Sancho
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Sancho : Reprenons en abordant maintenant
ta discographie : quel regard portes-tu aujourd'hui sur Newcomer
et sur tes productions plus anciennes ? En es-tu rétrospectivement
satisfait ou est-ce que tu renies certains morceaux ?
Llorca : (Rires) C'est
amusant comme question... Je suis évidemment très content
du résultat de Newcomer, et je m'étonne que les morceaux
supportent aussi bien l'épreuve du temps, parce nous les avons
joués une quantité de fois pendant la tournée et
je ne sature pas encore.
Peut-être, mais ils ont évolué
entre-temps.
C'est vrai qu'ils ont évolué...
Tu as dis toi-même que tu saturais
sur The End parce qu'il n'avait pas vraiment changé.
C'est vrai. De toute façon, ce
n'est pas dans mes habitudes de réécouter mes morceaux
chez moi ; quand tu passes du temps sur un morceau, au moment où
tu penses l'avoir terminé, tu l'as probablement écouté
500 fois, donc tu n'as pas vraiment envie de l'écouter 501 ou
502 fois pour le plaisir. Mais je suis très content de Newcomer
et j'ai même un peu de mal à tourner la page pour passer
au deuxième album.
Tu l'as déjà commencé
?
Vaguement. J'ai commencé à
suivre quelques pistes, mais rien de très abouti pour le moment
; je cherche un peu, j'essaie d'approfondir... Pour en revenir à
Newcomer, je suis surtout étonné par la stabilité
de l'album, c'est-à-dire qu'il n'y a pas un morceau de l'album
dont je sois moins content aujourd'hui. Ils ont tous une identité
différente qui subsiste et je pense donc avoir réussi
à produire un disque équilibré. En ce qui concerne
les maxis précédents, je pense que The End est
un bon disque, en tout cas à hauteur de mes capacités
et de ce que j'apprécie dans un disque. En revanche, je trouve
que Little Computer People est celui qui a le plus souffert des
années.
Je suis d'accord. D'ailleurs, quand
je me suis replongé dans tes productions pour faire le fuLlorca
mix, j'ai pioché dans tous tes maxis sauf celui-là.
Ça ne m'étonne pas.
J'ai essayé pourtant, mais
il ne s'intègre pas aux autres.
Je pense que c'était une bonne
transition entre Can't Take It et The End ; j'en avais
besoin. Pour ce qui est de Can't Take It, comme je te le disais,
je suis toujours content du morceau principal, même si je le suis
beaucoup moins pour les autres morceaux du maxi. Et je pense donc qu'il
me fallait cet entre-deux juste après, parce qu'il m'a aidé
à...
T'affranchir de ce que tu appréciais
pour trouver ton propre son ?
Oui, ça m'a aidé à
trouver mon propre son et Little Computer People m'a permis de
me débarrasser de toutes mes mauvaises habitudes de composition.
Après Little Computer People, Eric Morand m'a demandé
un troisième maxi. Je lui ai donc donné un CD avec sept
morceaux, or quelques jours après, il m'appelle pour me dire
qu'aucun morceau ne lui plaisait. Je venais tout juste d'emménager
sur Paris et je me prenais cette claque dans la gueule, que tous les
artistes du label F Com ont pris, d'ailleurs, et que je reprendrai
très certainement un jour. Par contre, je le vivrai différemment,
parce qu'à l'époque, je me suis posé des questions.
Et c'est à partir de ce moment-là que j'ai essayé
de composer un morceau différent de ce que j'avais pu faire jusqu'à
lors ; The End était né. Après The End,
j'ai réécouté les morceaux que j'avais proposés
à Eric et j'ai compris.
Qu'est-ce que tu as compris ?
J'ai compris pourquoi il les avait refusés
: parce qu'ils n'étaient pas assez aboutis. Certes, il y avait
quelques bonnes idées, mais elles n'étaient pas assez
poussées, accompagnées de certaines maladresses...
Comment peux-tu alors déterminer
qu'un morceau est terminé ?
