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Interview 001

{Scan X}{12/06/2003}{Paris}

Sancho : Ton nouvel album se nomme How to make the unpredictable necessary ?. Pourquoi as-tu choisi ce titre ?

Scan X : Il y a plusieurs raisons. En fait, il y a plusieurs niveaux de lecture dans ce titre. Le premier, plus sérieux, correspond à mon break de ces dernières années pendant lesquelles je n'arrivais pas à faire de la musique et où finalement la techno me faisait chier parce que justement, elle était super prévisible. J'ai toujours été un grand fan de Jeff Mills, mais l'explosion de celui-ci a fait naître une techno super fermée à base de loops, super linéaire, et malheureusement parfois un peu chiante. C'était l'époque où, quand j'allais dans un magasin de disques, je voyais qu'un artiste pouvait sortir jusqu'à dix maxis en même temps, mais je trouvais que sur les dix galettes, il y en avait deux qui valaient la peine ; le reste était prévisible, d'où predictable. Par ailleurs, Pierre Boulez avait défini une œuvre de qualité comme étant une œuvre qui finalement devenait indispensable, donc nécessaire, et je trouvais marrant de dire how to make the unpredictable necessary. Quant au second niveau de lecture, plus drôle, c'est que cet album a été tellement attendu et repoussé, il était annoncé, puis reculé, puis annoncé, puis reculé... que le titre collait finalement plutôt bien ; ce n'est pas pour rien qu'il est sorti le 1er avril en France.

Tu viens de parler de Jeff Mills dont tu apprécies beaucoup le travail. J'ai également lu que tu appréciais beaucoup les premières productions de chez UR.

Oui, c'est vrai.

De quelles productions veux-tu parler en disant ça ?

Les premières productions de chez UR, ce sont les UR jusqu'au UR-040. J'aime bien ce côté...

Mais les toutes premières productions étaient quand même nettement house...

Oui, les deux premiers, c'était house, mais après, pour moi, ils ont défini ce qu'était la techno de Detroit. Ce que j'aime bien c'est ce côté "gros son"... ça peut parfois être le côté sale... et c'est le fait aussi qu'il y a vraiment une âme. Je trouve que c'est une techno soul. C'est une techno qui vit.

Y a-t-il un rapport avec ton morceau The Soul ?

Non, The Soul, je trouvais qu'il... ça faisait longtemps que je voulais appeler un titre comme ça et je trouvais que celui-là le méritait, c'est tout.

En écoutant ton album, j'ai pourtant fait un parallèle entre Phaze et certains morceaux du Acid Rain vol.2, le UR-024, probablement à cause du départ rythmique et de la pluie de sons qui arrive environ cinquante secondes plus tard. Ayant fait ce parallèle sans réfléchir, est-ce que tu vois d'autres parallèles entre des productions de chez UR et des morceaux de ton album ?

Je ne sais pas s'il y a un parallèle. C'est vrai que j'ai grandi là-dessus, j'ai aimé la techno là-dessus. J'ai tous les UR chez moi, mais en même temps, je pense que je les ai digérés. Ce sont des disques que j'écoute finalement assez peu. Je ne pourrais pas imaginer ne pas les avoir, mais je les écoute assez peu, donc un parallèle, je sais pas... En tout cas, je le prends comme un compliment. C'est sûr que si toi, t'y vois un parallèle, je trouve ça plutôt cool, mais il n'y a pas un lien direct. En tout cas, il n'y a pas de volonté de ma part d'avoir fait un parallèle entre ce que je fais et UR. En même temps, Anne était au Rex lorsque Mills a joué lors de la soirée UR, le 21 mai dernier, pour les quinze ans du Rex. Je ne pouvais pas être là, j'étais dans l'avion pour quatre dates au Brésil, mais dès que Jeff l'a vue, il est allé la voir et lui a dit : "L'album de Stéphane... mor-tel...". Elle m'a envoyé un fax au Brésil pour me le dire et j'ai fait...

T'étais fier ?

Ouais, parce qu'entendre ça, ça vaut cinquante chroniques dans la presse. Parce que lui sait ce que c'est que la techno, et c'est pour ça que son avis, ça fait plaisir.

Parlons un peu de la structure de tes morceaux, qui est énormément basée sur des superpositions de boucles. En 2000, tu me disais rechercher une nouvelle méthode de composition ; tu disais même que tu allais jusqu'à ouvrir tes machines pour ça, afin de modifier leurs comportements. Finalement, comment arrives-tu à donner cette couleur si particulière à ton son ?

