur
Brique Rouge Traxx, ce qui nous amène à près
de cinquante sorties...
Et les résultats des ventes
sont satisfaisants ?
Oui, le label marche plutôt bien.
En ce moment, David clame partout qu'il ne connaît pas la crise
du disque dont tout le monde parle. (Rires) Plus sérieusement,
une légère baisse se fait bien évidemment ressentir,
mais Brique Rouge est un des labels français qui vend
le plus en musique électronique ; chaque sortie tourne aux alentours
des 1500 copies.
Pourtant, vous n'êtes pas les
plus connus.
Non, mais les disques de Brique Rouge
sont beaucoup joués et figurent régulièrement dans
les playlists des DJ. De plus, la politique de sortie rapide menée
par le label entraîne une rotation permanente des maxis.
Si Brique Rouge n'existait
pas, ton parcours sur F Com serait-il différent ?
Sans Brique Rouge, j'aurais développé
des projets comme Dissplay plus tôt et mes productions sur F
Com auraient sans doute été plus poussées au
sens personnel. Pourtant, je n'ai pas encore sorti de disques sur Brique
Rouge ; je n'ai fait que des remixes, même si je m'investis
autant pour un remix que pour mes propres morceaux. Par exemple, j'ai
vraiment passé beaucoup de temps sur les remixes de Devotion
et Surprise Me qui viennent de sortir.
En parlant de remix, si tu devais
remixer quelqu'un ?
Bonne question, ça... Prince.
Je ne suis pas un fan absolu de Prince, même si j'aime bien et
si certains de ses morceaux comme Kiss sont pour moi des parties
intégrantes de l'histoire de la musique. Kiss ne mourra
jamais. Mais ce matin, alors que je passais devant le nouvel album instrumental
de Prince au Virgin Megastore, je me faisais la réflexion
que personne n'a jamais remixé un de ses morceaux correctement.
Ce sont toujours d'obscurs producteurs, probablement des amis à
lui, qui ont réalisé ses remixes. Je me souviens que Gett
Off était sorti avec une dizaine de remixes mais il n'y en
avait pas un seul de valable, effectué par une pointure qui aurait
pu disséquer puis restructurer son morceau. Pourtant, j'imagine
que ce doit être un plaisir immense de disposer des pistes séparées
de Prince et de les réarranger...
Un beau cadeau de Noël...
Oui. J'aurais bien aimé remixer
les vieux morceaux de Michael Jackson aussi. Ses productions récentes
ne sont pas inintéressantes, mais les arrangements sont tellement
pauvres et tellement mauvais... Je ne comprends toujours pas comment
quelqu'un comme Michael Jackson ne parvient pas à s'entourer
de personnes comme Neptunes pour faire du R'nB. Ça m'échappe.
Musicalement, quelle est la dernière
claque que tu t'es prise ?
C'est difficile comme question... Je
suis d'un naturel très enthousiaste, donc si je vais chez un
disquaire pour écouter une cinquantaine de disques, je vais probablement
cracher sur la plupart et n'en prendre que deux, mais je vais régulièrement
jouer ces deux maxis et les écouter en permanence. Samedi dernier,
j'ai acheté un maxi qui s'appelle Drink avec un remix
très funky dessus, fait par Ayro. Attends, je vais te le chercher,
bouge pas... (Il va chercher le disque) Je ne me suis pas pris
de claque sur un album récent. Dernièrement, j'ai redécouvert
des albums que j'avais manqués comme le premier album de Goldfrapp,
or cet album m'a tué. Aujourd'hui, je n'ose même pas le
sortir parce que son écoute me plonge dans un état...
Tu le laisses tourner ?
Oui. J'ai aussi écouté
pas mal de vieux albums de Stevie Wonder cette année parce que
j'ai étoffé ma collection de disques en CD. J'ai dû
écouter l'album Innervisions un nombre de fois... Plus
particulièrement Too High qui a été repris
plusieurs fois sans qu'aucune version n'arrive à la cheville
de l'originale. Je te fais écouter le maxi que j'ai acheté
samedi ; c'est assez représentatif de ce que j'aime et surtout
de ce qui continue à me donner envie de faire de la musique.
(Le disque démarre)
C'est roots quand même.
Oui, le son de basse est un peu crade...
Ça déchire... C'est super funky... Donc, je m'enthousiasme
pour des maxis très chaleureux comme celui-là, mais j'ai
aussi beaucoup aimé le dernier album de Bashung.
Tu vas le voir au Bataclan en novembre
?
Quelle est la formation ?
Je ne sais pas et c'est la raison
pour laquelle je me tâte encore...