C'est une excellente question. D'autant
plus que j'avais la fâcheuse habitude de ne jamais m'arrêter
: j'avançais dans les morceaux et peu importe la durée,
il fallait toujours que j'en mette plus alors que parfois, c'était
totalement inutile. Heureusement, j'arrive beaucoup mieux à doser
aujourd'hui. En fait, je n'arrivais pas à me détacher
des morceaux une fois terminés, or c'est un effet vraiment pervers
; qu'il s'agisse de Can't Take It, Little Computer People
ou même The End, mais un peu moins, ces maxis étaient
tellement ancrés en moi que je n'arrivais pas à concevoir
leurs morceaux en tant que morceaux finis. J'étais relié
aux morceaux, comme s'il existait un lien entre eux et moi qui m'empêchait,
par exemple, de les jouer dans un set. C'est assez étrange, mais
je n'ai jamais joué Little Computer People, et très
rarement Can't Take It. Aujourd'hui j'y arrive beaucoup mieux
parce que je prends du recul sur les morceaux ; je peux laisser de côté
un nouveau morceau pendant une semaine, le réécouter et
distinguer ce qui est bon de ce qui ne l'est pas. Avant Can't Take
It, j'ai fait...
Il y a eu quelque chose avant Can't
Take It ?
Oui.
Pas sur F Com ?
Non, pas sur F Com.
Sous le nom Les Maçons De
La Musique alors ?
Non, c'était sur un petit label
lillois qui s'appelait Peek-A-Boo et j'avoue que je renie complètement
ce que j'ai fait sur Peek-A-Boo. (Rires)
Ça tombe bien, je ne sais
pas ce que c'est.
Ça m'arrange que tu ne saches
pas ce que c'est. (Rires) J'ai sorti mon tout premier maxi à
l'âge de dix-neuf ans ; les morceaux oscillaient entre happy house
et trance belge parce qu'à l'époque, j'habitais à
Lille, donc David et moi étions très influencés
par ce son. Je peux te dire que c'était vraiment pas bon, et
pourtant, entre le premier et le troisième, tu sens l'évolution
vers Can't Take It. C'est-à-dire que...
Pardon, entre le premier et le troisième
quoi ?
Maxi. Oui, il y a eu trois maxis sur
Peek-A-Boo.
Je croyais qu'il n'y en avait eu
qu'un seul...
Non, il y en a eu trois. Et avec le
recul, je pense avoir sorti le premier uniquement pour sortir un disque.
J'étais tellement content d'avoir enfin trouvé quelqu'un
qui veuille bien me signer. J'avais commencé à faire de
la musique sur ordinateur six ans avant, et d'avoir enfin l'objet entre
les mains... En plus, le maxi avait plutôt bien marché.
Pourtant c'était produit avec un Amiga et le son était
vraiment dégueulasse ; je me demande comment les DJ arrivaient
à passer ça en club, mais toujours est-il qu'il a plutôt
bien marché en Belgique. Pour le deuxième maxi, j'avais
décidé de faire davantage ce dont j'avais envie, mais
c'était assez maladroit. Il y avait des morceaux de Wild Pitch
dessus dans le genre des premières productions de Felix Da Housecat.
Je ne sais pas si tu as connu les premiers Felix Da Housecat...
Lesquels par exemple ?
Il a fait énormément de
remixes pour des artistes connus comme Kylie Minogue ou Donna Summer
où il déstructurait complètement les morceaux.
Ça ne me dit rien... Je crois
que le premier Felix Da Housecat que j'ai connu, ça devait être
l'album qu'il a sorti sur Radikal Fear.
Oui, celui avec Thee Dawn dessus.
Il y avait déjà des morceaux de Wild Pitch dessus.
Donc, mon deuxième maxi était orienté vers ce type
de morceaux, mais avec beaucoup de maladresse : nous avions compris
avec David que notre son était un peu sec parce qu'il n'y avait
pas d'effets sur Amiga, donc nous avions loué une reverb.
(Rires) Le problème, c'est qu'on avait mis de la reverb
sur tout le morceau. (Rires) Du coup, il y avait de la reverb
sur le beat, sur la basse, etc... Et quand tu réécoutes
le morceau, tu te demandes vraiment s'il n'y pas eu un problème.
Quant au troisième maxi, il n'était pas glorieux non plus,
mais je commençais à essayer des productions plus funky
avec des voix, et ça se sent dans le maxi. En résumé,
l'époque où j'étais chez Peek-A-Boo, c'était
vraiment pas bien.
Alors comment as-tu fini par arriver
chez F Com ?
Après ces trois maxis, le directeur
du label Peek-A-Boo m'encourageait à produire de la mauvaise
house parce que ça marchait bien et qu'on pouvait donc gagner
pas mal d'argent. Comme je n'avais pas du tout envie de rentrer dans
ce schéma, nous avons eu un différend artistique et je
suis retourné vivre à Saint-Quentin puisque j'avais habité
à Lille pendant cette période. J'ai finalement décidé
de reproduire la musique que j'écoutais, c'est-à-dire
les disques des Masters At Work, de Cajmere sur Cajual, etc...