C'est un traitement. Ce sont peut-être aussi des défauts de mixage ou une certaine approche des machines, parce que depuis le début de ma carrière, j'ai changé plusieurs fois de machines et finalement je retombe toujours sur une couleur particulière. Enfin, les gens disent : "C'est du Scan X". Donc je pense que c'est au-delà de l'utilisation des machines. Et pourquoi j'utilise des boucles ? Parce que j'ai connu la techno à une époque où tu pouvais encore n'avoir qu'un seul son dans un disque. Tu prends par exemple un disque comme le House of God de D.H.S. C'est un disque qui ne bouge pas pendant dix minutes mais tu ne t'en lasses pas. Je pense que la techno, c'est ça : c'est pouvoir finalement se donner le luxe d'être répétitif ; on doit mériter d'être répétitif. Si on met un truc en boucle, faut que ça en vaille la peine, et c'est ce que j'essaie de faire. Si ça tourne en boucle, que je travaille dessus depuis vingt heures et que je n'en ai toujours pas marre, alors c'est que ça vaut la peine d'être sorti.


On savait que le son de Scan X provenait essentiellement de synthétiseurs car l'artiste aime travailler sur ce type de machines (notamment sur le Virus de la firme allemande Access) afin d'en extraire des sons riches, au grain unique, qu'il aura pris le temps de façonner. Il n'est pourtant pas bloqué sur le hardware comme on pourrait le penser puisqu'il pense renouveler son studio cette année et se lancer dans les outils software, c'est-à-dire les synthétiseurs virtuels et les échantillons. L'objectif de ce virage étant de se mettre en porte-à-faux, en situation de découverte et d'apprentissage, pour laisser libre cours à ce fameux unpredictable.

Par ailleurs, il semblerait que le spectre de ses activités musicales se diversifie : après un travail de pré-mastering effectué sur le dernier maxi d'Alaska, il collabore de nouveau avec Laurent Garnier sur la bande originale d'un long-métrage d'animation dont la sortie est prévue pour cet automne. Collaboration qui pourrait donner suite à d'autres projets communs ; on s'en régale d'avance...


Sancho : Dans la période qui sépare tes deux albums, c'est-à-dire entre 1996 et 2003, tu as eu un fils, Ethan, et tu as commencé à suivre des cours de Taï-Jitsu. Ces éléments de ton quotidien ont-ils influencé la façon dont tu as composé l'album ?

Scan X : Oui, je pense. De toute façon, tout ce qui t'arrive dans ta vie a une influence sur toi. C'est vrai que d'avoir un enfant, c'est un renouveau, et tu redécouvres tout avec un nouveau regard, parce que l'enfant t'apporte ce nouveau regard. Quant au Taï-Jitsu... il y a un truc que j'ai redécouvert ou peut-être même découvert avec le sport : c'est un peu comme quand je fais de la musique. Je m'explique : j'estime ne pas avoir une prédisposition à faire de la musique, je ne m'estime pas plus talentueux ou plus doué qu'un autre. Le truc, faut que j'aille le chercher loin, très loin. Et dans le sport, en tout cas avec cet art martial et dans mon club qui est un des meilleurs clubs en France, l'enseignement que j'ai, c'est ça. C'est-à-dire que tu peux faire les choses à un degré de détente, tranquille, mais si tu veux vraiment donner quelque chose qui ait de la gueule et qui soit efficace, il y a beaucoup de travail et il faut donc aller le chercher très loin. C'est quand tu n'en peux plus, c'est là où il faut aller encore un peu plus loin, alors que tu voudrais te barrer, rentrer chez toi... C'est là où il faut mettre la barre un peu plus haut. Donc, le parallèle est évident : d'un côté, la démarche est physique, de l'autre côté, elle est mentale. Je pense que faire de la musique, c'est ça. C'est peut-être parce que j'avais oublié cette notion que j'ai mis du temps à sortir ce nouvel album. Il faut aller chercher les choses loin si tu veux qu'elles soient vraies, fortes, et normalement tu ressors vidé, que ce soit après un morceau ou après deux heures de Taï-Jitsu. Le parallèle se trouve là.

Après avoir composé un morceau, tu ressens cette même sensation de vide ?

Oui. Quand j'ai trouvé l'idée du morceau, j'ai comme un relâchement général et je me sens vidé. J'éteins les machines et je me dis que je reviendrai demain. Mais maintenant, je commence parfois à forcer le travail pour essayer d'aller le plus loin possible. Comme je t'ai dit, le parallèle, il est là : ce que je fais avec la musique au niveau mental, je le fais aussi au niveau physique avec le Taï-Jitsu. Je pense que c'est un concept qui se retrouve dans les arts martiaux ou dans les sports que l'on peut qualifier d'extrêmes. D'un autre côté, ça ne vient pas nécessairement de la nature du sport que tu pratiques, ça vient surtout du type d'enseignement que tu suis et de sa qualité.