Je crois d'ailleurs que ce n'est pas
un artiste de scène, qu'il n'aime pas trop ça.
L'album est excellent mais c'est
un album de studio, donc si les musiciens ne sont pas sur scène,
je ne sais pas ce que ça peut donner...
Oui, c'est clair, mais les compositions
sont très belles et très sombres...
C'est plus déprimant que Goldfrapp.
Oui, c'est vrai, mais il y a quand même
un morceau très triste dans l'album de Goldfrapp. Je crois qu'il
s'agit de Deer Stop, un morceau joué au piano, assez lent,
avec une voix assez torturée qui monte dans les aigus et rappelle
un peu Björk.
Tu n'as jamais été
tenté de composer un morceau déprimant dans ce style ?
Si, j'en ai même déja composé
quelques-uns qui ne sont jamais sortis et qui dorment dans mes tiroirs.
Il est possible que je les retravaille et qu'ils figurent sur le prochain
album, puisque je pense travailler dans ce sens. Je voudrais que le
deuxième album soit moins léger que Newcomer, que
les textes soient plus recherchés. Il faut que je trouve des
auteurs parce que je souhaite participer à l'écriture.
J'ai envie d'exprimer certaines choses mais je ne suis pas auteur ;
je préfère donc demander à ceux qui savent écrire
et...
Les aiguiller de la même façon
que tu as pu aiguiller les musiciens ?
Exactement. Je pense que notre collaboration
suivra ce même schéma.
Pour écrire des textes gais
ou tristes ?
De toute façon, je ne pense pas
produire une musique très gaie...
Non, mais tes morceaux sont moins
tristes que ceux d'Elegia, par exemple, même I Cry.
Oui, mais j'aime qu'il y ait toujours
une petite note de mélancolie, même très légère,
sur un accord. Je pense explorer de nouvelles gammes sur le prochain
album : tous les morceaux de Newcomer sont en mode mineur et
je pense essayer des tonalités majeures sur le prochain album.
J'ai déjà commencé à travailler dans cette
voie et c'est intéressant pour le moment. De toute manière,
j'ai besoin de me renouveller, car si je devais refaire constamment
les mêmes morceaux, je finirais par me désintéresser
et ne les terminerais même pas.
Dernière question : à
la fin du concert de mercredi, tu as dit devant tout le monde : "À
l'année prochaine". Est ce que ça signifie que le
prochain album sortira forcément l'année prochaine et
que tu entames une nouvelle tournée en 2004 ? Te serais-tu mis
la pression ?
Non, je ne me suis pas mis la pression.
Enfin, je me mets forcément un peu sous pression, mais j'essaie
de l'évacuer. Eric voudrait qu'un album sorte absolument en 2004.
Je connais le temps qu'il me faut, j'ai déjà commencé
à travailler dessus, donc je pense qu'il sera prêt pour
septembre 2004, c'est-à-dire dans un peu plus d'un an ; c'est
pratiquement le temps qu'il m'a fallu pour produire Newcomer.
Quand tu parles d'un album pour septembre
2004, tu veux dire que la maquette arrive dans les mains d'Eric Morand
ou que le disque arrive dans les bacs ?
Ça veut dire que la maquette
arrive chez Eric. Mais Eric est malin ; il va savoir comment me mettre
la pression, parce qu'il en a l'habitude, qu'il sait très bien
comment le faire et je pense qu'il le fera. Il a certainement déjà
établi son planning de sorties pour 2004 et il va me mettre la
pression pour qu'aussitôt que je lui rende la maquette, l'artwork
se fasse en même temps, etc... Newcomer est né
selon ce même schéma : vers la fin, je terminais les morceaux
alors que l'artwork était déjà prêt
et tout s'est enchaîné très vite.
Au final, cette pression te permettra
peut-être de donner une couleur à l'album qui sera moins
organique et plus électronique, comme celle que tu voudrais lui
donner.
Oui, c'est clair. Cet album sera plus
électronique mais il conservera une chaleur dans les sons et
une part de funk dans les mélodies. Il ne sera pas nécessairement
funky mais il y aura toujours un groove quelque part, car j'ai du mal
avec les musiques trop droites.
Donc il n'y aura pas de remix electroclash
de Llorca l'année prochaine ?
Non, je pense pas. Tu veux écouter
le remix que j'ai fait pour Come With Me d'Alexkid ?
Je veux bien.
Tu vas me dire si tu trouves ça
electroclash...
(Au risque de nous répeter,
nous tenons à remercier sincèrement Ludovic Llorca pour
nous avoir accordé cette très longue et très intéressante
interview. Le personnage est adorable et cette après-midi n'en
aura été que plus agreable. Thanks a lot.)