J'avais vraiment envie d'essayer ça et j'ai donc produit Can't
Take It. D'ailleurs, Can't Take It n'était pas comme
ça initialement ; j'avais augmenté le pitch de la voix,
il y avait un peu de breakbeat à cause de nos influences anglaises...
(Rires)
De toute façon, je pense sérieusement
qu'il faudrait ressortir Can't Take It.
Je ne pense pas...
Il faudrait le ressortir en white
avec une version live, puisque je t'ai dit qu'il prenait vraiment une
autre dimension en live.
Pourtant, nous y avons pensé
avec Eric. J'ai même enregistré Ladybird qui est venue
faire des prises de voix pour refaire Can't Take It.
C'est vrai qu'en plus, ce n'est pas
elle qui chantait...
Non, il s'agissait de samples
d'une chanteuse qui s'appelait Vicky Martin, produite par Frankie Knuckles
si je ne me trompe pas. Bref, à l'époque où j'ai
fait Can't Take It, certains artistes comme Motorbass ou Tranquillou
sortaient leurs premiers disques, et donc quand j'ai envoyé ma
maquette, je ne pensais vraiment pas recevoir de réponses.
À qui l'as-tu envoyée
?
J'en ai envoyé une chez RadiKal Groov et une chez F Com, mais je n'y croyais vraiment pas.
Je me souviens très bien avoir dit à David juste avant
de mettre le paquet dans la boîte aux lettres que s'ils me répondaient,
il allait pleuvoir des grenouilles. Je me souviens lui avoir dit ça.
D'autant plus qu'à l'époque, j'écoutais Shazz,
les premiers maxis de St Germain... Or un matin, aux alentours de
midi parce que je me réveille assez tard, ma mère vient
me réveiller pour me dire qu'il y avait Eric Morand au téléphone
pour moi et que ça devait être important. Je me lève
avec l'impression d'être encore en train de rêver encore,
je prends le téléphone, et pendant deux minutes, j'étais
persuadé que David me faisait une grosse blague. (Rires)
Du coup, Eric a dû me trouver très froid parce que je ne
disais rien.
Avec un ton neutre dans la voix ?
Oui, pas très convaincu. Il me
dit qu'il a reçu Can't Take It, qu'il voudrait le sortir
et qu'il faudrait donc que je lui envoie plusieurs mixes différents.
Je lui dit OK, et on en reste là. Persuadé que c'est une
blague, j'appelle David juste après pour lui demander s'il sait
ce qui vient de m'arriver et s'il n'a pas demandé à un
de ses amis de m'appeler. Finalement, je lui raconte et on en revenait
pas. Pour moi, c'était complètement improbable.
En parallèle, RadiKal Groov
ne t'avait pas répondu ?
Ils m'avaient répondu avant,
mais je n'étais pas plus excité que ça de sortir
sur RadiKal Groov parce que le label ne représentait
rien de particulier pour moi. Je voulais signer sur un label français
parce que c'était plus simple et je devais donc leur donner une
réponse sous quinze jours ; j'avais demandé un délai
puisque j'avais envoyé d'autres maquettes. J'en avais aussi envoyé
une chez Apricot mais ils ne m'avaient pas répondu. Au
final, j'ai appelé le directeur du label RadiKal Groov
pour lui dire que j'allais signer chez F Com. Il s'en est fallu
de peu pour que je signe chez RadiKal Groov au lieu de signer
chez F Com et j'avoue que j'aurais été un peu vert.
Depuis ce jour, ça se passe
bien avec F Com ?
Ça se passe très bien,
d'ailleurs la dernière fois que j'étais dans le bureau
d'Eric, je me faisais la réflexion que j'étais en train
de devenir un vieil artiste du label.
Tu y es depuis combien de temps ?
J'ai signé en 1997, donc ça
fait six ans.
Tu deviens un pilier.
Oui, comme ce que représente
Scan X pour moi.
C'est vrai qu'ils ont démarré
à plusieurs en 1994 (Shazz, Ludovic Navarre, Scan X et Laurent
Garnier), puis Shazz et Ludovic Navarre sont partis et tu as fait
partie de la deuxième vague avec Aqua Bassino, Elegia...
Je suis arrivé plus tard...
Pas tant que ça puisque Can't
Take It est sorti juste après le second maxi d'Elegia, donc
tu fais partie des anciens.
Oui, c'est un peu ça. J'imagine
que c'est l'image que peuvent avoir d'autres artistes comme Avril ou
Fabrice Lig puisqu'ils viennent d'arriver. Je réalisais avec
Eric qu'on se connaissait depuis six ans et ça fait bizarre.