Ça dépend aussi de l'investissement personnel que tu acceptes de faire.

C'est clair. En ce qui me concerne, j'en fais entre cinq et sept heures par semaine, et je compte en faire plus l'année prochaine, donc c'est pas mal.

Tu arrives d'ailleurs à gérer un tel rythme de vie ? Entre les concerts, la production, ta vie de famille, le Taï-Jitsu...

Oui, parce que finalement, le cours de Taï-Jitsu auquel je vais consacrer 1h30 par jour va m'en redonner quatre. On pourrait penser que j'en ressors crevé, mais j'en ressors super vidé, super frais, super neuf...

Et il t'arrive donc de composer de la musique derrière ?

Exactement. Il m'arrive parfois d'y aller crevé et d'en ressortir frais, neuf, disponible, avec l'impression d'avoir tout évacué. Dès septembre, je compte d'ailleurs suivre une discipline de plus, complémentaire, ce qui m'amènera à presque 1h30 de Taï-Jitsu par jour, et je pense sincèrement que ça me permettra de travailler encore plus la musique. Je cherchais un cours qui puisse se faire le matin, je l'ai trouvé, et donc je pense qu'après ce cours, je ferai au moins six heures de musique par jour, ce qui est énorme si tu le fais vraiment sérieusement.


Dualité d'un investissement personnel, physique pour le Taï-Jitsu et mental pour la musique, qui retrouve finalement une cohérence dans la redistribution d'énergie accomplie entre les journées de Stéphane Dri et celles de Scan X... Chroma laissait déjà apparaître cette notion de schizophrénie, ce contraste entre le tremblement de terre d'Earthquake et l'agitation moléculaire de Turmoil (cf. F040).

Sur ses précédentes productions, Stéphane ne porte pas un regard éhonté, loin de là. Sur chacun de ses maxis, il considère qu'il y a au moins un titre qui mérite toujours le détour. Bien évidemment, s'il devait reprendre les plus anciens morceaux comme Metempsychose, il les aborderait différemment, baisserait probablement le tempo, mais il reste satisfait du résultat qu'il avait obtenu à l'époque. D'autres morceaux comme Bleu restent d'actualité et leur puissance sur un dancefloor ne diminue pas avec les années, comme il a pu le constater récemment au Brésil ; ce sont désormais devenus des classiques.


Sancho : Dernière question qui démange toute l'équipe de Sancho does F Communications : y a-t-il une histoire particulière derrière Cardia, ce morceau absolument unique qui nous flingue toujours les neurones et figure parmi ceux que l'on préfère dans toute ta discographie ?

Scan X : Je me souviens que lorsque j'avais fait ce morceau, je voulais... c'est super prétentieux de dire ça, mais je voulais contracter tout ce que pouvait être une soirée dans un seul morceau. Pendant une soirée, c'est-à-dire en six heures, tu vas t'en prendre plein la tête. Cardia, c'est un morceau qui part d'un truc, qui en arrive à un autre, puis un autre truc se greffe, et je voulais atteindre ce genre de climax avant que ça ne redescende. C'était donc un peu l'idée, de mélanger tout ce qui fait une soirée : à la fois quelque chose de physique, quelque chose de ténébreux, quelque chose de chaotique... Finalement, des éléments assez incompatibles, mais qui arrivent à être cohérents au sein du même morceau. Parce qu'il y a trois ou quatre éléments qui se répondent... Tu as une partie qui est assez hard, avec une espèce de TB... Je pense que c'est un morceau complet.

Et tu le regardes toujours avec un œil admiratif ? Fait-il partie des morceaux que tu apprécies encore aujourd'hui ?

Oui, c'est le morceau du maxi en tout cas, c'est clair. Comme je le disais tout à l'heure, il y a toujours un morceau que je retiens du maxi. Je ne vais pas dire que j'aime tout ce que j'ai fait, mais sur le Random Access EP, c'est celui-là que je retiens. S'il fallait compiler, je prendrais celui-là, c'est sûr.


Enfin, lorsque l'on interroge Scan X sur ses prochaines productions, il nous avoue qu'il ne sait pas encore quelle direction elles vont prendre ; il ne veut d'ailleurs pas le savoir à l'avance. Ce qu'il sait c'est qu'avec How to make the unpredictable necessary ?, il vient de refermer une boucle initiée en 1993 avec son premier maxi ; une décennie de techno intègre et qualitative qui, nécessairement, laisse place aujourd'hui à l'imprévisible...

(Mille mercis à Stéphane Dri pour sa gentillesse et pour avoir essuyé les plâtres de notre première interview sur ce site.)