Mais ça se passe vraiment très bien, je suis toujours
aussi content d'être chez F Com, j'ai de bonnes relations
avec tout le monde... Eric est une personne que j'aime bien et que je
respecte énormément. Je me souviens de la première
fois où j'ai vu Eric Morand, pour aller signer le contrat, je
tremblais, j'avais les mains moites...
Maintenant, c'est la même chose
mais pour d'autres raisons.
Non, mais Eric a toujours ce côté
un peu impressionnant. Ça va mieux maintenant puisqu'on commence
à bien se connaître, mais j'étais très impressionné
par Eric et Laurent.
Ils gèrent toujours le label
à deux ? Faut-il qu'Eric et Laurent soient d'accord pour signer
tes morceaux ?
Je pense qu'Eric filtre les morceaux
dans un premier temps, puisque c'est à lui que je les donne.
Ensuite, il doit probablement les envoyer à Laurent avec ses
commentaires avant de prendre une décision qui reflète
leurs deux avis.
Hormis les sept morceaux qu'ils t'ont
refusés après Little Computer People, tu n'as jamais
eu de problèmes avec eux ?
Non, ça s'est toujours bien passé.
Je pense même que ce refus a été bénéfique.
Aujourd'hui, j'arrive presque à deviner quels sont les morceaux
qui vont plaire à Eric quand je les lui présente. Par
exemple, je lui ai proposé quatre morceaux pour le maxi de Dissplay
et j'avais dit à David que sur ces quatre morceaux, il allait
probablement en signer deux mais que les autres seraient disponibles
pour sortir sur Brique Rouge ; je ne me suis pas trompé
sur ses choix et les deux autres morceaux ne sont pas encore sortis
sur Brique Rouge parce qu'en les réécoutant, j'ai
trouvé qu'il fallait les retravailler un peu.
Pour les sortir finalement sur F
Com ?
Non, pour les sortir sur Brique Rouge.
Si Eric les refuse...
Tu ne peux pas les lui proposer une
seconde fois, même retravaillés ?
Non, mais il m'est déjà
arrivé de reprendre une ou deux idées. Par exemple, sur
l'un des sept morceaux qu'il m'avait refusé, j'ai repris les
accords de guitare pour Indigo Blues. D'ailleurs, le résultat
s'est avéré nettement plus satisfaisant.
Tu viens de parler de Dissplay et
je voudrais savoir comment est né ce projet. Si l'on considère
tes quatre sorties précédentes chez F Com, elles
ont toutes été sous le nom de Llorca, donc pourquoi avoir
tout d'un coup choisi ce pseudonyme ? Pourquoi ne pas l'avoir sorti
sous le nom de Llorca ?
Pour plusieurs raisons. Dans un premier
temps, j'avais très envie de produire quelques morceaux plus
électroniques qu'à l'habitude. Pas nécessairement
plus dancefloor, mais partir sur des bases différentes du projet
Llorca. Newcomer ayant bien marché, on m'a collé
une étiquette soul/funk/jazz, or je ne produis pas uniquement
cette musique-là, mais pour ne pas perturber le public, il vaut
mieux conserver le nom Llorca pour des projets similaires et prendre
un autre nom pour les projets plus confidentiels. De toute façon,
l'idée de mener plusieurs projets en parallèle me plaît.
Dissplay était donc destiné à des morceaux plus
pêchus, d'ailleurs, les deux morceaux qu'Eric m'a refusés
sont vraiment plus pêchus. De plus, en y incorporant le discours
de Bush, le maxi a pris une connotation politique et engagée
que je ne voulais pas associer à Llorca dans l'esprit des gens.
Pour moi, les deux projets sont bien distincts, et de nombreux artistes
s'amusent à brouiller les pistes avec plusieurs noms différents
; j'aime la recherche de correspondances que ce choix implique... Initialement,
je ne voulais pas que mon nom figure sur le maxi, mais j'avais peur
que l'on interprète mon geste comme un acte de lâcheté
par rapport aux manipulations sur le discours de Bush. J'ai donc accepté
que l'on rajoute Llorca sur le macaron, mais du coup, le maxi s'est
retrouvé avec l'étiquette "le nouveau maxi de Llorca"
chez certains disquaires alors que ça n'était pas du tout
le but recherché.
C'est un maxi qui a bien marché
?
Je ne connais pas encore les résultats
des ventes...
De toute façon, il n'est pas
encore sorti officiellement.
Je ne suis pas sûr qu'il y ait
une sortie officielle à cause du discours de Bush...
Il faudrait payer les droits à
Georges...
Oui, et c'est très compliqué
sur le plan juridique, donc je ne pense pas qu'il sorte officiellement,
mais ça ne me dérange pas. C'était un coup de gueule
pendant la guerre du Golfe, parce que je ne comprenais pas pourquoi
il ne se passait rien du côté des artistes de musique électronique,
comme si personne ne s'y intéressait. Le jour où les américains
ont décidé de lancer l'attaque sur Bagdad, tous les artistes
étaient en train de faire la fête à Miami ; c'est
quand même dingue. Moi aussi, je devais partir à Miami
avec Jori et David, mais deux jours avant, j'ai décidé
de ne pas y aller ; je ne pouvais pas m'imaginer à la Winter
Music Conference de Miami en train de boire du champagne, le jour
de l'offensive en Irak, au milieu de personnes qui ont voté Bush
et qui approuvent ça. J'étais atterré par le fait
que personne ne réagisse. Et une semaine après, Dan Ghenacia
qui revenait de Miami m'a confirmé que tout le monde s'amusait
comme si de rien n'était. Ça m'a énervé
de voir que tout ce qui les intéresse finalement, c'est d'avoir
leur dose hebdomadaire de disques ; le reste n'a pas d'importance pour
eux. C'était donc un coup de gueule, mais j'étais conscient
que ça pouvait être interprété comme de l'antiaméricanisme
primaire. D'un autre côté, quand je suis allé à
Los Angeles au mois de décembre, j'ai regardé la télévision
américaine et j'ai compris qu'ils étaient conditionnés
à un point que tu n'imagines pas, donc on ne peut pas trop leur
en vouloir non plus. Du coup, je me suis dit que ça pouvait être
drôle de reprendre un discours de Bush. Ma première idée,
un peu extrême, consistait à reprendre un discours de Bush
en y incorporant des morceaux de discours d'Hitler et des applaudissements,
mais je n'ai pas trouvé de discours d'Hitler sur Internet. Donc
j'ai pensé que ça pourrait être tout aussi amusant
de lui faire dire...
Ce que tu voulais, comme avec une
marionnette ?
Voilà. C'est-à-dire pas
tout le contraire de ce qu'il pense, mais tout le contraire de ce qu'il
dit avec, peut-être, une partie de ce qu'il pense ou de ce que
tout le monde pense. J'ai commencé à travailler dessus,
j'ai passé beaucoup de temps à couper les mots, etc...
Mais ça me faisait tellement rire et il y avait une part de jubilation,
comme une petite vengeance personnelle. En plus, je ne le supporte pas
; j'ai envie de défenestrer mon poste de télévision
à chaque fois qu'il apparaît à l'écran. Je
ne sais pas si tu as remarqué : en pleine guerre du Golfe, pendant
ses interventions lors des conférences de presse à la
Maison Blanche, il sourit quand il monte sur l'estrade parce que les
journalistes l'applaudissent. Je ne comprends pas, ça me...
Disons que tu avais deux options
: partir à Miami faire la fête en te disant que ça
n'est pas ton problème ou essayer de faire quelque chose.
J'ai défilé dans les rues
de Paris, comme tout le monde, mais ça n'a servi à rien.
C'était pourtant la seule chose que l'on pouvait faire. Après,
il y a toujours des solutions plus extrêmes, mais...
Ça ne sert à rien parce
que tu rentres alors dans le même jeu.
Oui, et je ne suis pas trop fan des
attaques terroristes contre l'ambassade des Etats-Unis. (Rires)
Bref, le maxi a aussi été engendré en partie par
cette frustration, ce constat d'impuissance ; nous avons quand même
été des millions à manifester et personne n'en
a rien eu à foutre.
Mais ce maxi aurait très bien
pu sortir sans le discours de Bush ; la puissance des deux morceaux
est totalement indépendante de son aspect politique.
Bien sûr. À l'origine,
le morceau traînait sur mon disque dur, avec ce break, et je sentais
qu'il manquait quelque chose. Manipulation est donc né
d'un concours de circonstances, d'ailleurs, plusieurs personnes m'ont
dit qu'elles trouvaient ce morceau très bizarre...
Ils t'ont demandé si tu ne
pouvais pas sortir une version instrumentale ?
Oui, certains me l'ont demandé,
mais ils voulaient aussi savoir pourquoi je n'avais pas mis ce discours
de Georges W. Bush sur un morceau techno. C'est vrai que le morceau
est un peu mélancolique du fait de certains accords, et le discours
de Georges W. Bush le plombe peut-être davantage, mais j'aimais
bien l'atmosphère qui s'en dégageait ; il y a une part
très ironique dans le maxi.
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